Rowan, le 27 juillet 2026 (2)

📖 La Grande Ourse ✍️ TeddieSage 📝 3089 mots

Mon père est entré au salon funéraire au moment où Noah et moi sommes sortis. Il m’a regardé d’un drôle d’air, mais a préféré ne pas me poser de question alors que nous nous sommes déplacés jusqu’à ma voiture. Je l’ai garé près d’un grand arbre qui fait de l’ombre au bâtiment. De nouvelles automobiles commencent à arriver dans la cour, ce qui signifie que Noah aurait fini par sortir de toute façon.

Il a un peu pleuré lorsqu’il était caché dans la toilette mixte réservée aux invités du salon. J’étais persuadé que l’emmener ici avait été la mauvaise décision. J’aurais préféré lui épargner la souffrance de revivre le deuil de son propre père qui est mort, il y a déjà quelques années. Il me prend la main et me regarde tristement. Ses yeux bleus me touchent droit au cœur. Il n’y a qu’un seul homme qui arrive à me faire perdre mes moyens quand je le vois et c’est lui.

— Rowan, me dit-il. Si je te dis ceci, c’est parce que tu comptes beaucoup pour moi. Et je ne veux pas que tu croies que tu dois changer quoi que ce soit. Le problème, c’est moi.

— Minute, es-tu en train de rompre avec moi ?

— Quoi ?! Mais non ! Je... J’ai un truc sur la conscience et j’ai honte de l’admettre, mais depuis que j’ai appris que tu es l’héritier d’une fortune assez grande... Je... Je sens comme si je ne mérite pas d’être à tes côtés. J’ai constamment peur de te perdre lorsque tu réaliseras à quel point je suis misérable et que je n’arrive pas à survivre sans dépendre de mon cousin ou de ma mère pour me supporter financièrement. Je n’ai pas envie d’être ton « Kevin ».

— Oh...

— J’arrive à peine à avoir une vie stable de mon côté et je ne t’en parle pas parce que je n’ai pas envie de te faire culpabiliser. Mais... avant de faire ta rencontre, j’étais à deux doigts de... J’avais des idées suicidaires.

— Noah... Je...

— Et ce n’est pas la première fois que ça m’est arrivé. Toi et moi, nous venons de deux mondes différents. Tu l’as compris assez vite quand tu es venu chez ma mère l’autre fois, nous sommes une famille qui a toujours vécu près du seuil de la pauvreté. Notre ferme nous a nourris pendant de nombreuses années, mais quand mon père est mort, nous avons dû vendre tellement de choses pour payer ses dettes. Et ça, c’est sans compter les dettes que j’ai encore à payer aux prêts pour les études.

— Si j’avais su... je marmonne, tout bas.

— Tu viens de me faire vivre les meilleurs mois de ma vie et moi, comme un ingrat, je n’arrête pas d’avoir peur qu’on croie que je profite de toi. Toi, tu veux te débarrasser de tout cet argent alors que moi, j’aurais tout fait pour en avoir quand j’étais plus jeune !

Je préfère ne rien dire. C’est son moment. C’est à moi de l’écouter.

— On manquait de tout à la maison ! me raconte-t-il, furieux. Des vêtements, des trucs pour m’amuser comme les autres gamins, du matériel scolaire quand je devais aller à l’école ! Les gens se moquaient de moi parce que je portais des vêtements troués ou parce que j’étais trop pauvre pour avoir de nouvelles chaussures. J’avais toujours des trucs qu’on offrait à ma famille parce que nous étions une famille à faibles revenus pendant si longtemps. Puis Papa s’est trouvé du travail dans une gazette et les choses se sont améliorées... Et il a été cancéreux, ce qui l’a empêché de travailler souvent. Puis... la vie nous en a privés, Maman et moi.

Des larmes coulent le long de ses joues ; il les essuie aussitôt. Il pleure de colère. De l’injustice d’avoir vécu au seuil de la pauvreté, alors qu’il devait aussi vivre avec le cancer de son père. Moi, je me faisais insulter pour ma grosseur et le fait que je sois gay. Lui, c’était parce que ses parents en bavaient avec leurs économies.

