Noah, le 10 août 2026

📖 La Grande Ourse ✍️ TeddieSage 📝 1686 mots

L’automne arrive bientôt. L’été s’est passé si vite que j’ai à peine eu le temps d’écrire quelques articles et me faire quelques petits contrats ici et là. Trois jours passés, Rowan et moi, nous avons terminé de ranger mes affaires dans son appartement – ou plutôt, notre appartement. Je suis un peu vide. Rowan essaie de me réconforter, mais c’est comme si j’étais perdu quelque part. Je fonctionne tel un automate et je n’ai plus trop envie de rien.

— Ne t’en fais pas, Noah, ça ira mieux bientôt, m’a-t-il dit ce matin.

Il cherchait à me réconforter, mais j’étais trop absorbé par cette fatigue émotionnelle que je n’ai pas trop fait attention à ce qu’il m’a dit. Étudier des années pour devenir journaliste, pour finalement se faire remplacer par les intelligences artificielles... J’aurais dû m’en douter. Les grosses compagnies se fichent des gens comme moi. Nous sommes tous remplaçables. Et l’IA a volé mon emploi. Maintenant, le magazine pour lequel je travaillais pond des articles régurgités par ChatGPT, Claude ou bien Gemini, tous les jours. On est loin de la bonne vieille époque où mon ex-patron me demandait de corriger les articles de mes autres collègues, parce que j’étais trop timide pour interviewer quelqu’un. Non... là, même les correcteurs de mon ancien boulot ont été remplacés par les machines. Mon ex-patron n’a pas l’air de s’en soucier, comme il s’est fait une jolie somme lors du rachat. L’acheteur en question a détruit l’image que nous avions construite au fil des ans. Tout ça pour se faire plus de profits. Tout ça pour remplacer l’être humain par des robots.

— Tu sais, Noah... le jardin qu’on a commencé à planté au-dessus du resto commence déjà à germer quelques plantes, me dit Rowan, alors que nous marchons au parc, en ce moment.

— Mm hmm...

— Les oignons poussent très vite. Enfin, ceux que tu as plantés. Merci encore pour le coup de pouce.

— De rien.

Il commence à faire sombre. Rowan essaie de me changer les idées, mais il n’y a rien à faire. Je suis coincé dans cette rage silencieuse qui me consume depuis maintenant plusieurs jours. Il me passe une main par-dessus l’épaule afin d’essayer de me réconforter, mais je me dégage aussitôt. Je ne veux aucun contact. Pas maintenant. Je ne suis pas dans le bon état d’esprit. Il le sait bien. Il retire doucement sa main et continue de marcher à côté de moi. Je l’entends respirer alors que nous continuons à marcher le long du sentier du parc.

— Est-ce que j’ai fait quelque chose de mal... ? me demande-t-il, au bout d’un moment.

— Non... j’ai juste... besoin de temps...

— Noah... tu m’inquiètes beaucoup, tu sais ? Ça fait maintenant près deux semaines que tu t’es renfermé sur toi-même. Même ta mère m’a demandé de tes nouvelles parce que tu ne lui parles plus. Je lui dis quoi, moi ?

— La vérité... Dis-lui que j’ai perdu mon emploi...

— Mais là, ce n’est pas juste ton emploi qui te met dans cet état. Qu’as-tu lu dans cette lettre qui t’était adressée, dans ta capsule temporelle ? Celle qu’on a déterré chez toi ?

— Ah... ça ? Bof... ça n’a plus d’importance...

— Depuis que je t’ai vu la lire l’autre jour, on dirait que quelque chose s’est brisée en toi... Tu n’es plus toi-même.

— Cette lettre n’avait rien d’extraordinaire.

— Pourtant, l’autre lettre que ton père t’avait écrite t’avait fait beaucoup de bien. Je me demande ce que tu as pu t’écrire dix ans plus tôt pour te mettre dans un tel état aujourd’hui.

Mon regard se perd dans les étoiles naissantes du ciel et j’arrête de marcher. Il doit s’arrêter lui aussi lorsqu’il le remarque. Mes actions ne passent plus inaperçues depuis que je vis avec lui. Je ne peux plus me cacher. Il voit en moi comme un livre ouvert. Je n’avais pas le choix : c’était soit vivre chez lui, soit retourner vivre chez ma mère. Maintenant, il voit plus souvent à quel point je suis renfermé dans mes pensées. Il avait déjà une petite idée de tout ça avant, lorsque je le visitais pour aller dormir chez lui. Mais là...

— Ce n’étaient que des rêves de gamin, rien de plus, je formule de manière monotone.

