Rowan, le 27 juillet 2026 (3)

📖 La Grande Ourse ✍️ TeddieSage 📝 3302 mots

Seamus est six pieds sous terre. Même si j’ai haï mon frère jusqu’à la toute fin, je ressens une profonde déception qu’il soit parti si jeune. Il aurait fini par me répugner juste assez pour que je m’éloigne encore de cette famille. Nadine et moi, nous sommes soulagés qu’il ne sera plus dans nos pattes, à nous embêter chaque fois que nous donnerons une part de notre héritage à la population de notre ville et de la région. Seulement, nous savons à quel point Maman était très attachée à lui. Papa, c’est à peine s’il a versé une larme pour lui. J’ai vu beaucoup de colère dans son visage durant les derniers jours — et honnêtement, je le comprends. Seamus était difficile à vivre avec.

Jamais Papa n’a pleuré. S’il l’a fait, c’était loin de moi ou de ma sœur.

Nous sommes de retour à la maison où j’ai grandi, où une réception a lieu en ce moment même. Noah se sentait de trop dans le salon, alors je lui ai proposé de me suivre jusque dans ma chambre, au premier étage. Elle est plutôt vide depuis que j’ai déménagé, mais il y a encore des trucs de mon passé qui traînent ici ; comme mon vieux lit, mon bureau, de vieux vêtements dans mon placard, des bandes dessinées, mon vieil ordinateur et de vieilles consoles que je comptais emmener à mon appartement – mais j’ai oublié de le faire, par manque de temps. Noah est un peu surpris lorsqu’il entre dans la pièce.

— Rowan ? me dit-il, étonné. C’est quoi ce désordre ?

— Euh… c’est une chose que je n’aurais pas voulu que tu vois, mais je n’ai pas pris la peine de venir ranger mes affaires après mon déménagement. J’ai demandé à mes parents de laisser ma chambre tel quel, mais j’avoue que j’aurai dû faire un effort pour y revenir plus souvent.

— Je ne te savais pas si désordonné, formule-t-il avant de se tourner vers moi.

— J’étais comme ça avant… Je sais… C’est bizarre, car j’ai changé mes habitudes…

— Au moins ça me soulage.

— Quoi ça ? Qu’est-ce qui te soulage ?

— Bah, le fait que tu ne sois pas parfait ?

Il se lève sur la pointe des pieds et me fait une pichenette sur le nez.

— Ouille ! je gronde. Vilain…

— Hé hé… Ta chambre ressemble beaucoup à celle que j’ai chez moi, en fait… À part euh… le fait que tu aies beaucoup plus de trucs dispendieux de l’époque que moi… Et euh…

Noah garde par-dessus son épaule et observe l’état de ma pièce et de son contenu. La lumière du soleil éclaire un peu ma chambre, mais pas assez pour que je puisse voir son visage avec clarté. Le rideau nous bouche un peu la vue. J’active la lumière au-dessus de nos têtes, ainsi que le ventilateur, afin de nous rafraîchir un peu. Cette journée est plutôt chaude puisque nous sommes encore en juillet. J’ai hâte que l’automne revienne, car je ne supporte pas cette chaleur. Heureusement, nous avons l’air climatisé à mon travail, sinon je ne survivrai pas. Surtout pas avec mon corps qui est une vraie fournaise.

— Tu n’as pas besoin de comparer nos vies, Noah, tu sais ? je formule avant de m’essuyer le front. Je vois bien que cela t’agace. Mais je n’y peux rien si…

Je déglutis et je me tais. Je préfère ne pas terminer cette phrase.

— Pardon, commente Noah avant de retourner son attention vers moi. Je sais que j’ai l’air rancunier, mais ce n’est pas envers toi que je suis frustré. Ce sont les nombreuses inégalités de notre système qui me vexent. Réalises-tu à quel point même le salaire que je touche en ce moment ne me permettrait même pas de posséder la plupart des trucs qui se trouvent ici, même après toutes ces années ?

— Crois-moi, ce n’est pas la première fois qu’une personne visite ma chambre et me fait ce commentaire. C’est pour ça que je ne viens plus ici. Ça me rappelle de nombreux souvenirs que j’aimerais oublier. J’ai perdu plein d’amis juste parce qu’ils avaient l’impression que j’aimais me pavaner… même si ce n’est pas le cas. Tous ces trucs, ce sont mes parents qui me l’ont offerts. Et il y a beaucoup de ces bricoles dont je ne me suis jamais servi. Et c’est à peine si j’ai touché à la plupart de ces consoles. Je n’avais pas le temps, parce que j’étais trop occupé à étudier pour rentrer à l’université. Et maintenant, puisque je travaille presque tous les jours, j’ai encore moins le temps de faire ce que je souhaite quand je suis libre.

