Rowan, le 7 janvier 2026
Tommy est mort depuis dix ans déjà.
C’était mon petit ami, mais il est décédé durant son sommeil alors qu’il n’avait que seize ans. Rien ne laissait prévoir qu’il allait mourir. Son cœur a tout simplement lâché au beau milieu de la nuit. C’est alors que j’ai appris quelques semaines plus tard qu’il y avait eu des antécédents dans sa famille où certains de ses cousins et cousines étaient morts de la même manière. Une condition génétique. Certains étaient décédés plus jeunes, d’autres plus vieux.
Notre amour a duré qu’un an, et pourtant, c’est comme s’il ne m’avait jamais quitté. Je ne lui ai jamais laissé cette chance. Il me suit comme un spectre de mon passé, peu importe où je vais. Je n’ai qu’à fermer les yeux et à nous imaginer ensemble, dans une autre vie où il est encore vivant… Où nous sommes peut-être mariés et où nous avons adopté un garçon ou une fillette. Au début, je pleurais beaucoup. Maintenant, je ressens cet énorme vide en moi.
Mon psychologue croit que je suis prêt à tourner la page et que je devrais recommencer à fréquenter d’autres hommes, mais j’ignore si c’est une bonne idée. Je sais que ça fait dix ans que mon ex petit ami n’est plus parmi nous, mais…
— Eh, Rowan, me dit Paul, le cuisinier de la soirée. Les ailes de poulet et les frites des clientes sont prêtes.
Je cligne les yeux, de retour parmi les vivants.
— Merci, je réplique avant de prendre les assiettes.
Je peux voir des flocons de neige tomber doucement à travers la vitre de notre cuisine, alors que l’une de mes collègues s’habille pour retourner chez elle. Nous travaillons au resto-bar de la Grande Ourse, que j’ai racheté à l’ancien patron grâce avec l’aide de mes parents. Je travaille pour rembourser ma dette envers eux, même s’ils m’ont dit de ne pas m’en faire. Mais j’insiste. Je n’aime pas m’endetter. On est une famille assez fortunée, mais j’ai toujours été quelqu’un qui aimait travailler dur et mériter son succès. C’est ma manière de persévérer, malgré la douleur d’avoir perdu Tommy, si jeune. Et, j’aime beaucoup mon entreprise et ses employés.
En sortant de la cuisine, je ne regarde pas trop ce qu’il y a autour de moi, ce qui n’est pas dans mes habitudes, car je suis quand même quelqu’un de très grand et très imposant. Je ressens quelque chose me rentrer dedans et sursaute. Les plats sont sur le point de me tomber des mains lorsque mes réflexes sont juste assez bons pour éviter qu’une aile de poulet tombe de chaque assiette. Je soupire de soulagement et me tourne vers ce qui semble être un adolescent… ou un jeune adulte. Plus petit que moi en tout cas, et surtout, beaucoup, beaucoup plus mince. Belle bouille, en tout cas.
Près de lui, je peux voir le fantôme de Tommy qui m’esquisse un sourire et qui secoue la tête, l’air de me dire que je suis maladroit, mais qu’il est fier de moi. J’efface cette image de ma tête avant de me concentrer sur le petit bonhomme.
— Oh, pardon, je ne vous avais pas remarqué ! je lui dis, embarrassé.
Je lui montre quand même un petit sourire, afin d’essayer de lui montrer ma bienveillance.
— C… Ce n’est rien, me répond-il d’une toute petite voix timide.
Le pauvre. Il a l’air frigorifié. Je baisse les yeux un moment et remarque qu’il est tout trempé aux pieds et que le bas de son pantalon est aussi recouvert de givre. Encore ces foutues flaques d’eau, j’imagine.
Je décide qu’il vaut mieux que j’emporte les assiettes à mes clientes. Deux habituées du resto, ainsi que de bonnes amies de l’ancien patron. Elles se sont mariées il y a douze ans, je crois. Elles viennent si souvent que je les ai rencontrées alors que je commençais à peine le métier. Je n’étais qu’un serveur réceptionniste à l’époque, mais j’étais aussi aux études avec le fantôme de Tommy qui me suivait partout et j’avais planifié de nous acheter une maison, quelques années plus tard. Encore une fois, je dois chasser ces images de mon ex de mes pensées et me concentrer sur mon travail.
C’est difficile pour moi, car Tommy est mort durant une nuit d’hiver. C’est pour ça que je déteste cette période. Elle me déprime. Mais le travail me change les idées. Et je suis assez fier de mon équipe.
Alors que je pose les assiettes près de mes clientes, Lisa, l’une des dames, me dit :
— Eh bah, le nouveau client a l’air de s’intéresser à toi…
Elle lance un regard rapide en direction du petit bonhomme.
— Mm ? je fais, confus. Oh, je dois sûrement l’intimider à cause de ma grandeur.
— Pauvre, pauvre garçon… me dit Pauline, sa compagne. Pour une fois qu’un autre type a l’air de te voir dans sa soupe, tu devrais peut-être essayer de faire sa connaissance.
— Pauline ! réplique Lisa, plus bas.
