Noah, le 18 juin 2026
Il y a dix ans jour pour jour, j’ai enterré une capsule temporelle que je me suis écrite vers la fin de ma dernière année de lycée. Elle se trouve derrière la cour de la ferme où j’ai passé mon enfance et mon adolescence. Une capsule que j’avais enterrée avant que mon père ne meure. Comment je me suis souvenu de tout ça ? Maman me l’a mentionné ce matin au téléphone parce qu’elle le marque sur son calendrier, chaque année, pour me rappeler ce moment que j’attends depuis à présent dix ans. Je ne me souviens même plus de ce que j’ai écrit dans cette lettre, mais je me souviens que j’étais heureux et excité de commencer mes études. Je me souviens que j’avais plein de plans et que j’étais ivre quand j’ai écrit tout ça. Je fêtais ma remise de diplômes du lycée, donc j’avais bu quelques bières avec Simon et quelques potes de cette époque...
Déjà dix ans. Je n’en reviens tout simplement pas. Je ne m’attendais pas à perdre Papa si jeune et c’est en partie la raison pour laquelle j’ai voulu devenir journaliste. Pour honorer sa mémoire. Seulement... Seulement, je réalise que j’aurais peut-être dû suivre une autre vocation. Socialiser avec les gens pour des entrevues, ce n’est toujours pas ma tasse de thé et je suis souvent choisi pour corriger les textes des autres journalistes de ma compagnie. Parfois, on me permet d’écrire des lettres d’opinion sur divers sujets qui portent sur l’actualité ou la culture et cela m’enchante beaucoup. Mais ne me demandez jamais de faire une entrevue. J’ai horreur de poser des questions aux inconnus.
Rowan est patient avec moi. Je sais que notre relation n’est pas parfaite et qu’il a de la difficulté à s’ouvrir sur son passé, mais lorsque nous sommes ensemble, c’est comme si mes petits soucis du quotidien s’effaçaient, devenaient plus doux et moins lourds à supporter. Je réalise aussi que depuis que nous avons fait connaissance, il est devenu un peu plus rond et je sens qu’il est un peu plus à l’aise avec son corps qu’au début de notre relation. Rowan m’a déjà montré des photos de lui quand il était plus jeune, en habits plus ou moins chics. Même là, j’aurais dû me douter qu’il était le fils d’une famille plus... privilégiée que la mienne. Même durant sa jeunesse, il était plus grand que la plupart des enfants de son âge et surtout rondouillet.
Mon cher nounours m’a aujourd’hui accompagné pour déterrer ma capsule temporelle. Il se tient devant moi, le bras appuyé sur la pelle dont il s’est servi pour creuser le trou pour moi, alors que je soulève le récipient métallique dans lequel j’ai posé la lettre et quelques accessoires d’il y a dix ans. Nous nous sommes tous deux habillés avec des t-shirts et des shorts avant de venir rendre visite à ma mère, ce matin. Nous sommes au mois de juin, donc la température est plutôt chaude et il n’annonce pas de pluie dans notre région avant quelques jours encore. Maman n’est pas à la maison, car elle est partie faire des courses un moment après notre arrivée.
— Ça me fait tout drôle de tenir cette caisse en métal alors que c’est Papa qui l’a enterrée pour moi, je formule à Rowan. C’est comme si je ressentais sa présence près de moi.
— C’est peut-être parce qu’il voulait être avec toi pour quand viendrait le moment...
— Oui, c’est vrai... c’est quand même une tradition de père en fils, dans cette famille. Papa l’a fait avant moi, son père l’a fait avant lui et ce fut la même chose pour son grand-père. Par contre, Papa serait déçu d’apprendre que je n’aurai pas de fils.
— Il est encore trop tôt pour te prononcer à ce sujet, non ?
— Rowan, je ne vais quand même pas coucher avec une femme...
— Non, je veux dire... si jamais tu voulais avoir un enfant plus tard, les mères porteuses existent, tu sais ? Bon, c’est vrai que c’est un sujet assez tabou pour certains, mais ça s’est fait dans notre communauté. Je le sais parce qu’on m’en parle parfois, au resto.
— Et toi, est-ce qu’avoir des gosses, c’est un truc qui te vient parfois à l’esprit ?
— Des fois... mais pas tout le temps. Je ne crois pas que je sois capable d’élever des enfants tout seul. Pas avec mon rythme de vie actuel, en tout cas. Et puis, on commence à peine à avoir une relation sérieuse, toi et moi. On ne peut pas prendre tout ça à la légère. Mais je suis heureux de pouvoir en parler avec toi.
