Rowan, le 27 juillet 2026

📖 La Grande Ourse ✍️ TeddieSage 📝 2168 mots

Ça fait depuis deux semaines que Noah et moi, nous avons retrouvé le corps sans vie de mon frère dans une ruelle sombre de Laval, où nous devions participer à un bal caritatif. On a appelé les flics, ils sont venus, puis le corps a été réquisitionné. On l’a fait examiner par une équipe de coroners qui ont compris exactement comment il est mort. 

Le coup de poing que je lui avais affligé à la figure ne lui avait pas causé de commotion cérébrale lorsqu’il est tombé près des cabines d’essayage, au bal. Je sais que le frapper de cette manière n’était pas la meilleure solution pour régler notre dispute... mais le coup est parti tout seul. Seamus est mort d’une overdose. Il avait tout l’équipement sur lui pour se shooter de de trucs mauvais pour le corps dans les veines, quand nous l’avions trouvé.

Il était étendu dans la ruelle, le regard vide, les yeux et la bouche ouverts.

Seamus était un drogué, c’est un fait. Mon père l’a enlevé de son testament parce qu’il savait qu’il se servirait de notre fortune familiale pour s’acheter plein de substances illicites, ainsi que beaucoup d’alcool. Il aurait vécu une vie de débauche et ne se serait pas servi de notre argent intelligemment. Alors, ma sœur et moi, nous sommes ses héritiers mais nous serons aussi les derniers de cet héritage. Car nous avons pris la décision de léguer toute notre fortune aux œuvres de charité du Québec et du reste du Canada pour des années à venir. Nous souhaitons redonner à la population ce que nos ancêtres ont gagné au fil de leurs vies, car nous n’en avons pas besoin.

— Je suis fatigué, Doc, je soupire.

— Ça en fait beaucoup à digérer, pas vrai ? me dit mon psychologue alors que je fixe le plafond depuis maintenant quelques minutes.

— Ouais... Je m’attendais à tout sauf perdre mon frère d’une overdose. Lui qui a toujours été aussi résistant qu’une blatte.

— Tout ça doit te libérer d’un énorme poids de tes épaules, j’imagine.

Voilà depuis plus d’une quarantaine de minutes que je discute avec le Docteur Erikson, mon thérapeute depuis une dizaine d’années. Je le vois une fois aux deux mois dernièrement car j’ai de moins en moins besoin de ses services, mais j’ai dû lui demander ce rendez-vous d’urgence, car j’étais à bout avec toutes ces pensées sombres qui me trottaient dans la tête. Comment gérer cette colère qui me rongeait, moi qui avais toujours souhaité que mon petit frère meure et disparaisse de nos vies. Je suis comme qui dirait en état de choc. Après tout, cette ordure a passé sa vie à m’insulter, me frapper, me traiter comme un déchet et n’a jamais eu le moindre respect à mon égard, ni même envers celui de ma sœur. Et depuis dix ans, je lui rends ses coups au centuple chaque fois qu’il ose me manquer de respect... Ou plutôt, lui rendait...

— J’en étais au point où je souhaitais le tuer... je formule au Docteur Erikson, avant de me recouvrir le visage d’une main.

— Je sais, Rowan. Et tu n’es pas le premier de mes patients qui ont développé des problèmes de colère face à l’abus psychologique ou physique d’un membre de leur famille. Cependant, tu as quand même fait preuve de retenue plus souvent que tu ne le penses. Dans nos nombreuses rencontres, tu m’as quand même expliqué comment tu avais évité tout contact avec lui afin de préserver la paix avec le reste de ta famille.

— Oui...

— Tu t’es aussi montré respectueux lorsque tu es allé chez tes parents apporter les affaires à ta sœur, il y a trois semaines. Tu n’as pas répondu à ses remarques par la violence.

