Rowan, le 10 août 2026
Noah dort depuis plus d’une heure, sur le divan. J’ai passé quelques appels durant son sommeil et j’ai réussi à contacter mon avocat pour que nous puissions lire le contrat que Noah a signé il y a des années pour rembourser son prêt d’études. Je l’ai déjà vu et j’ai consulté le relevé bancaire de Noah de la dernière année. Il ne me mentait pas. Il leur doit beaucoup d’argent alors qu’il a déjà remboursé ce qu’il leur devait au départ.
Plusieurs banques se font beaucoup de profits sur les honnêtes gens en mettant de l’intérêt sur les prêts et ils les accusent d’être des voleurs lorsque ces derniers ne peuvent pas les rembourser au-delà du montant initial qui avait été conclu entre le client et les banquiers. Comme quoi, Noah a tout fait dans l’ordre pour réussir. Mais ce n’était pas assez ; il lui aurait fallu un meilleur salaire. Ce n’est pas un reproche par contre, c’est la triste réalité de plusieurs personnes. Je ne peux que comprendre la raison de sa colère.
Il y a deux solutions maintenant. Soit je m’organise avec mon avocat pour mettre la pression sur la banque afin de laisser Noah tranquille, soit je paie sa dette et on en parlera plus.
Noah est au bout du rouleau comme dirait la plupart de mes employés, lorsque vient la fin du mois et qu’ils n’ont pas assez d’argent pour leur loyer. Alors je leur donne quelques heures supplémentaires juste pour être certain qu’ils puissent avoir un toit sur la tête — bien sûr, je ne suis pas trop exigeant quand ils font les heures supplémentaires, je ne veux pas les épuiser non plus.
— Je ne veux pas d’ennuis avec eux… avait dit Noah avant de s’endormir, plus tôt. Je veux juste… qu’ils me fichent la paix…
Sa dette à la base ne me dérange pas, mais quand même en dix ans, ils ont mis beaucoup d’intérêt et la dette est désormais si grande que je dirais presque qu’ils ont fait exprès de l’augmenter de cent pour cent. Je bout de rage, parce que je sais à quel point certaines banques peuvent être impitoyables envers les gens qui débutent leurs carrières. Voilà ce que ça donne d’avoir trop de pouvoir.
— Ne t’en fais pas, Noah… je me charge de tout, lui ai-je dit avant de poser mes lèvres sur son front, avant qu’il ne ferme les yeux.
Il a dû s’endetter après la mort de son père pour aider sa mère et continuer ses études. Jamais il n’a demandé d’aide à personne car il était humble et vaillant. Mais ce n’était jamais assez. À ce rythme, si personne n’allait intervenir, il serait endetté jusqu’à la fin de ses jours. Pour moi, ce chiffre que je consulte sur les papiers importants de Noah, ils représentent des miettes dans la fortune de ma famille. Je peux essuyer sa dette en un claquement de doigts, mais cela n’effacera pas l’injustice que vit tant de personnes en ce monde. Les gens qui font tout pour avoir une belle vie, paisible. Qui ne font de mal à personne, mais qui se font quand même exploité par des gens très avares.
Noah ne le sait pas encore, mais j’ai déjà aidé la plupart de mes employés à se débarrasser de leurs dettes. C’est comme ça. Je n’y peux rien. Je ne peux pas supporter de voir les gens que j’aime souffrir à cause de l’argent.
Je sors mon smartphone de mon jean foncé et compose le numéro de ma sœur, Nadine. Il y a quelques jours que nous ne nous sommes pas parlés.
— Hello, hello mes beautés, je ne suis pas disponible, mais si vous avez besoin de me rejoindre, veuillez me laisser un message dans ma boîte vocale, ainsi que vos coordonnées et je vous rappellerai aussitôt que possible. C’est promis ! Par contre, Kevin, fous-moi la paix, si je t’ai bloqué, c’est parce que je ne veux plus rien savoir de toi, capice ?! Maintenant rends-moi service et– Biiip !
Je ressens une perle de sueur couler le long de ma tempe. Décidément, ça ne s’arrange pas entre elle et cet andouille, si elle doit se servir de son répondeur de cette façon. Je suis quand même pris au dépourvu et ne sait plus trop quoi dire à ma sœur.
Je crois que je devrais raccrocher.
— Rowan ? dit une voix de l’autre côté de l’appareil.
— Nadine ? Je ne te dérange pas, j’espère ?
— Nah. J’étais en train de préparer une nouvelle vidéo pour mon bilan de lecture du mois. Merci encore de m’avoir proposé le livre.
— Pas de quoi, c’est Noah qui me l’a mentionné après notre dernier repas chez sa mère. En fait… si je t’appelle, c’est parce qu’il vient d’avoir une crise de panique un peu plus tôt alors que nous marchions au parc.
— Oh non ! Pauvre chou… est-ce qu’il va mieux ?
— Oui, mais il dort pour se remettre de ses émotions. Je viens d’apprendre qu’il a une énorme dette à payer et qu’il avait trop peur de m’en parler. Voilà pourquoi il était à cran ces derniers temps et qu’on le sentait devenir un peu trop distant. Je crois qu’il avait trop honte d’admettre qu’il avait besoin d’aide, alors que toi et moi, bah, on passe notre temps à donner aux plus démunis. Sur le coup, jamais je n’aurais pensé qu’il avait tant de problèmes financiers…
— Ah ouais… ça explique aussi pourquoi l’argent est si tabou pour lui. Tu m’as déjà dit qu’il détestait venir d’une famille beaucoup plus pauvre que la nôtre… Et pourtant, nous c’est le contraire. On déteste notre fortune.
