Jeanne, le 27 juillet 2026

📖 La Grande Ourse ✍️ TeddieSage 📝 1397 mots

Qu’ai-je fait pour mériter que mon petit ange me soit enlevé ?

De mes trois enfants, tu as été celui auquel je me serais le plus attacher. Tu avais mes cheveux et mes yeux, mais tu étais comme ton père quand tu étais tout jeune. Tu débordais d’énergie, de joie de vivre et tu passais tes journées à jouer au pirate dans ta chambre avec tes amis. Puis, tu as grandis. À l’adolescence, lorsque tes grands-parents paternels n’en avaient plus pour très longtemps à vivre, tu as appris comme tout le monde que ton frère hériterait d’une grande partie de leur fortune à condition qu’il se marie avec une fille d’une famille riche, afin que nous puissions joindre nos fortunes. Ton père et moi étions contre cette idée, mais afin de conserver l’héritage, nous étions prêts à tout pour respecter les dernières volontés de mes beaux-parents.

Tu n’as pas pris cette nouvelle avec gaieté de cœur. Tu as même renié ton frère. Tu l’as méprisé. Tu l’as traité de tous les noms et tu n’as jamais cessé de l’insulter et de le maltraiter parce qu’il n’était pas comme toi. Parce qu’il était gros, parce qu’il préférait les garçons de son âge. Tu n’as jamais accepté son homosexualité, même si ton père et moi, nous avions aussi nos doutes à l’époque. Nous sommes une bonne famille catholique après tout et nos ancêtres étaient tous issus de familles nobles et prestigieuses...

Beaucoup de gens dans notre église ont voulu que nous envoyions ton frère dans une thérapie de conversion, ce que nous avons refusés. Puis, le prêtre est parti et un nouveau, plus acceuillant a commencé à faire les messes. C’est grâce à sa présence si ta sœur a été assez brave pour nous avouer qu’elle aimait les garçons, ainsi que les filles, alors qu’elle était adolescente. Et lorsqu’elle nous l’a annoncé, tu t’es énervé et tu as commencé à la renier elle aussi.

J’ai failli à mon rôle de mère de les protéger et à t’éduquer de la bonne manière.

De mes trois enfants, tu es celui qui m’a causé le plus de souffrance.

Non, parce que je te détestais. Mais parce que tu ne nous aimais pas. Si nous ne te donnions pas ce que tu voulais, tu nous ignorais. Nous devions t’amadouer avec de l’argent de poche ou de nouveaux jouets, de nouvelles bricoles. Plus tu as vieilli, plus nous nous sommes rendus compte, ton père et moi, qu’il nous serait impossible de te léguer une partie de la fortune familiale. Alors, nous avons pris la décision de remettre la majorité de celle-ci à ton grand frère Rowan et une autre partie à Nadine, qui hériterait de la fortune si Rowan devait mourir avant elle.

Rowan a un jour juré qu’il se débarrasserait de l’héritage, puisque celle-ci avait causé tant de souffrance à notre famille et que nous n’en avions pas besoin. Au départ, nous étions contre cette idée, mais j’ai vite réalisé que Nadine et lui avaient le cœur sur la main et qu’ils feraient de grande chose avec cet argent. Alors, ton père et moi nous leur avons donné notre accord d’offrir des sommes aux œuvres de charité de la ville, en notre nom. C’est ce qui t’a poussé à fuguer de notre maison, que tu ne prenais plus pour un foyer, mais comme une prison. Sans-abri, nous t’avons retrouvé dans les rues de Longueuil, à mendier et à vendre de la drogue pour survivre. Dieu sait ce que tu as pu enduré en durant cette période de ta vie. Un an et demi s’est écoulé jusqu’à ce qu’on te ramène à la maison, après que tu as failli mourir, sans la présence de gens qui t’aimaient.

