Noah, le 27 juillet 2026
Je ne devrais même pas être ici.
Je ne connaissais pas Seamus. Il est mort d’une overdose et maintenant sa famille doit l’enterrer. C’était une ordure envers son frère et c’était aussi un abruti d’homophobe qui ne pouvait même pas supporter ma présence. Malgré tout, je ne peux pas m’empêcher de me sentir mal pour sa mère qui semble être la seule à pleurer sa mort, en ce moment. Monsieur Mackenzie n’est pas là. Il est sorti prendre un peu d’air car il ne pouvait pas supporter de rester enfermé dans le salon funéraire. Il ressemble beaucoup à Rowan et Nadine, mais Seamus était le seul qui avait la même couleur de cheveux que Madame Mackenzie. Je crois que c’est pour cette raison qu’elle s’entendait si bien avec lui.
Mais non, qu’est-ce que je raconte ?
Une mère aime son fils, peu importe les défauts. Pas vrai ?
Il n’y a pas tellement de personnes au salon funéraire. J’ai cru comprendre que très peu de gens portaient Seamus Mackenzie dans leur estime. Et c’est tout à fait compréhensible. Il n’y a que des membres de leur famille et quelques amis, sans plus. La pièce où sont exposés ses cendres et une photo pour le représenter est presque vide. Rowan m’a expliqué que beaucoup de leurs proches avaient boudé ses parents après qu’ils avaient sorti Seamus de la rue, pour faire en sorte de le remettre sur le droit chemin. Beaucoup de leurs anciens collègues l’avaient qualifié de cause perdue.
— Il a été en désintox plusieurs fois au cours des dernières années, m’a dit Rowan tout bas, quelques minutes plus tôt. Au bout d’un moment, tout le monde a abandonné toute tentative de raisonner avec lui. Il n’y avait que mes parents qui avaient foi qu’il redeviendrait un citoyen modèle, un jour. Mais comme tu peux le voir, ces gens avaient raison. Et ils ont tous fini par s’éloigner parce que tout ça était devenu malsain à leurs yeux.
— C’est trop triste... ai-je répondu. Tes parents sont pourtant si gentils...
— Je sais, mais ce n’étaient pas mes parents qu’ils n’aimaient pas, mais lui. Seamus avait plein d’ennemis. Il se fichait de l’autorité et traitait tout le monde comme des parasites. La fortune de notre famille lui est montée à la tête à un tel point qu’il se croyait supérieur aux autres.
Je n’ai pas osé dire à Rowan que j’éprouvais malgré tout de la compassion pour Seamus, même si je le détestais. Mort si jeune, alors qu’il n’avait à peine que dix-neuf ans. Il n’a même pas eu la chance de faire du gros travail sur lui-même. Je sais que Rowan ne lui aurait jamais pardonné pour toutes les insultes sur son tour de taille et le fait qu’il soit gay, mais au moins je crois que sa famille aurait apprécié qu’il fasse des efforts. Hélas, il n’est plus parmi nous. Mort après s’être injecté de la drogue de mauvaise qualité. C’est un peu ironique que Seamus soit mort d’un arrêt cardiaque, alors que Rowan avait offert un don généreux à l’association des maladies du cœur, le soir même où son frère est mort. Et dire que nous aurions pu danser à ce bal costumé... nous aurions été si élégants dans nos habits empruntés...
Je n’aurai pas été capable de survivre à une seule danse, je crois. Il y avait tant de personnes à cette soirée que j’ai commencé à paniquer dès le moment où je suis sorti des cabines d’essayage ; rien qu’en voyant tous les gens qui étaient entrés après moi pour aller essayer leurs propres ensembles. Au moins, au salon funéraire, nous sommes moins nombreux. Mon anxiété est sous contrôle. Je ne sais pas s’il y aura plus de gens à l’église, plus tard, mais pour le moment, je vais bien.
— Est-ce que ça va, Rowan ? je demande à mon partenaire.
— Mm ? Oh. Désolé... je réfléchissais à la Grande Ourse. Je n’ai pas été très présent au resto depuis mes vacances avec toi, et la mort de mon frère. Je me demandais comment Stacy s’en sortait sans moi, puisqu’elle est aux commandes pendant mon absence.
— Tu peux toujours l’appeler plus tard, si tu t’inquiètes.
