Rowan, le 12 mai 2026 (2)
Nous sommes assis au parc éloigné du quartier où j’ai grandi. Nadine est sortie de sa chambre et a accepté de se laver et manger un morceau, ce qui a soulagé notre mère. Lorsque j’ai jugé que tout irait mieux pour elle, je lui ai dit qu’elle pouvait toujours me contacter en cas de problème, sur mon smartphone. C’est peut-être une drama queen, ma sœurette, mais elle est plus solide qu’elle ne le prétend. Elle est celle avec qui je m’entends le mieux, chez moi. Peut-être est-ce dû au fait qu’elle est aussi queer que moi, ou qu’elle est moins intéressée par l’héritage familial que notre frère.
Nadine et moi, on a toujours été ambitieux et nous aimons aider les gens. C’est ce qui nous a poussés à entreprendre nos carrières respectives. Nous sommes portés à vouloir servir autrui. Moi, avec ma bouffe. Elle, avec son sens de la curiosité et sa passion pour la littérature. Et parfois, nous nous rendons à des soirées caritatives pour offrir notre soutien aux gens dans le besoin. Parce que nous avons connu plusieurs personnes qui ont vécu dans la misère et nous voulions les aider quand nous étions plus jeunes. Mais maintenant que nous avons nos propres carrières, nous nous sentons moins affectés par la fortune de nos parents.
Nous sommes autonomes et nous sommes de vaillants travailleurs. Il est vrai que papa et maman m’ont donné un coup de pouce pour acheter le resto-bar et cela m’a dégoûté, mais j’ai payé ma dette et maintenant je ne leur dois plus rien. Je suis maître de mon navire, comme on dit, et s’il doit couler, je coulerai avec.
J’ai retrouvé Noah à la sortie de ma maison et il regardait autour de lui, un peu perdu dans ses pensées. Je n’étais pas en état de lui dire comment je me sentais en rapport à mon frère, parce que celui-ci avait été très désagréable dans la voiture. Je sais que j’aurais dû lui parler un peu plus de ma famille et de mon passé ; mais je n’en ai jamais été capable. J’avais trop honte de lui dévoiler que j’avais été élevé dans une famille tapant les millions chaque année parce que mes parents étaient économes en plus d’être des les propriétaires de plusieurs bâtiments et terrains de notre région. Même mes grands-parents paternels étaient riches, alors mon père a hérité de leur fortune. Et moi, je suis le dernier héritier. Un montant d’argent que je ne veux pas.
— Dis Rowan, me demande Noah alors que nous regardons tous deux le lac qui se dresse devant nous, sous le ciel étoilé. Est-ce que tu as honte de moi ?
— Honte de toi ? Pardon ? Pourquoi aurai-je honte de toi, petit loup ?
— Est-ce parce que tu sais que ma famille était pauvre que tu ne m’as rien dit à propos de la tienne ?
— Ça n’a rien à voir. Je déteste parler de mon passé parce que mes parents en attendent trop de moi. Mon frère est une ordure et ma sœur est la seule personne qui soit assez alignée avec moi pour comprendre que l’argent ne fait pas le bonheur. Ne te fais pas d’illusions, Noah. Notre famille est tout sauf heureuse. Mes parents sont superficiels et matérialistes. Quant à mon frère, c’est une ordure qui me méprise parce qu’il voudrait que ce soit lui l’héritier — rien que pour dépenser tout ça sur des trucs personnels et rien d’autre. Contrairement à ma sœur et moi, Papa et Maman aiment préserver leurs apparences dans la société des personnes riches et célèbres. Moi je m’en fous. Je donne autant que je peux à la société, parce que je sais à quel point le monde est cruel et injuste envers des gens plus démunis que nous.
— Wow... on dirait que tu t’es répété ce discours souvent, pas vrai ?
— Plus que tu ne le crois. J’avais que quinze ans quand j’ai réalisé à quel point mes grands-parents n’aimaient pas Tommy parce qu’il était pauvre qui avait reçu une bourse pour étudier à l’école privée où nous allions... et aussi parce qu’il était gay, comme moi. Ils voulaient que je me marie avec une fille riche, tu vois ? Pour qu’on puisse continuer à transmettre notre argent à des gens dignes — ce ne sont pas mes mots, mais les leurs. Pendant plusieurs années mes parents ont essayé de calmer les tensions entre eux et moi, mais j’étais toujours distant avec eux. Maintenant, ils sont morts, Papa a hérité de leur fortune et je suis le prochain sur la liste.