— C’est con à quel point la vie peut être si étrange… Moi j’ai trop de temps libre entre mes articles et je ne sais plus quoi faire de mes journées, alors que toi tu as tout plein de trucs intéressants et aucune opportunité pour te détendre, à part des sessions de Donjons et Dragons. Plus j’y pense, plus je me dis que mon père avait un sacré sens de l’humour quand il m’a guidé vers toi. C’est comme si, depuis l’au-delà, il avait l’air de me dire que je devais me contenter de ce que j’ai, plutôt que de me morfondre constamment…

Et comme s’il venait de réaliser quelque chose, Noah se frotte les lèvres entre l’index et le pouce de sa main droite, avant d’ajouter :

— Fais chier… c’est justement ce que je fais depuis tout à l’heure, au stationnement du salon funéraire. C’était pas cool de ma part, Rowan. Je suis désolé.

— Je m’attendais à ce genre de réaction, alors ne t’en fais pas. J’ai vu à quel point ta mère et toi vous en avez bavé après la mort de ton père. Je ne voulais pas que tu crois que j’aime me vanter de mes biens matériels. J’ai travaillé très dur pour obtenir tout ce qu’il y à l’appart’. Et encore, le reste de mes économies servent à financer les réparations à mon resto, ou à commander des trucs pour celui-ci. Je ne vis que pour mon travail. Et toi. Et mes amis. Et les œuvres de charité… Oh, peut-être aussi pour mes parents et ma sœur, mais à part ça, mes journées sont bien remplies. Trop remplies, même…

— Dans ce cas, c’est une bonne chose que tu aies commencé à déléguer ce que tu faisais au resto, à tes employés, commente Noah qui se met les mains dans les poches. Ça fait du bien de te voir prendre quelques journées de repos, depuis le début de cet été.

— Je sais… Je suis obsédé par le travail. J’aurais dû le faire plutôt mais je devais remplacer souvent des employés qui tombaient malade, alors…

— Au moins, tu as réalisé que tu avais besoin d’une pause. C’est l’essentiel.

Je hoche la tête. Avec le déménagement de Nadine et la mort de Seamus, j’en ai vu de toutes les couleurs durant ces dernières semaines. Même mon psy m’a dit que j’avais besoin d’un congé. Alors, j’ai fait comme Noah vient de le mentionner, et j’ai commencé à déléguer mes tâches. Stacy est une excellente assistante gérante, donc je n’ai pas peur que le resto prenne feu lorsque je ne suis pas là. Nous avons un excellent système de sécurité pour éteindre les flammes et des caméras de surveillance partout.

— Avoir fait ta rencontre cette année est la meilleure chose qui me soit arrivée depuis que j’ai racheté le resto de la Grande Ourse, je déclare à Noah avant de l’inviter à venir me rejoindre sur mon lit, auquel nous allons nous asseoir.

— Ah bon ? commente-t-il, curieux.

— Disons que je vivais comme un automate depuis des années. J’étais si ancré dans ma routine du bon patron que j’étais à cran facilement… Là, j’ai l’impression de mieux respirer avec toutes nos sorties. Mes collègues m’invitaient souvent à des soirées, mais je n’y allais presque jamais parce que j’étais trop absorbé par le travail. Là, c’est différent… Cette fois, j’ai l’impression de revivre mon adolescence avec toi.

Les joues de Noah deviennent rouges. Je ne crois pas qu’il s’attendait à ce genre de remarque. Lui et moi, on discute beaucoup de tout et de rien, de nos passions, de ce qu’on aime ou déteste… Le courant passe bien. C’est non seulement l’homme que j’aime, mais aussi mon ami. Et je crois que c’est pour cette raison que ça fonctionne bien entre nous. Il rend mes journées intéressantes, même quand il n’a pas des idées lubriques derrière la tête — parce que ça, il en a beaucoup. 