Je lui esquisse un sourire affectueux. J’aime bien que nous puissions échanger à ce sujet, car nous pataugeons encore dans des territoires inconnus, lui et moi. J’ai envie de vivre avec lui et c’est réciproque. Seulement, sommes-nous prêts pour faire le grand saut ? Une douce brise siffle à travers sa belle barbe rousse et son tee-shirt beige clair, par-dessus ses shorts cargo. Je peux voir son ventre apparaître un peu et il ricane alors qu’il baisse son vêtement.
— Foutu vent, grogne Rowan avant de froncer les sourcils.
— Il n’y a personne d’autre que nous à la ferme, Ro’, je formule, amusé.
— Désolé, c’est l’habitude. Bordel, il vente beaucoup tout à coup !
— Il y a de quoi rendre Maryline Monroe jalouse.
— Ha ha... très drôle.
Rowan me fait une moue, puis fixe ma capsule temporelle d’un air intrigué.
— Bah, t’attends quoi pour l’ouvrir ? me demande-t-il.
— Bah, je suis sale... Faudrait que j’aille me laver un peu. Et, puis... J’ai un peu peur de ce qu’il y a dans la lettre parce que j’étais bourré.
— Je ne te vois jamais boire d’alcool, pourtant.
— Là voilà, la raison. Je deviens comme une sorte de monstre de franchise lorsque je bois. Je n’ai plus aucun filtre et je dis toutes les conneries qui me passent par la tête. Ce qui est assez ironique parce que tu me connais, Rowan... tout a tendance à me stresser.
— Eh, il m’arrive aussi d’être sans filtre lorsque je bois une ou deux bières. C’est la raison pour laquelle je me tiens loin de tout ça lorsque je suis au boulot.
Il se passe l’index et le pouce sur sa moustache qui frise un peu vers le ciel et réfléchit un moment, comme si cette conversation venait de lui rappeler quelque chose. Je le laisse un peu à ses pensées et dépoussière un peu le récipient métallique. Comme je viens de lui expliquer : j’ai les mains recouvertes de terre alors je crois qu’il serait mieux pour moi d’aller les laver avant de l’ouvrir.
Je me déplace donc vers la vieille petite maison dans laquelle j’ai vécu pendant une bonne partie de mon enfance et de mon adolescence, avant de quitter le cocon familial et de partir aux études pour devenir journaliste. C’est toujours étrange de revenir ici après tout ce temps. J’ai l’impression de redevenir le petit garçon fragile que j’étais autrefois. Celui qui pleurait tout le temps parce qu’il avait peur de tout le monde.
Alors que je m’apprête à rentrer par la porte d’entrée qui se trouve à l’arrière de la cour, je l’entends qui commence à remplir le trou avec la terre qu’il a creusée, un peu plus tôt. Même si ce n’est pas la première fois que je remets les pieds ici en compagnie de Rowan, je me sens toujours fébrile quand je me remémore plein de souvenirs et que je dois lui expliquer plein de choses sur ma vie d’avant. Puis, il y a Maman et ses questions un peu gênantes, qui n’arrête pas de vendre mes mérites et qui semble déjà l’apprécier beaucoup ; surtout depuis qu’il nous a offert de faire réparer la véranda en face de la maison pour lui faire un petit cadeau.
Quand Rowan nous avait fait cette proposition, il a insisté sur le fait que c’était parce qu’il ne pouvait pas supporter l’idée qu’elle puisse se blesser sur les planches qui tombaient en ruine. Alors qu’en réalité, il me cachait le fait qu’il était issu d’une famille très fortunée. Maman lui est très reconnaissante, car depuis qu’elle a pratiquement pris sa retraite en tant que fermière, elle ne peut plus faire de grosses dépenses comme avant. Au moins, elle se charge encore de la partie budgétaire de la ferme alors que mes cousins et mes cousines sont tous dans les champs à les labourer ou bien à s’occuper de nos animaux. Elle n’est plus la seule à gérer tout ça.
Une fois que j’ai fini de me laver les mains dans l’évier de la cuisine, je jette un coup d’œil par la vitre et observe Rowan qui s’approche pour rentrer lui aussi. Il a planté la pelle dans la terre avant de venir me rejoindre. Il est un peu comme mon ange gardien depuis quelques mois. Quand j’ai des petits soucis, il est là pour moi. Toujours là pour me rassurer ou m’enlacer quand j’ai moral dans les chaussettes. Il m’a aussi aidé à faire quelques calculs importants pour certains paiements importants liés à mon appartement, quand Simon était trop malade pour tout ça. Il m’aide encore aujourd’hui avec ce qu’il a fait pour moi pour la capsule temporelle. Il n’y a pas à dire, il est gentil.