— La lettre que papa m’a laissée dans la capsule temporelle... Tu sais déjà ce qu’elle disait, commente Noah. Papa m’a dit qu’il m’enverrait quelqu’un de l’au-delà lorsque j’aurai besoin d’aide. J’ai cru que c’était le destin qui me riait au nez pendant un moment. Oh Rowan... si tu savais comme je me sens mal...

Là, j’avoue que ces dernières phrases me piquent un peu. Il doit se dire que je l’ai pris en pitié... J’ai juste trouvé qu’il était mignon, d’où la raison de nos premiers rapprochements.

Noah se passe une main dans sa chevelure, nerveusement, avant de continuer :

— Malgré tout, tu as continué à me prouver, encore et encore, à quel point tu es une bonne personne, malgré tes petits défauts et tes querelles avec Seamus. Tu as fait un don énorme lors de la soirée du bal alors qu’ils n’exigeaient rien de toi. Tu rends service à tous les gens dans le besoin depuis que j’ai fait ta connaissance. Tu es un exemple à suivre, tout comme ta sœur... Mais il y a très peu de gens dans votre situation qui luttent pour changer les choses comme vous le faites.

— Je sais et ça me révolte.

— Bah, tu comprends pourquoi tout ça me met dans un tel état, Rowan. Tu sors avec un type qui a toujours rêvé d’avoir plus d’argent, d’être assez riche pour me retirer de la société et de ne plus jamais avoir peur de finir sans-abri comme ça m’est presque arrivé durant mes études. Parce que ouais, je n’avais pas assez d’argent pour finir mes cours. Je n’avais même pas assez pour payer mon loyer. C’est Simon qui m’a hébergé à l’époque — à ses frais, en plus ! Puis on vit encore ensemble depuis que j’ai commencé à travailler. 

Il prend une courte pause, se râcle la gorge et reprend : 

— Avant de te rencontrer, je n’étais pas bien, Rowan. Je voulais crever. Je voulais disparaître de cette planète parce que même si j’avais beau travailler chaque jour, je savais que je ne ferais jamais assez d’argent pour me payer mon propre appartement lorsque Simon partirait vivre avec sa copine ou quand il déciderait de fonder une famille de son côté. Puis... il y a encore ces maudites dettes... Pfft ! J’aurais été obligé de retourner vivre à la campagne, auprès de ma mère, dans cette maison où j’ai vu mon père être malade pendant des années !

Noah se prend la tête à deux mains et la secoue un peu. Il fixe le sol, mais je peux m’imaginer qu’il est en train de se faire des films dans sa tête et qu’il revoit des images de son père et de leur passé partagé. Je n’ai pas vécu directement avec quelqu’un qui est mort de la maladie, mais nous avons eu des membres de notre famille qui sont morts du cancer ou de tumeurs. Je comprends ce que c’est que de perdre des gens qui nous sont chers. Et même si je ne portais pas Seamus dans mon cœur, aujourd’hui, c’est son enterrement et je me devais d’être ici pour ma famille.

— Écoute, Rowan... me dit Noah qui baisse les mains. Je ne peux pas te demander d’être mon sauveur. Même si tu fais absolument tout pour moi, même si je te trouve vachement adorable, j’ai l’impression que je ne te mérite pas. Je me sens comme si je ne suis pas à la hauteur et que je manque beaucoup d’expérience à côté d’un homme d’affaires comme toi, qui a une carrière respectable et des employés qui l’adorent.

— Ça ne veut rien dire, Noah. J’ai commencé en bas de l’échelle... Tout comme toi. Tu...

— Tu ne comprends pas Rowan ! Et je ne dis pas cela pour te faire un reproche... Seulement, tu es privilégié. Ton éducation a été meilleure que la mienne et je ne suis pas dupe. J’ai vu tes certificats de notes de l’académie prestigieuse où ta fratrie et toi aviez étudié ; j’ai vu les prix que tu as remportés à l’université où tu as pris tes cours. Tu as un sacré avantage sur les citoyens de la classe moyenne et des gens qui vivent au seuil de la pauvreté, parce que t’as eu tous les outils nécessaires pour réussir et l’appui d’un docteur et d’une administratrice d’hôpital comme parents.

