Chapitre 67 : Dans le jeu

📖 Hors-Jeu ✍️ qwed2001 📝 1719 mots

Trois mois s'étaient écoulés depuis cette nuit dans l’appartement de Kai. Trois mois depuis que nous avions fait l'amour pour la première fois. Trois mois, et beaucoup d'autres nuits depuis.

Le haut-parleur du train grésilla. Il annonçait notre arrivée imminente à Paris-Gare-de-Lyon, terminus de ce TGV en provenance de Montpellier.

Le paysage urbain défilait derrière la fenêtre. Le train ralentissait déjà en traversant les faubourgs d'Ivry-sur-Seine. Les immeubles de banlieue se resserraient, les voies se multipliaient, puis les derniers ouvrages ferroviaires laissèrent place aux abords de la gare. Le train glissait doucement entre les murs tagués du 12ᵉ arrondissement avant de longer les premiers quais.

Le train s'arrêta.

Par la fenêtre, je voyais la verrière du hall 1, ses arches métalliques et sa lumière grise qui filtrait à travers les vitres sales. Des gens pressés traversaient le quai en tous sens. Dans le train, les voyageurs étaient déjà debout depuis plus de dix minutes dans le couloir, impatients d'être les premiers à sortir.

Quelques minutes passèrent. Les voyageurs, commençèrent à avancer. Moi, je serrais la main de Kai. Elle était chaude dans la mienne. Solide. Réelle. Elle ne tremblait pas.

— T'es prêt ? murmura-t-il.

Je tournai la tête vers lui. Il me regardait avec cette expression que j'aimais tant, celle qui disait : quoi qu'il arrive, je suis là. Pas de doute dans ses yeux. Pas de peur. Juste une certitude tranquille, comme une ancre.

— Oui, répondis-je.

Et pour la première fois, je le pensais vraiment.

Nous nous levâmes. Nous prîmes nos sacs. Nous descendîmes sur le quai. La foule nous bouscula un peu, mais nous ne lâchâmes pas nos mains. Pas une seconde. Ses doigts étaient entrelacés aux miens, et je sentais son pouce caresser doucement le dos de ma main. Un geste minuscule, presque inconscient, qui disait plus que tous les mots.

Dans le hall de la gare, je m'arrêtai une seconde, le temps de respirer. Le bruit des annonces, le cliquetis des valises, les klaxons au loin. Tout ce tumulte parisien m'envahissait. Mais je ne le sentais pas comme avant.

— On y va ? demanda Kai.

Je hochai la tête. Nous traversâmes le hall, nous prîmes le RER, nous nous assîmes côte à côte. Les stations défilaient. Chaque nom résonnait en moi comme un compte à rebours, chaque seconde qui passait me rapprochait un peu plus de ce que j'avais fui toute ma vie.

J'avais envoyé un texto à ma mère. Je lui avais dit que je leur présenterais la personne que j'aime. Elle m'avait répondu qu'elle avait hâte de la rencontrer. Le pronom « la » me fit sourire. Me stressa, aussi.

Avec les parents de Kai, tout avait été simple. Naturel. Normal. Quelques semaines après la sortie de son père de la maison de convalescence, nous étions retournés à Sète pour un week-end. Ils m'avaient accueilli comme si j'avais toujours été là. Quelques heures plus tard, je les appelais par leurs prénoms. Comme s'il n'y avait rien d'étonnant, rien à dire, rien à justifier.

Je me demandais comment cela allait se passer tout à l'heure, avec mes propres parents. Serait-ce aussi simple ? J'étais fébrile. Kai le vit. Il posa sa main sur ma cuisse. Un geste simple, discret, que personne ne remarqua. Mais pour moi, c'était tout un monde.

— Tu m'as dit que tes parents étaient tolérants.

Tolérants. Le latiniste que j'étais sourit amèrement en pensant à l'étymologie du mot... tolerantia, ae, féminin. Un mot de la première déclinaison qui signifie littéralement l'action d'endurer une souffrance. Tolérer, en latin, c'est d'abord « porter un poids » et le supporter. Alors que, pourtant la diversité de l'amour ne devrait pas être pas à supporter, elle devrait être à aimer, à embrasser, à célébrer.