— Tu es un type bien, Noah, j’ajoute avant de lui prendre la main. Si tu n’étais pas si anxieux, tu ferais un excellent journaliste. Tu t’intéresses à la société, à ses lois, à ses règles, à ses failles. Tu t’intéresse à la population, comment elle évolue… À notre environnement aussi. Tu es intelligent, gentil, affectueux… Tu me fais me sentir bien dans ma peau et même quand tout va mal, tu es là pour moi. Tu es quelqu’un de spécial à mes yeux… Et j’avoue que ta présence m’aurait fait du bien quand j’étais plus jeune…

Je baisse mon regard vers mon ventre mou : la cause des nombreuses moqueries que j’ai reçues de mes pairs et des brutes de l’académie privée auquel j’ai passé une partie de mon existence. Je sens que Noah, s’il avait été un élève là-bas, m’aurait défendu, tout comme mon grand pote Freddie même si ce dernier était beaucoup plus réservé que moi. Depuis que Noah est dans ma vie, chaque jour il me fait me sentir bel homme. Il me voit comme quelqu’un de désirable…

Quelques larmes commencent à couler le long de mes joues, et glissent jusqu’à ma barbe. Je les essuie rapidement. Je m’accepte mieux, parce qu’il m’a beaucoup encouragé et aussi parce que j’ai déjà suivi beaucoup de sessions avec mon psy. J’étais déjà au courant que j’étais quelqu’un d’attirant pour certains hommes gays, mais lui, il ne fait que me confirmer chaque jour à quel point je lui plais. Et cela me rassure. Parce qu’après le décès de Tommy… j’ai vite cru que je ne retrouverai plus jamais de partenaire. Tout ça, Noah le sait. Parce que nous nous en sommes souvent parlés.

— Est-ce que je t’ai mis mal à l’aise, Ro’ ? me demande-t-il, inquiet.

Je secoue la tête et lui répond :

— Non, ce n’est rien. Je crois que c’est cette journée de merde qui m’a épuisé.

Personne n’est autorisé à me voir si vulnérable, à part lui et Freddie — que je n’ai pas vu depuis un bail, d’ailleurs parce qu’il a déménagé. J’ai l’impression que je peux baisser mes barrières quand je suis en présence de Noah et qu’il ne me jugera pas. Avant, il me voyait comme un homme brave et qui débordait d’ambition et de confiance en soi. Mais il s’est vite rendu compte que j’avais aussi quelques faiblesses. De vieilles blessures de mon enfance et de mon adolescence qui ont pris beaucoup de temps à soigner. Au travail, je suis sûr de moi, je sais ce que je fais, et je me sens bien en tant que patron. Mais quand je suis seul, loin de mes collègues, je me sens souvent complexé par mon apparence et comment les gens me perçoivent. Des fois, j’aurais aimé naître avec un corps plus petit, moins encombrant. Ce n’est pas toujours évident de se faire des amis quand on a une apparence comme la mienne. J’ai l’air d’un gros ours… D’un grizzly roux, comme dirait Noah. Mais je suis son nounours et c’est tout ce qui compte.

Je passe la main derrière ma tête pour défaire ma longue queue de cheval, afin de jouer un peu avec l’élastique. C’est une méthode de relaxation qui m’est venue comme ça, avec le temps.

— Ton frère t’en a fait baver avec ton apparence, pas vrai ? commente Noah.

— C’est le cas de le dire… Il m’insultait chaque jour et me reprochait tout le temps d’être incapable de suivre une diète. Le pire, c’est que je sais qu’il avait raison. Mais bon, avec les élèves qui n’arrêtaient pas de m’intimider, j’étais pris entre deux fronts. J’ai même pensé à quitter l’Académie Michèle-Provost pour aller dans au Bishop’s College School à Sherbrooke, loin de ma famille. Qui sait comment les choses auraient évolué pour moi, si c’était le cas ?

Noah hausse les épaules et je pose mon élastique sur mon lit, à côté de moi.

— Je l’ignore, Rowan… Mais j’aime pas l’autre version imaginée de toi. J’aime ce que tu es, ici et maintenant. Tu as été très patient avec ma nervosité et tu n’as porté aucun jugement sur ma vie. Tu es la bonté incarnée et pendant un bon moment, je me suis dit que je ne te méritais pas… Contrairement à toi, j’ai souvent eu l’impression que ma vie n’a été qu’un échec… Mais ton amitié et ton amour me remplissent de bonheur. Je sais que je rechigne beaucoup sur nos passés si différents et que j’en ai parlé un peu trop aujourd’hui. Ce n’était pas le bon moment, et je le reconnais… J’ai été égoïste. Je demande pardon...

— Tu n’as pas besoin de t’excuser, Noah, mais c’est cool que tu reconnaisses tout ça. Je préfères que tu sois honnête avec moi que tu me mentes, tu sais ? Quand quelque chose ne va pas, j’apprécie que tu me le dises comme tu l’as fais aujourd’hui.

