Noah, le 7 janvier 2026

📖 La Grande Ourse ✍️ TeddieSage 📝 1702 mots

— Non, Simon, les pancakes dans le frigo sont à moi. Pas touche.

Ouais, mais y’a pas d’autres ingrédients pour cuisiner quoi que ce soit, je fais quoi, moi ?

— J’ai dit : pas touche. Je vais chercher un truc dans un resto pour ce soir. On fera les courses demain, après le boulot.

Okay, mais dépêche-toi, je crève de faaaaim ! 

Simon raccroche le téléphone et je me retrouve à marcher dans ce froid hivernal, alors que la neige tombe doucement autour de moi. Notre appartement n’est pas si loin que ça de mon lieu de travail et nous vivons près de plusieurs épiceries. Donc, nous pouvons nous déplacer à pied un peu partout. Simon a une auto, mais il s’est cassé le pied quelque temps avant le Nouvel An et maintenant, je dois jouer à la nounou pour lui rendre quelques services ici et là. Ces mecs hétéros, j’vous jure. Ça se dit virils et capables de tout faire, puis une fois qu’ils tombent malades, c’est la fin du monde !

Simon n’est pas seulement mon coloc ; c’est mon cousin. On a pratiquement grandi ensemble comme si nous étions frères depuis que nous étions bébés. Mais bon, je ne sens de plus en plus l’envie de quitter notre appart’ pour aller vivre dans un endroit plus tranquille. J’aime bien Montréal, mais des fois la vie à la campagne me manque. Je vivais à la ferme quand j’étais gamin… enfin, même quand j’étais ado. Ma mère était fermière avant de prendre sa retraite, quelque temps après la mort de mon père, qui était aussi journaliste. Maintenant, mes cousins ont pris la relève de la ferme.

Une voiture passe près de moi alors que je marche sur le trottoir et m’éclabousse un peu sur les souliers. Je pousse un juron au contact de l’eau glacée qui passe à travers mes semelles et regarde dans tous les sens pour un endroit où je pourrai me réchauffer. Je décide d’aller me réfugier dans le bar le plus proche. Sans prendre la peine de lire l’écriteau auquel on a affiché son nom.

Lorsque je rentre, une odeur de steak me chatouille les narines. On l’a frit avec des oignons, je crois. Ce n’est pas un simple bar. Un resto-bar, donc ? Je ne reconnais pas cet endroit. Je n’ai pas l’habitude de marcher dans cette ruelle, peu importe la température. Parfois quand j’ai envie de bouffer des trucs de resto, je fais tout livrer chez moi.

Il y a plusieurs personnes qui sont assises au fond de la grande pièce, qui mangent ou discutent. Un peu plus loin, je vois deux femmes qui jouent aux cartes alors que l’une d’entre elle boit une bière. Je crois que je vais acheter quelque chose ici pour Simon et je retournerai chez nous, une fois que j’aurai terminé de sécher mes pieds près du calorifère qui se trouve tout près du comptoir.

C’est alors qu'un grand roux sort de la cuisine, à ma gauche. Il transporte dans ses mains deux assiettes différentes remplies d’ailes de poulets et de frites. On dirait un grizzly dont la fourrure serait d’un orange foncé. Il me dépasse d’une tête et demie, je crois. Très grand. Il me donne le tournis alors qu’il passe devant moi. Mais ce n’est pas qu’un grand homme. Il est aussi très corpulent. Immense, même. Il me frôle le coude, au passage, et se raidit sur place afin de ne pas perdre ses assiettes.

— Oh, pardon, je ne vous avais pas vu ! dit l’homme d’une voix caverneuse, mais chaleureuse, après avoir tourné la tête vers moi.

Son regard émeraude se pose sur moi, perplexe. Il m’affiche un petit sourire gêné.

— C… Ce n’est rien, je lui réponds sur le même ton.

Il se tourne alors en direction des deux femmes et se dirige vers leur table avec les assiettes. Il porte un très grand tablier qui lui descend jusqu’aux genoux. Sa longue chevelure est attachée avec deux baguettes, ce qui lui donne un style charmant et mystérieux. Il soigne bien son apparence, malgré certains détails. Même son épaisse barbe est finement taillée par endroits. C’est là que je remarque que je suis en fait dans un bar gay. Avec tous les drapeaux arc-en-ciel et de la fierté trans. Évidemment, j’aurais dû m’en rendre compte avant. Nous vivons après tout près du quartier gay. Et moi, dans tout ça, je ne sors que très peu de chez moi ; même si je fais partie de leur communauté. Socialiser, ça me stresse trop. Donc, je limite mes sorties autant que possible.