J'avais cherché une phrase depuis longtemps. Une phrase à moi. Sans doute influencé par Caton l'Ancien qui avait Carthago delenda est.

Je venais de la trouver :
Diversitas amoris amplectenda est, non toleranda.
La diversité de l'amour n'est pas à tolérer. Elle est à embrasser.

La phrase était simple. Aussi simple que celle de Caton l'Ancien. Mais moi, je ne la répéterai pas pour détruire, mais pour construire. Pour rappeler que l'amour, dans toute sa diversité, n'est pas un fardeau que l'on supporte, mais une évidence que l'on accueille.

Je la répéterai devant les miroirs, quand le doute me rongera. Je la murmurerai dans l'oreille de Kai, quand la peur nous guettera. Je la crierai face à Julien, face aux hommes en jogging bleu, face à ceux qui se moquent d'Achille, face au monde entier quand il voudra nous faire taire. Je la répéterai jusqu'à ce qu'elle devienne aussi naturelle que ma respiration, aussi évidente que sa main dans la mienne, aussi vraie que ce que nous sommes l'un pour l'autre.

Nous sortîmes de la station de RER. Celle du quartier de mon enfance. Le ciel était gris, comme souvent à Paris. La rue était calme, presque silencieuse. Je reconnaissais chaque détail : la boulangerie au coin, la dame qui tenait la petite épicerie, le banc vert devant l'école primaire où j'avais appris à faire des ricochets dans les flaques.

Mon immeuble. La porte verte écaillée. La cour intérieure avec ses vélos rangés contre le mur et ses plantes en pots qui avaient survécu à tous les hivers. Je tapai le code sur le clavier. Il était froid sous mes doigts. Un léger bourdonnement et je poussai la porte trop lourde.

— C'est ici, dis-je.

Kai posa une main sur mon épaule. Sa paume était chaude à travers le tissu de ma veste.

— On y va.

Je réfléchis un instant. Mes parents. Ceux qui m'avaient vu grandir, qui m'avaient appris à être honnête, qui m'avaient toujours dit qu'ils m'aimeraient quoi qu'il arrive. Et pourtant, je les avais trahis avant même de leur donner la chance de le prouver. Je les avais privés de la vérité pendant des années, parce que j'avais eu peur. Parce que je ne savais pas moi-même. Parce que je savais mais je ne voulais pas savoir. Parce que j'avais préféré un mensonge confortable à la vérité incertaine.

On monta les escaliers. Trois étages. Mes pas résonnaient sur les marches. Je comptais chaque palier comme on compte les secondes avant un saut. Les murs étaient les mêmes, avec leurs craquelures et leurs traces de doigts sales. La rampe métallique, froide sous ma main, portait encore les entailles que j'avais faites gamin avec un couteau suisse.

Arrivé devant la porte, je m'arrêtai. Je sentis mon cœur battre dans ma poitrine, dans mes tempes, dans mes doigts. Si fort que je me demandais s'il allait éclater. Mais ce n'était plus la peur qui le faisait battre. C'était autre chose. Une certitude. Une libération.

— Hugo, dit Kai doucement. Je t'aime. Quoi qu'il arrive, je t'aime.

Je me retournai vers lui. Je le regardai, vraiment. Je vis son visage, ses yeux, ses lèvres. Je vis le garçon que j'aimais, celui qui avait traversé la France avec moi, celui qui avait tenu ma main dans le train, celui qui n'avait pas peur. Je déposai mes lèvres sur les siennes, brièvement. Un baiser volé, un baiser promesse.

— Je t'aime aussi, répondis-je.

Je tournai la clé. La porte s'ouvrit.

L'appartement sentait le café et le pain chaud, cette odeur que j'avais respirée toute mon enfance, celle du dimanche matin, des retours d'école, des jours ordinaires et des jours heureux. Ma mère était dans la cuisine, en train de préparer le déjeuner. Je l'entendais remuer les casseroles, fredonner une chanson qu'elle aimait. Mon père lisait le journal dans le salon, ses lunettes sur le bout du nez, le regard plissé par la concentration. Les mêmes gestes, les mêmes habitudes, les mêmes bruits de vaisselle et de pages tournées. Tout était normal. Tout était comme avant.