— Ouille... Tu as raison. J’ai eu une vie assez privilégiée jusqu’à présent. Je n’ai jamais manqué de ressources pour réussir et j’ai toujours eu les tuteurs qu’il fallait pour m’aider dans mes études. Mais j’ai tout fait dans l’unique but de m’émanciper de ma famille et de ma fortune. Je souhaitais vivre de mes propres ailes après tout ça et vivre de l’argent de mon entreprise seulement. Mais ça, tu le savais déjà.

— Les propriétaires de restaurants ont normalement le double de ton âge, Rowan.

— Je connais déjà les statistiques, Noah ! je formule, vexé. Ne crois pas une seconde que je n’ai pas mérité ce restaurant. J’y ai passé tellement d’heures au fil des dernières années que c’est devenu ma seconde maison ! Le resto était sur le point de fermer à jamais quand l’ancien proprio a décidé de partir, mais j’ai pris la décision de le sauver parce que je savais que c’était un endroit important pour la communauté de Ville-Marie. Je n’allais quand même pas baisser les bras quand j’ai vu que je pouvais faire une différence dans la vie de mes futurs employés ! Beaucoup de ces personnes dépendaient de ce boulot pour survivre. Tu n’as aucun droit de me juger, Noah Thibert ! Pas après tout le mal que je me suis donné pour sauver cette entreprise !

C’est là que j’ai réalisé que pour la toute première fois, depuis notre rencontre, je me suis disputé avec Noah. Je recouvre ma bouche ; honteux, car j’ai élevé la voix, mais aussi parce que je ne voulais pas me montrer si colérique. Je recule d’un pas.

— Dé... Désolé... je déglutis.

— Tu n’as pas à t’excuser, Rowan. Je te présente mes excuses. Je sais à quel point tu tiens à la Grande Ourse. C’est juste que j’essayais de te faire comprendre comment les gens comme moi perçoivent souvent les jeunes entrepreneurs... On les envie. Nos patrons sont souvent des gens très vieux qui ont des salaires beaucoup plus élevés que les nôtres et ils nous laissent crever de faim juste assez pour nous forcer à travailler plus. Ce n’est pas toi qui me rends de cette manière. C’est l’appât du gain.

— On croirait entendre mon assistante-gérante, Stacy... Mais bon, j’ai augmenté le salaire de mes employés dernièrement parce que tu as raison, personne ne mérite de vivre constamment avec la peur de se retrouver dans la rue. Et les trucs luxueux, n’en parlons pas avec l’inflation qui a causé beaucoup de ravages partout.

— Je suis épuisé de me battre contre le système qui m’a presque tout pris, Rowan... Je fais tout ce que je peux pour survivre, mais ce n’est jamais assez. J’envisage même de prendre un deuxième emploi depuis quelque temps, parce que les prix ne font qu’augmenter partout. Comme tu as pu le voir à mon appartement, j’ai très peu de choses qui m’appartiennent. À part mon ordinateur portable et quelques vieux trucs que j’ai trouvés dans des brocantes, je ne peux même pas m’acheter une nouvelle console... Bordel, Rowan... Ça fait presque cinq ans que j’économise pour un PlayStation 5 et j’ai toujours pas les moyens. Je n’en peux plus !

Il me regarde avec des yeux remplis de jalousie lorsqu’il prononce le nom de la console en question, parce qu’il y en a une dans mon salon. Malaise...

— Euh... Pardon... je dis, d’une toute petite voix en jouant nerveusement avec mes index, devant moi. Mais je te laisse tout le temps jouer sur la mienne quand tu viens... Tu as même ton compte perso et tout , et euh...

— Rowan, t’es trop chou, mais ce que j’essaie de te dire, c’est que j’aurais aimé être capable de pouvoir m’en procurer un... avec mes propre économies.

— Et dire que j’étais à un cheveu de te demander de venir vivre avec moi...

— Ouais, bah, j’ai un complexe d’infériorité et j’avoue que je suis un brin superficiel... Mais que veux-tu que je te dise, l’industrie du jeu vidéo va finir par me rendre chèvre avec ses prix de fous !