— C’est embarrassant… Je me sens comme un gamin pourré gâté, m’explique-t-il.

— Oh, c’est loin d’être aussi embarrassant que les trucs qui te sortent de la bouche lorsque tu dors… Hé hé...

Incrédule, il me regarde, la bouche grande ouverte.

— Minute, de quoi parles-tu ? formule-t-il.

J’esquisse un sourire avant de lui répondre :

— Bah, il y a la fois où tu disais un truc comme… Oh Rowan, domine-moi mon nounours… Ou bien… Il y a la fois où tu as dit que tu voulais me monter comme un cheval… et tu m’as, euh… attraper le cul alors que je me tournais sur le lit. C’était marrant.

Le visage de mon partenaire devient si rouge qu’il se recouvre les joues à deux mains.

— Oh, mon Dieu ! couine-t-il d’une petite voix. J’ai pas fait ça !

— Oh que oui, mon petit loup ! je formule avec un sourire espiègle. La semaine dernière, alors que j’avais le sommeil léger, tu m’as même caresser les poignées d’amour et tu as formulé un truc du genre : ça c’est mon mec, mon gros nounours rien qu’à moi !

— Je… Je vais mourir de honte… Je… Oh mon Dieu… Oh mon Dieu… Oh mon Dieu… Maudits rêves érotiques !

Je m’esclaffe et lui passe une main par-dessus les épaules pour le consoler.

— Oh arrête, j’ai trouvé ça adorable de ta part. Tu sais ce que tu veux, en tout cas.

— Et c’est maintenant que tu m’avoues tout ça ? pleurniche Noah qui se tient encore les joues. Cruel. T’es pas gentil…

— Je ne me moque pas pourtant. Ça m’a donné des frissons d’être… désiré.

— Oh punaise… Oh punaise…

— Comme ça, tu veux que je te domine… Intéressant… Mais comment vais-je m’y prendre ? Un si joli mec tel que toi se doit d’être traité comme il se doit…

Je remue les sourcils pour le taquiner un peu. Il fige comme une statue de marbre et me fait une moue. Il n’en revient pas que je sois en train de plaisanter avec lui. Lui qui a habituellement un sens de l’humour bien développé, je crois que je l’ai surpris car il déteint de plus en plus sur moi. Je me penche vers lui et l’embrasse sur le front.

— J’ai trop honte… répète Noah avant de se recouvrir le visage des deux mains.

— Oh tu sais, la fois où j’ai consenti à ce que tu me touches sur le ventre, j’avais deviné que tu avais ce genre de penchant pour les hommes de ma silhouette. Et n’oublie pas quand j’ai vu ton réseau de rencontres pour les gros hommes, en février. Tu m’as fait la même genre de réaction...

— Pas la peine de me le rappeler... J’en fais encore des cauchemars.

— Oh Noah... J’ai quand même trouvé bizarre que tu sois si discret par après. On dirait que tu faisais tout pour éviter de m’offusquer, même si je le voyais clairement dans tes yeux que tu me désirais à ce point.

— Mais tu comprends pas, Rowan… t’es trop… gnnnn

Il se mordille les lèvres alors qu’il baisse les mains près de ses genoux.

— Gnnn… ? je répète, amusé. C’est pas un mot, ça.

— Arrête de faire ton gros nounours sexy, Rowan !

Il fait semblant de me donner un coup de poing dans le bras et se lève pour aussitôt me pousser un peu dans mon lit de jeunesse. Ensuite il vient s’installer à côté de moi et m’enlace tendrement autour de la taille. Pour un type qui a envie d’être dominé, ça me fait rire qu’il soit celui qui est en train de prendre le contrôle, pour le moment. Mais nous ne faisons rien de sexuel. On vit juste dans l’instant présent… 

Et on se fait du bien…

Je crois que la gêne qu’il a ressenti est passée. Nous gardons le silence alors que sa main grimpe un peu mon ventre, qu’il caresse un peu, alors que ma propre main rejoint la sienne. Nous nous croisons les doigts tandis que nous nous embrassons, sous la lumière et le ventilateur au-dessus de nos têtes. Pendant l’espace d’un moment, nous ne faisons plus qu’un. Le reste du monde n’existe plus. J’oublie l’enterrement de mon frère. J’oublie les pleurs de ma mère, la colère tranquille de mon père, la mélancolie de ma sœur. Je suis en paix… en paix avec moi-même et amoureux d’un type un peu bizarre, mais si adorable...

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