— Ah... donc le problème part de tes grands-parents ?
— Ça et les foutues traditions. Ma famille descend d’une lignée de gens qui ont fait leur richesse dans le vin, en Europe. Puis leurs descendants ont commencé à s’installer un peu partout aux États-Unis et au Canada. Si tu savais à quel point je trouve stupide que nous apportions autant d’importance au prestige ! On se croirait dans le Moyen Âge, soit à l’époque des nobles et des paysans !
— Pourtant, je n’ai pas remarqué de limousine ou de domestiques, chez vous...
— Ça, c’est parce que mes parents sont autonomes et que ma mère aime avoir le contrôle sur tout ce qui se passe dans notre maison. Techniquement, ils auraient pu s’acheter un manoir s’ils le désiraient, mais Papa et Maman ont préféré s’acheter une petite maison pour y faire leur vie.
— Une petite maison ? Ils ont vraiment une drôle de définition de ce qui est petit.
— Je sais... eux, ils n’ont pas réalisé l’ironie avant que ma sœur et moi soyons assez matures pour leur rappeler à quel point nous vivons dans un monde impitoyable et injuste. C’est pour cette raison que nous sommes partis de chez eux assez jeunes, afin de voler de nos propres ailes. Mais bon, Seamus ne le voit pas sous cet angle. Il m’en veut parce que je ne désire pas profiter de l’héritage familial et parce que je préférais tout le dépenser dans des œuvres de charité. Je ne suis pas comme eux. Je n’aime pas cette prétendue haute société des gens BCBG. Je m’en suis éloigné très jeune. Nadine pareil, même si elle va toujours à la même église que maman et assiste à beaucoup plus de soirées caritatives que moi, ces derniers temps.
Je donne un coup de pied à la grosse pierre qui se trouve à mes pieds et elle s’en va rouler dans le lac devant nous. On entend le bruit d’un plouf, puis je me passe une main sur le bedon, stressé car je n’aime pas parler de tout ça. Je n’aime pas parler de ma famille qui m’apporte tant de frustration et de tristesse. Je ne m’y suis jamais senti chez moi.
— Et tu veux savoir ce que je leur ai dit, à mes parents ? je poursuis, quand je réalise que Noah attend sûrement la suite de mon histoire. Lors de mon seizième anniversaire, je leur ai fait la promesse que je me débarrasserai de leur fortune une bonne fois pour toutes, lorsque j’hériterai de leur héritage et que je me marierai avec un homme, juste pour être certain de ne jamais me reproduire. Mes grands-parents n’étaient pas là, mais Papa et Maman ont été sous le choc et ont depuis ce jour essayé de me changer les idées. De nous trois, Nadine, Seamus et moi, je suis celui qui est le plus responsable avec son argent donc je suis celui qui héritera le plus de cette fortune lorsqu’ils mourront. Mais ils vont devoir se faire au fait que je ne compte pas garder tout ça pour moi. Personne ne mérite d’avoir autant d’argent entre les doigts. C’est pour ça que je t’envie, parce que ta vie a été beaucoup plus simple que la mienne.
— Eh bah... Je suis à court de mots...
Je me tourne vers Noah qui est un peu secoué par toutes ces révélations. Il a les mains sur les genoux mais ne tremble pas. Je sais qu’il souffre d’anxiété sociale et d’anxiété en général, mais il semble être plus calme que je ne l’aurais cru. J’étais certain qu’il me larguerait là après avoir pris connaissance de tout ça. J’ai failli perdre Tommy à l’époque parce que ma famille m’avait lavé le cerveau avec notre fortune. Mes grands-parents ont vécu avec nous très longtemps et ils étaient stricts. J’étais si en colère quand j’ai réalisé que Tommy n’était pas le bienvenu chez moi que j’ai pété un câble.
Le jour où nous avons enterré Papy, j’ai carrément déclaré haut et fort à mes parents :
— Bon débarras !
Papa m’a giflé et m’a interdit de parler de son père de cette façon. J’avais que dix-sept ans quand c’est arrivé. Tommy était déjà mort et je commençais à peine le début de mon deuil. Puis ma relation avec Papa s’est refroidie et j’ai pris mes distances avec lui et Maman. Après quelques années, pour se faire pardonner, Papa m’a offert de payer le resto-bar et de me l’offrir en cadeau pour ma remise de diplôme des études que j’ai faites. Je l’ai remercié et j’ai accepté son offre, même si une partie de moi ne l’a jamais pardonné pour la gifle. Je l’avais mérité, quand même. On n’insulte pas les parents des autres, quand ils viennent de mourir. C’est cruel. Toutefois, j’ai quand même rembourser mon père pour l’achet du resto. J’ai toujours détester m’endetter...