— Oui, mais j’ai gâché notre soirée au bal justement parce que j’ai pété un câble et je lui ai cassé le nez. Enfin, c’est ce que les coroners ont dit lorsqu’ils nous ont fait part du rapport de son autopsie. J’ai quand même été soulagé d’apprendre que c’est la drogue qui l’a tué et pas moi. Je n’avais pas envie qu’on me dise que j’étais son meurtrier, quoi.

— Il a perdu connaissance à ton coup, mais il était encore vivant lorsque vous êtes partis de la réception. N’est-ce pas ce que tu m’as dit ?

— Oui... Noah a pris son pouls lorsque nous sommes sorti de l’immeuble, parce que les gardes de sécurités l’avaient posé sur un banc près du stationnement. Il était encore vivant. C’est là que je me suis dit qu’il était assez vieux pour appeler nos parents ou se payer un taxi pour retourner chez nous, alors j’ai dit à Noah qu’on partait. J’ai éviter de contacter Papa et Maman par la suite, parce que je n’avais pas envie qu’ils me sermonnent que j’avais dépasser les bornes avec Seamus... mais...

— Oui... Je comprends. Tu as avais besoin de cet espace pour te calmer.

— Doc... Je n’aime pas ce que je suis en train de devenir. Je ne veux pas que Noah, ni mes employés me voient comme un homme violent qui ne pense qu’à régler ses problèmes avec ses poings. Je risque d’aller en prison si jamais je n’apprends pas à contrôler cette colère. Et c’est la dernière chose que je désire. Toute ma vie on m’a insulté sur mon tour de taille et sur le fait que je sois gay... J’ai fini par... Je suis une bombe à retardement.

— Non, je te corrige tout de suite, Rowan. Tu es un être humain et tu as atteint tes limites. La bonne nouvelle est que tu n’as pas à porter toute cette charge sur tes épaules seul. Tu as de nombreuses personnes dans ta vie qui comptent sur toi et qui seraient prêt à t’aider si tu le leur demandais. Si tu ne veux pas voir certaines personnes, explique à tes proches pourquoi ils te font du mal et pourquoi tu dois prendre tes distances. C’est ce que je t’ai souvent répété par le passé, pas vrai ?

— Mm hmm... je réponds avant d’hocher la tête. Je sais... je sais... Mais j’ai aussi tous ces doutes en moi qui me disent que je mérite pas leur aide, que je ne mérite pas d’être heureux et ça me ronge depuis toutes ces années. Je ne sais pas comment arrêter ça... Je me sens comme un gros con qui vient d’une famille trop privilégiée... Je n’arrive pas à me détacher de cette image, même si je donne beaucoup de ma personne partout.

— Rowan, tu fais toujours de ton mieux. Je sais que je ne peux pas te demander d’arrêter de te rabaisser. Mais je suis là pour t’écouter et faire en sorte que tu ressortes d’ici avec quelques techniques pour t’aider à traverser ces périodes difficiles de ta vie.

J’opine du chef et le laisse continuer :

— Je sais que tu t’en crois incapable et que tu doutes souvent de toi-même depuis toutes ces années, mais j’ai été témoin de ton cheminement depuis la mort de Tommy et j’ai vu comment tu es devenu un homme bon et respectable pour ta communauté. Depuis quelques temps, tu as Noah qui a mit un peu de lumière dans ta vie et c’est remarquable que tu aies été capable de commencer une nouvelle relation avec lui.

Timide, je me frotte l’arrière de la nuque, parce que penser à Noah me donne souvent des papillons dans le ventre. Je l’aime tellement...

Le Docteur Erikson, qui a remarqué mon geste, sourit et poursuit :

— Tout ça démontre que tu te sentais prêt à ouvrir ton cœur à nouveau à quelqu’un d’autre. Moi, lorsque je te vois, je ne vois pas un échec. Je vois un homme qui s’accomplit, un homme qui respire la bonté et la bienveillance.

— Mer... Merci...