Toutefois, je commence à comprendre que cette gentillesse est sa façon de prendre ses distances avec sa famille. Les choses ne s’arrangent toujours pas avec son frère, ce qui explique la dispute qu’ils ont tous deux eue au téléphone, hier. Rowan a essayé d’enterrer la hache de guerre avec lui, pour faire plaisir à leur mère ; mais rien à faire. Pour lui changer les idées, je lui ai proposé de venir avec moi chez ma mère. Nous avons pris sa voiture, comme il a décidé qu’il avait envie de conduire aujourd’hui. Nous aurions très bien pu prendre le bus, mais je ne suis pas à mon aise avec les gens. Quand je peux me faire conduire par un proche, c’est plus agréable pour moi.
Au moment où Rowan pousse la porte, je m’essuie les mains sur une serviette et dévisse le contenant métallique qui s’ouvre dans un pop sonore, et réalise qu’il n’y a pas qu’une enveloppe dans cette boîte, mais deux. Je hausse un sourcil et me demande qui a bien pu glisser cette deuxième lettre là-dedans.
Très cher Noah,
Si tu lis cette lettre, cela signifie que je n’en ai plus pour très longtemps, alors j’imagine que je ne suis déjà plus de ce monde pour toi. Et cela... cela me brise le cœur.
Je suis désolé que ta mère et toi, vous deviez vivre avec le fait que mon cancer soit revenu si agressivement. Je le reconnais. Pendant de nombreuses années, tout allait bien pour qu’enfin, je réalise que j’étais à nouveau malade. Puis, tu as commencé à venir nous rendre visite à ta mère et moi ; même quand tu étais censé étudier pour tes examens de fin d’année. Je sais que tu dois sûrement te demander pourquoi j’ai mis cette lettre à côté de la tienne, dans ta capsule temporelle. Disons que c’était ma façon à moi de te faire une belle surprise. Si mes calculs sont exacts, dans quelques années lorsque tu ouvriras cette capsule, je serai déjà au ciel, aux côtés de ton grand-père et de ta grand-mère.
Il y a très peu de chances que je survive à ce cancer, avec tous les traitements que mon oncologue me fait passer en ce moment. Ils sont là pour adoucir ma douleur, mais je sens chaque jour mon corps se faiblir. Ta mère est forte et s’en sortira sans moi, elle retrouvera l’amour, j’en suis certain. Mais toi... tu es si important à mes yeux. Tu es ma plus grande fierté et je sais à quel point toi et moi, nous sommes inséparables. Même quand tu étais petit, tu voulais devenir comme moi, un reporter. Mais je me suis toujours demandé si tu ne serais pas un peu plus à ton aise avec un râteau et un arrosoir, comme ma belle Brigitte. Tu as toujours aimé jardiner avec ta mère, d’aussi loin que je m’en souvienne.
J’ai quand même été surpris d’apprendre que tu souhaitais suivre mes pas dans ma propre carrière, quand est venu le grand jour pour toi de partir à l’université. Surpris, mais je n’étais pas fâché, loin de là. J’ai toujours cru en toi, Noah, et je croirais toujours en toi, peu importe quelles seront tes décisions à venir, lorsque je ne serai plus là physiquement pour te dire à quel point tu me manques déjà et à quel point je t’aimerai toujours.
J’ai déjà écrit plein de lettres pour ta mère et je suis sûr qu’elle les a déjà toutes lues... Celle que tu reçois ici, ce sont des mots que je t’ai répétés encore et encore. Je me vois te les dire sur mon lit de mort. Je t’aime, mon fils, et je ne t’échangerai pas pour tout l’or du monde. Je sais que tu n’attendais pas à ce que je t’accepte tel que tu es, lorsque tu as déclaré à ta mère et moi que tu aimais les garçons. Mais c’est comme ça. Jamais je ne t’aurais rejeté juste parce que tu es gay. Je sais à quel point tu es effrayé par tous ces gens que tu dois fréquenter chaque jour, mais je ne connais pas plus brave que toi. Je sais qu’un jour, tu réussiras à vaincre tes peurs et que tu te trouveras une place en ce monde où tu te sentiras à ta place. Et j’espère que de là-haut, je pourrai voir tout ça. Si par miracle tu devais te sentir seul, prie pour moi et je t’enverrai quelqu’un. Je peux te le promettre, tu ne te sentiras jamais seul.
Parce que tu mérites d’être heureux, mon beau Noah. Mon si beau garçon... Papa t’aime beaucoup. J’ai hâte au jour où nous reverrons, peu importe où ce sera. Je suis si fier de toi.
À très bientôt,
Matthew.
Je suis dans les bras de Rowan depuis plusieurs minutes déjà. Cette lettre m’a secoué tel que j’en ai perdu tous mes moyens. Je pleure en silence dans les bras de mon partenaire alors qu’il me caresse la tête et me tient sur ses genoux. Nous sommes assis à table depuis que j’ai terminé de lire cette lettre. Il a pu en lire un bout, par-dessus mon épaule, mais a opté pour ne rien dire, juste pour me laisser pleurer et me consoler.