Nos proches ne croyaient plus en toi. Ils nous ont tous dit que tu ne nous apporterais que des malheurs et de la tristesse. Je me suis acharnée à ne pas les croire. Tu étais ma raison de vivre, Seamus. Je me suis tant battue pour toi, mais tu n’as jamais voulu de notre amour. Parce qu’il ne venait pas avec notre argent. Quelque part, je me suis demandée secrètement si ne nous étions pas trompé de bébé à l’hôpital, lorsque tu es né et que nous devions te ramener à la maison quelque temps plus tard. Puis, je m’en suis voulue de croire que tu ne pouvais pas être mon fils, toi qui avait été si cruel envers nous.

Seamus... Pourquoi ? Pourquoi a-t-il fallu que ce soit toi qui meure avant moi ?

Même si tu ne nous aimais pas... Moi je t’aimais de tout mon cœur. Je t’ai quand même portée huit mois et trois semaines dans mon ventre avant que tu décides qu’il était temps de nous rejoindre... Tu étais si heureux quand tu étais petit. L’argent n’était pas important à tes yeux... Tu t’entendais si bien avec ton grand frère et ta grande sœur... Et ils t’aimaient à cette époque... Ils ne s’en souviennent plus pour le moment et te méprisent, mais quand tu étais bébé, Rowan te portait souvent dans ses bras pour te consoler quand tu pleurais. Vous étiez si proches...

En ce moment, c’est comme si le Diable en personne m’avait arraché une partie de mon être pour l’expédier tout droit en Enfer. Ta mort est une malédiction que je dois vivre à présent. Une mort que j’aurais sur ma conscience pour le reste de mes jours. Je prierai Dieu pour qu’il t’accorde sa miséricorde. Je prierai pour que ton âme puisse trouver le repos éternel, même si plein de gens chuchotent dans notre dos qu’ils sont soulagés que tu sois parti. Tu n’étais pas aimé des autres, mais tu ne laissais personne t’approcher non plus. J’ai malgré tout continué à t’aimer et à faire en sorte que tu aies un toit au-dessus de la tête, chaque nuit. J’espérais que tu changerais, un jour...

Oh Dieu... pourquoi m’a-t-on arraché mon enfant ? Pourquoi n’ai-je pas été capable de l’élever comme un bon catholique ? Pourquoi... Pourquoi m’a-t-il rejeté ? Moi, sa propre mère ? Je vous en prie... Faites-moi comprendre...

J’ai tant voulu que tu t’en sortes, Seamus... J’ai tant voulu qu’on...

— Maman ? fait la voix de Nadine, à côté de moi. C’est l’heure...

Je sors de mes pensées et réalise que je suis toujours au salon funéraire. Je suis debout devant l’autel où sont exposés les cendres de mon fils avec sa photo. Les gens vont et viennent pour me présenter leurs condoléances, mais je suis trop absorbée par mon propre chagrin pour répondre à qui que ce soit. Nous devons partir à l’église maintenant. Il est temps que le prêtre guide l’âme de mon fils dans l’au-delà, entre les mains de Dieu. Je serre le chapelet que je porte au cou depuis toute petite. La même qu’on m’a donné lorsque j’étais étudiante dans un couvent. Le même où j’ai rencontré mon futur mari...

— Oh, Seamus... je formule faiblement.

Je prends l’urne cinéraire pour l’enlacer contre moi, en espérant que l’âme de mon fils puisse ressentir mon amour, une toute dernière fois. Je ne reverrais plus son sourire moqueur, ses yeux pétillants de malice et d’ambition. Je n’entendrais plus ses plaintes... Je ne sentirais plus son odeur... Il était si imparfait, si cruel... et pourtant, rien au monde n’aurait pu m’empêcher de l’aimer. C’était mon enfant... Mon bébé...

Je suis celle qui portera les cendres jusqu’à l’église.

Ma fille prend alors la photo de son frère qui est posée sur la table où nous l’avons exposé et nous suivons le reste de la foule qui se déplace déjà vers l’extérieur du salon funéraire. Rowan et mon époux, Declan, nous attendent à la sortie, en compagnie de Noah, qui se tient timidement derrière mon fils aîné.

Aucune mère ne mérite d’enterrer son enfant.

Pas même si c’était un monstre...

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