— Raconte toujours.

— Pas envie...

— Allez, Noah. Il n’y a qu’en crevant l’abscès que tu pourras soigner ce qui te préoccupe.

— T’es pas mon psy, Rowan...

— Je sais, mais en ce moment, il est clair que ça ne va pas bien et je veux t’aider. Je ne sais juste pas comment faire puisque tu es devenu si froid depuis quelques jours. J’ai l’impression de tout faire de travers avec toi, au point où je commence à me demander si je suis en train de... te perdre...

J’ai détecté l’hésitation dans sa voix alors qu’il a prononcé ces derniers mots.

— Ne sois pas rid... je commence, mais je ne termine pas ma phrase.

Je me tourne vers lui et prends une grande respiration.

— Si tu veux tout savoir, Rowan... je m’étais promis que je deviendrais un auteur de romans avec plein de best-sellers et que j’aurais ma propre maison et une petite fortune. Mais bon... comme tu peux le voir, je suis un journaliste pigiste et je partage un appartement avec toi... Donc... Mes stupides rêves ne se sont pas réalisés. Et je n’ai toujours pas écrit le moindre roman, alors que je m’étais dit que j’en aurais écrit au moins un par année depuis que j’ai écrit cette foutue lettre ! Dans le fond, ce n’étaient que des conneries tout ça. Personne ne me lirait. Je n’ai pas le talent. C’est tout.

Rowan penche la tête d’un côté et cligne les yeux.

— Mais tes articles de blogs sont très bien, Noah, me dit-il.

— Merci... mais il y a une différence entre écrire des trucs journalistiques et écrire de la fiction.

— Je le sais bien, mais tu as quand même un certain lectorat qui suit tes articles en ligne, même si ce n’est pas autant que tu le souhaiterais. J’ai beaucoup apprécié l’article que tu as fais pour mon resto, il y a quelques mois.

— Bah, en même temps, c’était pour couvrir le radiothon du cancer du sein...

— Et alors ? Cet article était très bien écrit.

— Merci... mais ça ne change rien au fait que je me sente comme un journaliste raté, en plus d’un auteur raté. J’ai mal choisi ma vocation, c’est clair. Je suis bon pour retourner à l’école si ça se trouve...

— Qu’est-ce qui t’empêche de retourner aux études ? Tu es encore jeune.

— Je dois encore rembourser les prêts que j’ai fait pour mes études en journalisme, Rowan... Et ils mettent de l’intérêt chaque année. J’ai déjà rembourser le montant initial que je leur devais mais ils en mettent toujours plus... Ce n’est pas avec mon salaire de minable que je vais me débarasser d’eux... Je suis fatigué... J’ai hâte que tout s’arrête.

Je m’apprête à recommencer à marcher quand il me répond :

— Noah, tu sais que je peux t’aider avec ça, non ?

— Ne te préoccupes pas avec ça, Rowan. C’est comme ça que ç’a toujours été pour nous les pauvres. On se fait harceler par les riches et on se fait jeter comme de vieilles chaussettes quand vient le temps de nous remplacer par quelque chose de neuf. Je vais m’en sortir... Comme toujours... Je ne serai pas heureux, mais j’m’en sortirai...

— Non, mais est-ce que tu t’entends parler, Noah ?! grogne Rowan.

Ce dernier s’approche de moi et lève mon visage en direction de son expression consternée. Je sais qu’il est riche. Je sais qu’il ferait tout pour m’aider. Mais je ne lui demanderai jamais de le faire. Par fierté. Il ne veut pas de son argent, moi je veux le gagner de manière honnête. Je ne suis pas un mendiant.

— Tu as le don de te compliquer la vie pour rien, ma parole ! rouspète celui-ci.

— Je vais m’en sortir... Arrête de t’en faire.

— Mais qu’est-ce que... Noah, je ne te reconnais pas...

Je ressens un pincement au cœur. La tristesse que je lis dans son visage me fend le cœur. Je n’ai pas le droit de lui demander son aide. Je n’ai pas le droit de le supplier de m’aider. Je n’ai pas le droit...

— Rowan... je marmonne. J’ai... j’ai peur... de tout perdre...

Aussitôt, des larmes coulent le long de mes joues. Comme si je m’étais retenu toute la journée. Comme si j’en avais assez de fuir. Comme si j’avais besoin de sa présence.
 

Ensuite, il m’enlace de ses bras et je pose mon visage sur son torse alors que je pleure en silence. Il me caresse le dos doucement, alors que je m’admet vaincu. J’ai besoin d’aide... de son aide.

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