Noah, le 29 juillet 2026
La gazette a été rachetée par une plus grosse entreprise, au début de l’été. Mon ancien patron avait pris sa retraite et a été remplacé par quelqu’un de compétent qui aurait pu faire en sorte que notre gazette puisse continuer à exister sans problème. Seulement, ce matin, lorsque je me suis réveillé, j’ai découvert dans les notifications de mon smartphone un nouveau courriel de la part de l’entreprise. J’ai été mis à la porte, ainsi que plus de soixante-dix pourcents des employés. Le PDG à qui appartient notre gazette, désormais, voulait nous forcer à employer les intelligences artificielles génératives pour écrire nos articles plus rapidement.
Et comme tous celles et ceux qui ont refusé de participer à sa demande étaient aussi syndiqués, il nous a viré et a gardé que les employés qui ne faisait pas partie de l’union syndicale. Ma première réaction a été de fermer mon smartphone et de pousser un long soupir.
Mon deuxième a été de me taper le front et de hurler :
— Fait chier !
Comment vais-je m’en sortir maintenant que je n’ai plus de boulot ? D’un certain côté, je ne voulais plus travailler là-bas à cause qu’on voulait nous forcer à travailler avec ChatGPT, Claude, etc. ; de l’autre, je songeais aussi à un changement de carrière depuis des mois.
Je suis de retour chez moi, après être revenu hier soir après le souper. Rowan a recommencé à travailler à son resto, car il avait hâte de retrouver ses employés. Moi, je suis retourné dans le mien, que je partage avec mon cousin Simon. Rowan m’a laissé un message ce matin, avant d’aller bosser. Dans cette petite note, je peux lire :
— Passe une belle journée, mon cœur. Signé, ton Rowan qui t’aime.
Ah, mon bel ours… Ton mec vient de perdre son emploi.
Je me demande s’il ne pourrait pas m’essayer comme cuisinier pendant quelque temps, jusqu’à ce que je trouve un autre poste ailleurs… Mais qu’est-ce que je raconte ?! À part les pancakes, les gaufres et le pain perdu, je ne suis pas doué pour les dîners et les soupers ! Bon, je me débrouille bien avec les autres déjeuners, mais sans plus. Il ne me reste plus qu’à me faire embaucher comme concierge dans un établissement public, comme une école ou à l’un des nombreux hôpitaux qui appartiennent à sa famille. Parce que je ne vais quand même pas rester ici, les bras croisés à me morfondre que je vais finir dans la rue. Pas après ce que j’ai raconté à Rowan, sur mon passé !
Merde ! Pourquoi fallait-il que ça tombe sur moi ? Maintenant je vais devoir me casser les couilles pour mettre mon CV à jour, pour ensuite rencontrer plein d’employeurs potentiels… et si j’ai assez de chance pour me faire embaucher quelque part, il faudra encore une fois que j’apprenne à m’adapter à d’autres collègues. Non, non, non…
J’en ai marre des trucs qui me demandent de socialiser avec des gens ! J’ai déjà la banque qui me colle au cul avec la pression qu’ils me mettent sur les épaules. Je n’ai pas envie d’en rajouter une pelle avec d’autres inconnus. Je crois que j’ai assez confronté plein de personnes pour les prochains mois. J’ai juste envie de m’isoler dans mon coin, comme ça personne ne pourra venir me déranger.
Rowan ne me parlait-il pas d’un projet de jardinage sur le toit de son resto, hier ? Pour le moment, ce ne sont que des idées en l’air. Mais je crois que ce serait le genre de travail idéal pour moi. Ouais... Noah Thibert, jardinier.... J’aime mieux ça que chômeur endetté.
Jardiner avec ma mère était amusant, dans le temps où mon père était encore vivant, à Shawinigan, où j’ai grandi. Je passais beaucoup plus de temps à l’extérieur, c’est vrai, mais j’étais aussi beaucoup plus calme. Mais là, on parle de cultiver des légumes et des herbes pour le restaurant de Rowan. Sur un toit, en plus. Il y a de plus en plus de jardins urbains, maintenant que j’y pense.
Que ferai-je en plus de jardiner, alors ? Entretenir le resto avec lui ? Travailler dans les papiers avec lui ? Je m’imagine mal derrière la caisse à la petite monnaie ou à servir les clients. S’il m’engageait, ce serait pour le travail manuel.