Nous évitons de nous regarder, tant la conversation est en train de prendre une tournure assez bizarre. Au bout de quelques secondes, nous éclatons de rire en même temps. Je crois que je retrouve le Noah que j’apprécie beaucoup. Sa franchise est très importante pour moi. C’est aussi la raison que je suis très attaché à lui. Je sais qu’il ne me mentira jamais. Ce n’est pas un profiteur. Je le sais parce que tout comme moi, il travaille très dur pour obtenir ce qu’il désire. Il a juste eu très peu de chance dans la vie.

— Tu veux que j’aille vivre chez toi, juste pour que je puisse me rincer l’œil, j’imagine ? me demande Noah qui me prend le menton juste pour me tourner le visage vers lui.

— Euh... disons que j’aime bien quand tu es là... C’est tout. Et tu me manques souvent quand tu dois retourner chez ton cousin...

— Ça me touche beaucoup ce que tu me dis, Rowan... mais je ne peux pas constamment espérer que quelqu’un vienne me sauver. Ce serait cruel de ma part que tu... Que tu...

Je penche la tête d’un côté, intrigué par ces paroles.

— Et si j’avais envie d’être ton héros ? je lui dis en lui faisant un bec de canard.

En plus, je lui fais les yeux doux.

— Arrête ! s’esclaffe-t-il avant de me donner une légère tape sur le bedon. Je suis incapable de demeurer sérieux avec toi, c’est pas possible... Tu es tellement niais des fois que je me demande comment tes employés font pour ne pas s’en rendre compte.

— Bah, ça m’arrive de faire quelques blagues, hi hi...

— Tu es incorrigible, Rowan Mackenzie !

Il se lève sur la pointe des pieds et je me penche un peu vers lui. Nous nous embrassons comme nous le faisons chaque fois que nous sommes ensemble. Je n’oublie pas l’importance de la conversation que nous avons à cet instant. Il en avait beaucoup sur la conscience et je comprends un peu mieux pourquoi il était tendu, un peu plus tôt.

Même si je lui rappelle une partie de sa vie dont il est peu fier, j’ai envie de changer les choses dans cette communauté pour améliorer la vie des gens comme lui... Des gens qui en ont bavé au cours de leur existence.

Personne ne mérite de vivre dans la peur, dans la souffrance, dans la pauvreté. Mais bon, je sais aussi que je ne peux pas sauver tout le monde. Pas tout seul, en tout cas. J’espère quand même que Noah ne m’en voudra pas, lorsque j’aurai envie de lui faire des petits cadeaux ici et là... J’ai trop envie de lui faire plaisir...

Néanmoins, il y a quelque chose qui me trotte à l’esprit. Il dit qu’il ne se sent pas à la hauteur de mes compétences d’homme d’affaires. Moi, c’est la cause envers laquelle je me bats qui me trouble. Même si je ne me sens pas à la hauteur de mes homologues socialistes, le serais-je un jour ? Ferai-je la différence dans cette société ou disparaîtrai-je comme le reste de ma fortune, une fois que je m’en serai débarrassée ?

Noah ne le sait pas encore, mais notre conversation me fera beaucoup réfléchir pour les prochaines heures. Il y a tant de projets que je souhaiterais planifier avant ma mort... et je sens que je n’aurais jamais assez de temps pour faire tout ce que je souhaite avec notre fortune. Je me demande si Noah accepterait de prendre part à mes autres activités caritatives, lui qui sait à quel point c’est important d’aider son prochain... Si ça se trouve, nous pourrions accomplir de grandes choses, ensemble.

Sur ces pensées, Noah et moi, nous décidons de rentrer dans le salon funéraire. Mes parents et ma sœur doivent se demander où je me trouve. Je sens que nous allons bientôt nous déplacer à l’église avec les cendres de Seamus, de toute façon. Cette journée ne devait pas être une partie de plaisir pour Noah et moi, mais je suis heureux d’avoir pu partager ce moment avec lui. Au moins, nous avons pu passer à une nouvelle étape de notre relation. J’ai même encore plus de respect pour lui, maintenant que j’y pense...

— Merci d’être là pour moi, Noah, je lui dis à l’oreille, alors que nous rentrons à l’intérieur de l’immeuble. Je n’aurais pas survécu à cette journée sans toi.

— Pas de quoi, Rowan... Je suis content de pouvoir t’apporter un peu de réconfort.

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