Ils levèrent les yeux.

— Hugo ! s'exclama ma mère en s'essuyant les mains sur son tablier. Tu es arrivé plus tôt que prévu !

Elle s'approcha, puis s'arrêta net. Elle avait vu Kai. Elle avait vu sa main dans la mienne. Elle avait vu nos regards, nos sourires, notre évidence. Ses yeux s'écarquillèrent, juste une fraction de seconde.

Mon père posa son journal. Il se leva lentement, retira ses lunettes, les plia soigneusement et les posa sur la table. Un long silence s'installa, un de ces silences où tout se dit sans mots, où les visages parlent avant les bouches. Je vis ses yeux passer de moi à Kai, puis à nos mains entrelacées, puis remonter jusqu'à mon visage. Il n'y avait pas de colère dans son regard. Pas de surprise non plus. Juste une attention profonde, comme s'il lisait en moi ce que je n'avais jamais su lui dire.

Je pris une inspiration. Le monde autour de moi ralentit. Le tic-tac de la pendule, le bruit de l'eau qui bouillait sur la cuisinière, le souffle de Kai contre ma nuque. Je sentis sa main se serrer un peu plus fort dans la mienne. Un peu de transpiration, peut-être.

Toute ma vie, j'avais été hors-jeu. Depuis toujours. Depuis que j'avais appris, enfant, que certaines vérités ne se disent pas. Depuis que j'avais compris, adolescent, que certains désirs ne s'avouent pas. Depuis que j'avais accepté, jeune adulte, que certaines vies ne se vivent pas.

Hors-jeu dans mes mensonges, qui m’avaient étouffé. Hors-jeu dans mes silences, qui m’avaient trahi. Hors-jeu dans ce monde, qui m’avait appris à cacher mes sentiments. Et surtout, hors-jeu dans mon propre cœur, que j'avais fui comme un ennemi.

Mais aujourd'hui, je rentrais dans le jeu. J'étais là, sur le terrain, le cœur ouvert, la main dans celle de l'homme que j'aimais. Et plus rien ne pourrait me faire reculer.

Je pensai à la Sarabande que Kai m'avait jouée dans son appartement. Cette mélodie grave et lente qui montait du plus profond de lui. Aujourd'hui, c'était moi qui avais quelque chose à faire monter. Quelque chose qui avait attendu trop longtemps.

Diversitas amoris amplectenda est, non toleranda.

Ses doigts étaient entrelacés aux miens. Chauds. Solides.
Je regardai mes parents. J’inspirai en serrant
 sa main plus fort.

— Papa, Maman…

Ma voix tremblait légèrement, mais elle était claire. Je laissai les mots sortir, un à un. Simples. Définitifs. Lumineux comme l’aube après une longue nuit.

— … je vous présente Kai.


💬 Commentaires 4

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bcome • 13 heures, 22 minutes modifié
J'adore.
Tout d'abord, ce moment qui est pour tous délicat ou on fait se rencontrer deux mondes ; celui de la famille, des racines de ce que l'on est, et celui de l'être aimé.
Même pour les hétéros ça peut être problématique…

Et puis, Hugo qui conscientise son vécu d'homosexuel qui d'abord se refuse à soi même puis qui ne peut s'affirmer face a autrui. Les parents ça peut être le plus difficile, même s'ils sont, a priori, «tolérants».

Un regret, l'éclipse de 3 mois nous laisse sur notre faim de leur vie de jeune couple. Ces premières semaines sont des moments importants de la vie affective, amoureuse et sexuelle. A voir si la suite en donnera un aperçu.


Bon, tu ne nous épargne pas avec le suspens de la réaction des parents.
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qwed2001 Auteur • 4 heures, 33 minutes modifié
Merci pour ton retour.

Il pourrait y avoir une petite « nouvelle » qui ne fait pas partie du roman mais qui donne des indications :)
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Paul.Koipa • 13 heures, 34 minutes
Très beau final. Tout est dit et le titre de ce roman est maintenant explicite.
Hugo s’accepte tel qu’il est et il est probable que ses parents en feront de même.
Bravo !
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qwed2001 Auteur • 4 heures, 33 minutes
Merci
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