— Je ne t’en voudrais pas si tu décidais de mettre un terme à notre relation, Noah, je formule. Ma famille est mon fardeau. Je ne souhaite pas te l’imposer. Ce n’est pas que mes grands-parents que j’ai méprisés, mais des cousins, des oncles, des tantes. Des connaissances de notre famille. Voilà pourquoi j’ai horreur de revenir dans ce quartier. Tout me rappelle ce que j’ai perdu... Ce que j’ai cru merveilleux avant de perdre Tommy.
Noah plisse les yeux et tourne son visage vers moi.
— Pourquoi je ferai ça, Rowan ? me demande-t-il. Ce n’est pas ta fortune dont je suis amoureux, mais de toi.
Mon cœur fait un bond dans ma poitrine.
— Ouf, tu ne sais pas à quel point ça me soulage de... minute. Tu... Tu m’aimes ?
Je suis abasourdi par ce que je viens d’entendre.
— Bah, ouais ? répond Noah. Ça fait des mois qu’on sort ensemble, Patate. Je croyais que c’était évident ! Je t’aime, Rowan. Tu as pris une place si importante dans ma vie que je ne peux plus l’imaginer sans toi à mes côtés. Tu as été mon roc durant ces derniers mois et ce, sans me juger, sans te moquer de mon ancienne situation financière. Maman t’apprécie déjà et j’aurais dû m’en rendre compte que ta générosité cachait un si lourd secret, quand tu as offert à maman une collection de porcelaine pour son thé... Elle adore boire du thé, en plus.
— Noah...
— Euh... Rowan ? Pourquoi tu pleures ?
Je m’empresse d’enlacer mon bien-aimé petit loup et plusieurs larmes coulent le long de mes joues alors que je ressens le besoin intense de me blottir contre lui. Il hésite pendant quelques secondes avant de m’enlacer tendrement de son bras libre, afin de me consoler. C’est la première fois que j’éclate en sanglots près de lui. Je me permets d’être vulnérable pour cette fois, car je sais qu’il comprend ce que c’est d’avoir honte de son passé. Nous n’avons peut-être pas le même vécu, mais lui aussi a été là pour moi durant ces derniers mois. Il a été une source d’inspiration et de réconfort quand j’étais bougon ou morose. Et je réalise à quel point je l’aime...
— Je ne te mérite pas, bébé... je pleurniche alors que je lève ma bouche vers son oreille.
— Mais non, arrête de dire des conneries, gros bêta. Ton Noah est là... et il ne te quittera pas.
— Je t’aime trop, petit loup... T’es mon rayon de soleil, rien qu’à moi.
Je lui fais alors un bisou sur la tête et je sens mon cœur s’apaiser. Doucement, les larmes cessent de couler. Il m’offre un mouchoir et je me nettoie le nez, puis nous nous installons un peu plus confortablement sur le banc de parc auquel nous étions assis depuis un moment déjà.
Le pire est passé. Je me sens mieux.
Comme si un énorme poids s’était libéré de mes épaules.
Comme si j’avais enfin franchi une étape importante dans ma guérison.
Je suis amoureux... et Noah m’aime aussi. Plus rien ne pouvait m’atteindre pour ce soir.
— Merci d’être là pour moi, je formule affectueusement à mon partenaire, avant de l’enlacer d’un bras.
— Pas de quoi, Nounours. Que dirais-tu si on rentrait ?
— Ouais... je commence à me sentir fatigué avec le déménagement de ma sœur et tout ça...
— Tant mieux ! me répond mon amour. Parce que je commence à avoir faim pour des pancakes. Pas toi ?
— Encore ?! Noah... on en a mangé hier pour le souper...
— Oui, et alors ? Elles sont bonnes mes pancakes.
— Tu es incorrigible...
Sur ces mots, nous nous levons du banc de parc et nous nous déplaçons vers ma voiture. Il est temps pour nous de rentrer chez moi, où Noah et moi, nous irons passer une belle soirée en amoureux. Tommy serait fier de moi...
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