Des fois, il n’y a rien de mieux que de laisser quelqu’un pleurer afin de pouvoir se faire un peu de place pour du positif. C’est ce que mes parents m’ont appris lorsque j’étais gamin.
— Foutu cancer, je ronchonne au bout d’un moment.
— Je croyais que le cœur de ton père avait lâché, me Rowan.
— Oui... À la toute fin, son cœur et le reste de son corps ont complètement lâché. Ça, c’est le résultat de nombreuses années de radiothérapies et de chimio et de toutes sortes de médicaments qu’il devait prendre pour combattre son foutu cancer. C’était la troisième fois que ça revenait mais cette fois, c’était la dernière... On le savait tous, qu’il ne survivrait pas jusqu’à mes vingt-et-un ans, alors on a célébré mon anniversaire en avance... Puis quelques semaines plus tard, il est décédé.
— Oh, petit loup...
Rowan me serre contre lui afin de me réconforter.
— Il n’y a rien qu’on ait pu faire pour le sauver. Son cœur était beaucoup trop endommagé à cause des traitements.
— C’était un cancer de quoi ? Si ce n’est pas trop indiscret...
— Testiculaires, puis ça s’est répandu jusqu’à ses intestins.
— Oh l’horreur ! Pauvre homme...
— Je sais... Papa a beaucoup souffert à cause de la maladie. Mais il est en paix à présent.
— Au moins il avait raison sur un point : ta mère a réussi à tourner la page avec son nouvel amant...
— Oui, mais John sait à quel point Papa était important pour Maman... Et lui aussi a perdu son épouse dans la maladie. Parmi toutes ces rencontres de groupes, ils se sont tissé des liens d’amitié et cela s’est transformé en de l’amour pour eux.
— Je ne sais pas ce qu’il adviendrait de moi si tu devais tomber malade toi aussi, Noah, me dit Rowan. Je crois que je deviendrai fou.
— C’est la même chose pour moi, Rowan. Je n’ai pas envie de perdre quelqu’un d’autre au cancer. Surtout pas toi.
Rowan pose ses lèvres sur ma tête alors que nous entendons la porte du salon se refermer. Maman est rentrée du marché avec des paquets. Je m’empresse d’essuyer mes joues larmoyantes et me lève des genoux de mon partenaire. John n’est pas avec elle, cet après-midi, car il travaille même les samedis, quand il doit remplacer des collègues. Ma mère et lui envisagent de rénover la maison, alors il a commencé à travailler un peu plus. Je m’inquiète un peu pour lui, car il n’est plus très jeune, mais Maman me dit qu’il n’y a rien à craindre. Il est aussi vaillant que ma mère l’a toujours été. On s’entend bien, même si nous avons des goûts très différents en passe-temps et en musique. C’est, comment dire... un ex-motard qui aime beaucoup le heavy metal. Maman a toujours aimé les bad boys... Sacrée Maman...
— Les garçons ! demande la voix de ma mère, depuis le salon. Vous êtes toujours là ?
— Oui ! nous répondons en chœur.
— J’ai besoin d’un coup de main !
— Je crois qu’il vaut mieux qu’on aille l’aider avant que son dos ne lui lâche, me suggère Rowan.
— Bonne idée, Watson...
J’ai oublié de lire la lettre que je m’étais écrite à seize ans, mais celle-là devra attendre une autre fois. Mine de rien, mon père m’a légué une belle lettre qui m’a rappelé d’où je viens et pourquoi je suis journaliste aujourd’hui. Pour lui rendre hommage, oui, mais aussi parce que j’ai toujours ressenti le besoin de me rapprocher de lui. Et il y a du vrai dans ce qu’il disait... J’aime aussi faire du jardinage... Enfin, j’aimais... Mais depuis qu’il est mort, j’ai complètement laissé tomber ce loisir. Tout ça me donne envie d’acheter des pots et quelques graines, juste pour me faire pousser quelques fleurs ou quelques légumes sur la véranda de mon appartement.
Je ne m’attendais pas qu’en déterrant cette boîte métallique, que cela produirait en moi une envie soudaine de changement.
Il faut croire que j’en avais besoin...
Sur ces pensées, j’accompagne Rowan au salon et nous aidons Maman à transporter ses sacs jusqu’à la cuisine. Nous resterons encore un peu, avec elle, pour discuter un peu et nous retournerons à l’appartement de Rowan, un peu plus tard dans la soirée.
J’ai déjà hâte d’ouvrir mon autre lettre.
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