Ah, ces deux-là ! De vraies entremetteuses. Rien ne leur échappe, et elles ne peuvent pas s’empêcher d’essayer de former des couples. Ce qui est marrant quand on y pense, c’est que Pauline est justement ce qu’on appelle une love coach. Des couples, elle en a formé et elle en a sauvé à la pelle. C’est un peu la Cupidon de notre quartier gay, quand on y pense. Je me gratte l’arcade sourcilière et laisse échapper un petit rire nerveux.
— C’est sûrement un hétéro qui s’est perdu en chemin, je réplique, tout bas. Je ne vais quand même pas flirter avec le premier inconnu qui entre dans mon resto, hein ? Ce ne serait pas professionnel…
— Tu ne vas tout de même pas passer le reste de ta vie à fuir les gens qui s’intéressent à toi, hein ? commente Lisa, concernée par ma situation. Ça te ferait le plus grand bien de rencontrer quelqu’un.
Craintif, je rougis. Toutes deux connaissent mon passé, puisqu’on en a parfois discuté autour d’un verre durant les soirées plutôt tranquilles au bar. Elles sont plus âgées que moi et ne peuvent pas s’empêcher de faire semblant d’être comme deux grandes sœurs pour moi, depuis des années déjà. J’esquisse un sourire et leur souhaite bon appétit avant de me rendre au comptoir, afin de nettoyer l’assiette d’un autre client. J’en profite pour observer le petit bonhomme discrètement ; il me fait penser à un loup solitaire.
Quelques secondes plus tard, je décide d’interpeller cet adorable inconnu.
— Eh bah, il doit faire un froid de canards dehors si vous êtes en train de vous réchauffer, mon bon monsieur, je lui dis avant de me tourner vers lui. Êtes-vous ici pour commander un truc ?
— M… Moi ? couine le type avant de faire la même chose. Ah… Ah oui, c’est vrai, une commande…
Il bégaye. Il doit faire de l’anxiété, si ça se trouve. Il a de la difficulté à chercher ses mots. Je suis un peu nerveux aussi, mais je cache bien mon jeu.
— J… Je… Euh… Des frites. Et euh… des ailes, bafouille-t-il. Pour… Pour emporter !
Il me fait trop penser à la plupart de mes clients lorsqu’ils me remarquent pour la première fois. Je suis très grand, mais surtout très gros. J’ai toujours été gros, d’aussi loin que je m’en souvienne et je n’ai jamais trouvé le courage pour me mettre au régime. De toute façon, j’aime bien faire rebondir mon gros bidou, quand les gens ne me regardent pas ou que je suis tout seul. Il me fait rire.
— Oulah, j’ai déjà vu ce regard, mon petit gars, je réplique, consterné. Mon apparence t’intimide, pas vrai ?
— D… Désolé, répond-il nerveusement en se passant la main derrière la tête. J’ai juste un coup de chaleur, je crois !
— Mm hmm, je réplique avant de poser l’assiette propre sur le comptoir. Des frites et des ailes pour emporter… Autre chose ? La bière est excellente.
— Euh… non, c’est tout.
Je l’observe un instant avant de m’approcher de la caisse et lui fais signe d’approcher pour payer la commande. Il ne peut s’empêcher de regarder droit dans les yeux, alors qu’il s’approche timidement du comptoir avec ses bottes humides dans les mains. Marrant… il est très mignon, maintenant que j’y pense. Avec ses cheveux chocolatés en bataille et ses yeux verts. Une fine barbe commence à se dessiner sous son menton. Voilà qui ajoute un peu plus de détails à son côté loup solitaire.
— Ah… t’es pas un gamin en fait, je remarque aussitôt. Pardon pour l’autre commentaire.
— On me le dit trop souvent, en fait…
— C’est la première fois que je te vois dans notre resto. T’es nouveau dans le coin ?
— Ah ? Non. Mon cousin et moi nous vivons ici depuis six mois environ. Je suis juste trop occupé avec le travail.
— Je vois. Eh bah, bienvenue. J’espère que notre bouffe te plaira assez pour que tu reviennes souvent.
Je lui affiche alors mon plus beau sourire. On dirait qu’un frisson lui parcourt l’échine tandis qu’il me tend sa carte pour payer la facture. Il me plaît. J’ignore pourquoi, mais je ressens l’irrésistible envie de flirter avec lui. Ça fait du bien de se sentir désiré. Et c’est clair que mon corps semble l’impressionner… alors pourquoi ne pas en profiter ?
Je m’éloigne du comptoir, en direction de la cuisine, et décide de mettre en pratique ce que j’ai appris avec Tommy. Je me dandine un peu et me passe une main dans les cheveux avant de me tourner vers le nouveau client pour lui faire un petit sourire et un clin d’œil. Ce dernier est bouche bée, alors que je retourne dans la cuisine afin d’aller donner sa commande au cuisinier.
Je crois que je viens de me faire un nouveau prétendant… et j’ai envie d’en apprendre un peu plus sur lui… Un si joli petit loup, tout timide… Il est à croquer.
Je me demande ce que mon psy pensera de tout ça…
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