Je commence à grelotter. Oh, imbécile ! J’ai oublié de me réchauffer. Je m’approche alors du calorifère près du comptoir et j’ôte mes souliers pour jeter ce qu’il y a comme liquide fondu, dans une corbeille. Je crois que les gens qui travaillent ici ont déjà vu plus étrange comme comportement. Mais ah… oh, cette chaleur me fait tellement du bien ! Je me réchauffe aussi les mains près de ce radiateur, tandis que j’entends quelqu’un chantonner derrière moi. Je jette un coup d’œil par-dessus mon épaule et remarque que le grand ours bedonnant se trouve à présent derrière le comptoir et qu’il a commencé à laver une assiette sale dans l’évier.

Il est rare que je croise des gens aussi… grands et gros que lui. Mais lui, il déborde d’une énergie qui me plaît. Il discute à présent avec un client qui est venu payer son repas au comptoir, car il est sur le point de partir. Tous deux ont l’air de bien se connaître. Ils rient de bons cœurs avant que le client parte du resto-bar par la porte qui se trouve tout près de moi – juste en face de celle où je suis rentré plus tôt.

— Eh bah, il doit faire un froid de canards dehors si vous êtes en train de vous réchauffer, mon bon monsieur ! s'exclame l’ours qui se tourne vers moi. Êtes-vous ici pour commander un truc ?

— M… Moi ? je dis en faisant volte-face. Ah… Ah oui, c’est vrai, une commande…

Je blanchis comme un drap. Foutue anxiété. Même pas fichue de me donner un moment de répit alors que je rencontre ce type intéressant pour la toute première fois. Quelque chose en lui me fait perdre tous mes moyens. Est-ce la grandeur ? Possible, j'ai toujours été admiratif des grandes personnes. La chaleur dans sa voix ? Son corps si rond qu'il me donne envie de lui faire tout plein de bisous et de câlins ? Son regard de gros toutou ? Oh non ! Je crois que j’ai le béguin pour ce mystérieux étranger ! 

— J… Je… Euh… Des frites. Et euh… des ailes, je bafouille. Pour… Pour emporter !

Pitié, qu’on m’achève ! C’est trop embarrassant. Qu’est-ce que je fiche ici ?

— Oulah, j’ai déjà vu ce regard mon petit gars, dit le nounours, penaud. Mon apparence t’intimide, pas vrai ?

Je me passe une main derrière ma chevelure et ris nerveusement. Petit gars ? J’ai vingt-six ans, quand même ! J’ai l’âge légal d’être dans ce bar. Oui, mais bon… Il faut croire que j’ai encore l’air d’un ado, aux yeux de certaines personnes. Je me rase tout le temps en plus, alors je ne fais pas mon âge. Lui, le type devant moi, il doit avoir plus ou moins trente ans. Je ne trouve pas les mots, tellement je suis gêné.

— D… Désolé, je réponds, fébrile. J’ai juste un coup de chaleur, je crois !

— Mm hmm, dit le serveur qui pose l’assiette propre sur le comptoir. Des frites et des ailes pour emporter… Autre chose ? La bière est excellente.

— Euh… non, c’est tout.

Il me jauge un instant avant de s’approcher de la caisse et me fait signe d’approcher pour payer la commande. Comme hypnotisé, je prends mes souliers et m’approche du comptoir, sans décrocher mon regard de son impressionnant tour de taille.

— Ah… t’es pas un gamin en fait, remarque-t-il. Pardon pour l’autre commentaire.

— On me le dit trop souvent, en fait…

— C’est la première fois que je te vois dans notre resto. T’es nouveau dans le coin ?

— Ah ? Non. Mon cousin et moi nous vivons ici depuis six mois environ. Je suis juste trop occupé avec mon travail.

— Je vois. Eh bah, bienvenue ! J’espère que notre bouffe te plaira assez pour que tu reviennes souvent.

Il m’affiche alors son plus beau sourire qui me fait fondre sur place, lorsque je lui tends ma carte pour payer la facture. Woah… Ce type… Il est vraiment mignon en fait ! Oh non, oh non, oh non… Il ne faut absolument pas que je tombe sous le charme de quelqu’un. Pas maintenant… Pas maintenant. La dernière fois, le type qui m'a fait chavirer comme ça, il était en couple et il était marié avec une femme. Pitié, faites que ce soit temporaire ! Faites que ce soit temporaire !

Il s’éloigne après m’avoir laissé payer la facture. Je tourne la tête dans sa direction et pose mon regard sur son joli fessier rebondi. Oh... il a l’air d’avoir compris qu’il me plaît, alors il se dandine fièrement vers la cuisine, avec une main qui joue discrètement dans sa chevelure. Non, mais... Serait-il en train de flirter avec moi, ou je me fais des idées ? Avant de disparaître toutefois, il m’adresse un petit sourire et me fait un clin d’œil.

Je déglutis. 

Non. Je ne rêve pas. 

Ce type… Ce type me taquine. Il me taquine… et j’en veux plus…

Quelque chose me dit que ceci ne sera pas notre dernière rencontre… Eh merde…

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