— Pas de quoi. Aussi, je dois ajouter que la colère, elle fait partie de nous tous. C’est comment nous nous en servons qui est le plus important. Et s’il y a bien une personne dans cette pièce qui croit en toi, qui croit que tu mérites ton bonheur, c’est bien moi.

Je déglutis et prend une position plus décontractée sur la chaise qui se trouve devant le bureau du Docteur Erikson. Il a raison. Je n’ai pas fait tout ce cheminement pour rien. Nous nous sommes souvent croisés durant les événements pour des œuvres de charité dans notre ville et il sait comment je m’investie souvent pour aider les gens dans le besoin. Le truc, c’est que j’ai l’impression de ne jamais en faire en assez. Les gens souffrent. Les gens ont besoin qu’on les aide. Mais nos gouvernement ne pensent qu’à l’argent, l’argent, l’argent. Nous ne sommes que des statistiques parmi tant d’autres. Et cette richesse, elle me rend malade. Je ne supporte pas que les puissent vivre autant d’inégalités sur cette foutue planète qui fonctionne au capitalisme. Et ça, le Docteur Erikson le sait. Noah aurait tout fait pour vivre dans une famille comme la mienne. Moi, c’est l’inverse. Personne ne mérite de vivre avait une telle puissance entre les doigts.

— Je sais que pour le moment, tu broies du noir, Rowan, mais tu as quand même fait un don très généreux à l’association des recherches pour les maladies du cœur. La cause pour laquelle ta sœur et toi deviez participer lors de la soirée du bal. Tu fais ta part plus que tu ne le crois dans cette société.

Je tire un peu le collet de ma chemise parce que je ressens soudain une chaleur. Je suis toujours comme ça lorsqu’on me complimente. J’ai le symptôme de l’imposteur.

Habitué à ce genre de malaise de ma part, il poursuit :

— Tu es quelqu’un d’altruiste, tu es fidèle à tes convictions et surtout, tu ne laisses personne s’en prendre à toi, ni envers ceux qui méritent ton affection. Tu es quelqu’un de loyal et de courageux. Tu crois parfois que tu es imposant et répugnant comme personne, moi je vois un lion au cœur d’or.

J’esquisse un sourire et rougit un peu. Docteur Erikson adore les lions, parce qu’il a une peinture derrière lui, près de ses plantes vertes. Il a beaucoup voyagé à travers le monde au fil des dernières années. Il aime beaucoup l’Afrique, ce qui explique la raison pour laquelle il a quelques bricoles de ce pays autour de la pièce. Il a même une jolie figurine d’éléphant dont il se sert comme presse-papiers, devant moi.

— C’est gentil de dire ça, Doc... je réplique.

— Je te le dis parce que je le crois.

Je prends une grande inspiration et expire doucement. Je ne sais pas comment je vais faire pour confronter mon père et ma mère.

— Je vais devoir y aller, Doc. On m’attend...

— Parfait. On se voit ici dans deux mois, à la même heure ?

— Peut-être avant... J’ai encore plein de trucs à te raconter.

— D’accord. Dans ce cas, va en parler à ma secrétaire et vous pourrez organiser un nouveau rendez-vous très bientôt. Passe une belle journée, Rowan. Et bonne chance.

Nous devons enterrer mon frère aujourd’hui, dans quelques heures. Je porte justement des habits noirs pour me rendre à l’église en compagnie de Noah, un peu plus tard. Maman veut que je passe au salon funéraire avant la cérémonie. Et franchement, je n’en ai pas envie. Mais je vais le faire. Rien que pour elle. Même si j’ai méprisé Seamus durant toutes ces années, elle a toujours été notre mère ; même si imparfaite.

J’ignore si je trouverai un jour la force et la volonté de pardonner à mon frère pour toute la souffrance qu’il m’a affligé. Toutes les remarques blessantes qu’il m’a faites sur mon corps et mon orientation sexuelle... Toutes ses crises de jalousie... Mais bon. Je suis certain d’une chose : ici et maintenant, on a besoin de moi. Et c’est tout ce qui compte.

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