Noah, ne nous emballons pas. De toute façon, rien ne dit que tu seras engagé tout de suite.
Ma boîte de courriels est pleine de messages de mes anciens collègues de la gazette qui sont soit attristés de ne plus pouvoir travailler avec moi, soit enragés d’avoir été congédiés. Notre représentante syndicale nous a aussi laissé savoir qu’elle porterait plainte envers le nouvel employeur afin d’exiger que nous soyons compensés d’avoir perdu nos postes sans préavis. Certains sont enthousiastes et approuvent son idée, d’autres sont résignés à leur triste sort, car on le sait bien dans le fond que les PDGs des grosses compagnies se fichent bien des petites personnes comme nous. Et le type qui a racheté la gazette... c’est qu’un gros connard de milliardaire qui ne pense qu’à s’enrichir.
Il ne faudrait pas que Rowan lise dans mes pensées en ce moment ; il risquerait de faire un infarctus, le pauvre.
Je choisis de ne pas répondre à ces messages pour le moment. Je suis encore un peu fatigué et cela me prendra du temps afin de me sentir plus éveillé. C’est quand même choquant de se réveiller et d’apprendre qu’on a été congédié. Je devrai quand même me rendre à l’immeuble de la gazette, plus tard et ramasser mes affaires, puis rendre mon badge d’employé… Eh merde… L’ambiance là-bas doit être pénible pour ceux qui restent. Je le sais d’avance parce que les gens étaient quand même sympathiques et on s’appréciait beaucoup, là-bas.
J’avoue qu’avec la mort de Seamus, les funérailles, puis rencontrer d’autres membres de la famille de Rowan… tout ça m’a assommé. Je vais avoir besoin de quelques jours encore pour recharger mes batteries. Malgré tout, je me console à l’idée que j’ai passé du bon temps en compagnie de Rowan. Tout ça me rappelle une vieille citation que j’ai un jour lu en ligne… Quelque chose en rapport avec le bonheur et le fait de remplir la vie d’un homme. Je n’ai pas retenu le nom de l’auteur. Tout ce que je sais, c’est que la présence de Rowan me fait du bien. Je me sens pousser des ailes quand il est avec moi. Il m’inspire et me donne tout le temps l’envie de devenir une meilleure version de moi-même… Puis… Nous avons fait l’amour…
Je rougis timidement dans mon lit et me couvre le visage. Oh, Rowan… J’ai l’impression de revivre les premiers jours que nous avons passés ensemble, l’hiver dernier. J’ai des papillons dans le ventre chaque fois que je pense à lui. Et le pire dans tout ça, c’est que depuis que nous l’avons fait, je ressens de plus en plus de désir de le faire encore et encore et encore… avec lui. Je suis obsédé, ma parole !
J’enlève les mains de mon visage, puis regarde le smartphone que j’ai laissé tomber à côté de ma tête. Je me dis qu’il est temps pour moi de me lever. Simon doit être parti travailler lui aussi, car je sens une odeur de bacon passer à travers la porte de ma chambre. Il part toujours plus tôt que moi. Oh, crotte… Maintenant, il faudra que je parle de ma situation avec lui lorsqu’il reviendra… Et je devrai mettre ma mère au courant… Mais pas tout de suite.
Même si se faire congédier par courriel, ce n’est pas marrant du tout, ça me laisse le temps de digérer cette nouvelle et prendre un bon repas avant d’aller faire mes adieux à mes anciens collègues. Après quoi… je crois que j’irais rendre visite au resto de Rowan pour y prendre un café.
Avec un peu de chance, nous discuterons de ma situation entre deux clients. Mais je ne souhaite pas m’imposer, car c’est quand même son lieu de travail. Je sais qu’ils sont beaucoup occupés dernièrement avec la Gay Pride en août qui est à nos portes. Un autre événement qui me stresse beaucoup, parce que Rowan a envie d’y aller… et moi, mon anxiété sociale me dit : DANGER ! Hé hé… Eh merde… C’est de la torture, tout ça. Je me tape les joues et cligne des yeux.
Il est temps pour moi de me lever, puis de me préparer. Je ne me laisserai pas abattre par cette mauvaise nouvelle, foi de Noah !
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