Il hoche la tête et retourne son attention sur la photo de Seamus qui a été exposée au fond de la pièce. Je n’ose pas l’avouer à Rowan, mais c’est quand même triste que la mort de son frère ne l’affecte pas plus que ça. J’ai l’impression qu’il se renferme dans ses pensées depuis quelques jours. Je sais qu’il est allé voir le psy durant la matinée, puis nous sommes partis au salon funéraire dès son retour. J’ai un peu de difficulté à le reconnaître. Toute cette colère qui l’habite depuis quelques jours me fait peur. Je sais que ce n’est pas envers moi qu’il est fâché, mais Seamus.
J’entends des sanglots. Je tourne la tête vers Madame Mackenzie qui vient de se lever avec Nadine, sa fille. Elles se déplacent doucement jusqu’à l’urne de Seamus. Elles sont toutes deux accompagnées par des amis de la famille. Elles parlent tout bas, je ne peux pas les entendre. J’ai une vague sensation de revivre le deuil de mon père, qui est mort d’un cancer agressif, il y a quelques années. Mais tout ça, ce sont des souvenirs. Je ne suis pas ici pour lui aujourd’hui, mais pour Monsieur et Madame Mackenzie. Rowan et Nadine n’aimaient pas Seamus, mais ils sont quand même venus pour montrer leur soutien à leurs parents. Je me demande comment j’aurais réagi si j’avais eu un frère si méprisable qui était mort comme ça. Aurais-je réagi de la même manière que Rowan et sa sœur ? Ou bien, me serais-je écroulé parce que je suis quelqu’un de sensible ?
La réaction de Rowan m’exaspère autant qu’elle me déprime. Lui qui est d’habitude si chaleureux avec moi, il est devenu froid et distant. C’est comme si un mur s’était formé entre nous en l’espace de quelques jours. Je sais que tout ça, c’est en partie parce qu’il doit faire son deuil. Toutefois, je n’arrête pas de me demander s’il pourrait un jour lever la main sur moi, comme il l’a fait avec son frère. Serait-il capable de devenir violent envers moi ? Serait-il capable de me briser la mâchoire avec son poing ?
Je déglutis et je me lève.
— Noah ? me demande Rowan quand il remarque que je suis sur le point de partir.
— Je... Je dois prendre un peu d’air, je formule à la hâte.
— Je viens avec toi.
— Non... Non, ça ira. Tu peux rester auprès de ta famille.
— Noah, tu es tout pâle... Es-tu certain que ça va ?
Il pose sa main droite sur mon épaule, je sursaute. Non. Je ne vais pas bien du tout. Je dirais même que je ne suis pas dans mon état normal, moi aussi. Toute cette histoire me fend le cœur. Je suis comme un intrus maladroit dans cette réception. Il remarque enfin mon malaise. Lui, qui a été mon roc pendant plusieurs mois déjà. Lui qui a partagé sa vie avec moi depuis l’hiver dernier. Je ne sais plus si c’est le même homme dont je suis tombé amoureux, ou quelqu’un que je ne dois pas contrarier.
Je me lève d’un bond et court vers les toilettes publiques du salon funéraire. Je ne fais pas attention aux nombreux regards qui m’ont suivis jusque-là. Je m’enfonce dans une pièce où se trouvent uniquement le bol de toilette, l’évier et du papier de toilette et je verrouille la porte derrière moi. J’allume ensuite la lumière de la pièce et me laisse tomber doucement au sol, pour m’appuyer, dos contre la sortie.
Chaque fois que j’ai une crise d’anxiété, mon corps agit tout seul et me pousse à me réfugier dans un endroit sécuritaire. D’habitude, c’est dans les bras de Rowan. En ce moment, c’est cette salle de bain. Je dois me calmer, alors je respire doucement, puis expire. Je répète le même processus à plusieurs reprises.
Plus de deux minutes se sont écoulées après que je me suis réfugié. Mon pouls ralentit. J’attends que la tempête passe. Et par tempête, je parle bien sûr de l’état de ma santé mentale. Une crise de panique de ce genre ne se produit plus tellement, car je suis médicamenté et je suis en thérapie ; toutefois, c’est la première fois depuis longtemps que je me sens de cette façon.
On cogne à la porte derrière moi.
— Petit loup ? me demande la voix de Rowan, inquiet. Est-ce que ça va ?
Au début, je pensais qu’il m’appelait ainsi parce que je lui faisais penser à un loup solitaire, mais là je pense vraiment que c’est un geste d’affection de sa part. Je rapproche mes jambes près de mon torse et croise mes mains autour de celles-ci.
— Est-ce que le salon te rappelle trop de mauvais souvenirs ? continue-t-il. Je savais que c’était une mauvaise idée de t’emmener... Pardonne-moi, mon chou...
Il doit se dire que c’est à cause du cancer de mon père, de sa mort. Il doit se dire que je repense au deuil que j’ai dû faire. Il sait que je suis venu ici avec ma mère lorsque Papa nous a quittés. Mais ce n’est pas la raison pour laquelle je suis ici, dans cette petite pièce. J’ai la gorge nouée. Je ressens quelques larmes couler le long de mes joues. Je revois le visage souriant de mon père et j’entends l’écho de sa voix dans mon subconscient. Je m’essuie les yeux. Je n’avais pas besoin de ça. Non. Je n’avais pas besoin de ça.
— Est-ce quelque chose que j’ai dit... ? poursuit Rowan. Que j’ai fait ?
Je suis trop effrayé pour lui répondre. Je ne suis pas à ma place ici. Je ne l’ai jamais été. Pas avec lui en tout cas. Sa famille est bien plus importante que la mienne. Je ne toucherai jamais à un salaire aussi grand que celui de ses parents et je peux à peine me payer un appartement convenable. Je sais qu’il déteste sa fortune... Et je sais qu’il me dit de ne pas m’en faire et que tout ira bien... Mais... J’en ai tellement bavé financièrement après la mort de Papa que j’ai presque fini à la rue durant mes études. Il a fallu que Maman vende plusieurs de nos biens familiaux et ses parts de la ferme à nos cousins, rien que pour me sortir du gouffre. Et c’est Simon qui a accepté de m’héberger parce qu’il savait que j’avais trop peur d’aller vivre avec des étrangers.
Rowan ne sait pas tout ça. Enfin... un peu... Je lui ai glissé quelques mots ici et là de ma situation financière d’avant. Mais j’étais encore dans ma phase de lune de miel avec lui. Je le voyais comme mon sauveur, comme l’homme qui me sortirait de ma misère, l’homme qui réglerait tous mes problèmes. Comment ai-je pu être si stupide ? Lui-même a plein de problèmes à régler. Je suis un monstre... Je suis égoïste...
— Noah... ? dit la voix de mon partenaire qui commence à se briser.
Je prends une grande respiration et je me lève tranquillement avant de me tourner vers la poignée de porte. Je déverrouille celle-ci et je l’ouvre. Je lève mon regard vers celui de Rowan qui a commencé à pleurer lui aussi. Je ne trouve pas les mots. Tout ce que je peux faire pour le moment, c’est m’enfoncer dans son ventre mou et pleurer. Je n’ai plus envie d’être seul mais je n’aime pas qu’il me voie dans cet état. J’ai besoin de lui... Sans lui, je ne sais pas si je survivrai, une fois que Simon partira s’installer avec sa petite amie. Je me sens tellement inutile comme adulte. Je suis supposé être indépendant, mais cette charge mentale est trop lourde à porter seul... Ça ne peut plus continuer ainsi.
Je sais que ce n’est ni l’endroit ni le bon moment, mais... Je dois le lui dire.
— Il faut qu’on parle... je formule enfin. Viens avec moi... On va prendre un peu d’air.
Je lève mon regard vers lui encore une fois, maintenant que je me suis séparé doucement de son torse et qu’il ne pleure plus. Tout comme moi. Je lui prends la main et il hoche la tête. Il a été si honnête envers moi depuis tout ce temps. Il est temps pour moi de lui dévoiler ce que je lui ai caché depuis notre rencontre. Ce dont j’avais trop honte.
Papa, je m’en veux de m’être accroché à lui comme une bouée de sauvetage. Mais je n’ai pas envie de le perdre. J’ai peur qu’il me déteste après ce que je vais lui raconter...
Je dois me débarrasser de cette culpabilité une bonne fois pour toutes.
Je n’ai pas envie qu’il me prenne pour un profiteur... Un partenaire vénal...
Il n’y a que comme ça que nous arriverons à continuer en tant que couple...
S’il accepte encore d’être mon mec après cela... Oh Rowan...
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