— Tout ça est ridicule. On a trop d’argent et on sait pas quoi en faire alors que tant de gens souffrent tous les jours et on ne sait qui contacter pour donner ce dont on a pas besoin. Et pendant tout ce temps, Noah étouffait en silence. Il a cette peur de ne pas y arriver… Je crois qu’il avait peur de finir à la rue, c’est pour ça qu’il n’a pas hésité à venir vivre avec moi.
— Est-ce que tu crois qu’il a peur de t’en devoir une, si tu l’aide ? C’est peut-être pour ça qu’il ne t’a jamais parlé de sa dette.
— Possible. Il n’est pas le premier que j’ai décidé d’assister. Je n’aide jamais mes employés ou mes proches avec une arrière-pensée. Il le sait pourtant. Mais bon…
Je me passe une main dans ma chevelure. J’ai détaché mon chignon un peu plus tôt et j’ai posé l’élastique qui les reliaient, devant la table à café qui se trouve près du divan du salon. Mes cheveux sont devenus un peu plus longs que d’habitude, mais Noah n’a pas l’air de s’en plaindre, lui qui adore les brosser pour moi.
— Kevin t’embête encore ? je décide de demander, afin de changer un peu le sujet. C’est tout un message sur tu as sur ton répondeur…
— Oh, ne m’en parle pas… grogne-t-elle. Il essaie ENCORE de me reconquérir. Il est même venu chez nous me faire la sérénade sous la fenêtre de ma chambre avec la bande sonore de Harry Potter, durant la soirée du 7. Il chantait à tue-tête des paroles qui ne rimaient à rien. Maman a dû appeler les flics.
— Son cas ne s’arrange pas, celui-là… Ouille.
— J’te jure, Rowan… Il ne veut pas comprendre que fini entre nous. F-I-N-I ! Rien à faire, il est aussi entêté qu’un âne. J’envisage changer de nom et aller vivre à l’autre bout de la terre, rendu là.
— Tu plaisantes mais venant de toi, ça ne m’étonnerait pas du tout.
— Bah viii, j’suis sérieuse, mouâââ !
Je roule les yeux et secoue la tête.
— Je dois te laisser, Rowan, me dit-elle alors. Faut que je bosse sur ce vlog. Merci d’avoir appeler. On se reparlera une autre fois, d’acc ?
Nous mettons fin à la conversation et elle raccroche en premier. Ce qu’elle m’a dit fait un peu écho à ce que je pensais de toute cette situation avec Noah.
J’entends ce dernier qui se lève doucement, au salon. Moi, je suis debout près de l’entrée de la cuisine alors que je consulte encore mon smartphone. Je décide d’aller le rejoindre au divan, puisque les deux pièces sont liées.
— Est-ce que je t’ai réveillé ? je demande, inquiet.
— N… Non, il me répond. J’ai juste… faim.
— Il y a des restes du souper que tu n’as pas mangé, plus tôt…
— Maintenant que tu le dis… il est vrai que j’ai oublié de souper…
Après m’être assis près de lui, je ne peux pas m’empêcher de lui demander :
— Est-ce que ça va mieux… au moins ? Comment te sens-tu ?
— Mieux que durant notre promenade au parc, en tout cas.
Il lève son regard vers moi, comme s’il vient tout juste de se réveiller d’un très long cauchemar. Il n’était vraiment plus lui-même ces derniers jours. Ça fait du bien de le voir avec une autre expression que la peine ou la détresse.
— J’ai l’intention de les arrêter de te mettre la pression, je déclare. Ces banquiers vont voir de quel bois je me chauffe. Foi de Mackenzie.
— C’est gentil de ta part, mais tu n’as pas besoin de tout faire ça rien que pour moi… Je ne veux pas t’imposer quoi que ce soit…
— Tu ne me devras rien, Noah. Je le fais parce que j’en ai envie et parce que ces gens m’écœurent. Tu n’es pas la première personne que ma sœur et moi, on doit sortir du pétrin parce que ce genre de porcs ne pensent qu’à s’enrichir — tant pis s’ils doivent ruiner la vie d’autrui pour arriver à leurs fins. Ils représentent tout ce que nous méprisons et essayons de changer, elle et moi.
— Pour être franc avec toi, je ne voulais pas te demander d’intervenir là-dedans parce que j’aurais l’impression d’être qu’un opportuniste. Je crèche déjà chez toi alors que mon salaire n’est pas aussi bien que le tien et je—
— Noah, tu vis ici avec moi désormais. Tu ne fais pas que crécher.
Son visage rougit. Je n’aime pas comment il essaie de minimiser ce qu’il est et ce qu’il représente à mes yeux. Ne voit-il pas à quel point il vaut tout l’or du monde pour moi ? Lui qui a réussi à faire battre mon cœur, après avoir fait le deuil de Tommy ? Maintenant que j’ai Noah dans ma vie… je ne sais pas pourquoi, mais j’ai juste envie de le chouchouter et le dorloter.
— Je t’aime, imbécile, je grogne avant de passer un bras par-dessus son corps. Alors arrête de vouloir prendre la fuite quand je veux prendre soin de toi. Je ne sais pas si tu le réalises, mais nous sommes plus que des amants toi et moi. Je te considère comme l’un de mes meilleurs amis, à présent, et ça me brise le cœur de te voir te rabaisser tout le temps. Tu fais preuve d’une grande compassion pour les autres. Tu es beaucoup plus charitable que ma sœur et moi et pourtant, tu ne te rends pas compte à quel point j’avais besoin de toi dans ma vie… Tu me fais me sentir… comme si tout ce que j’ai fait jusqu’à présent, n’avait pas été en vain.
— T’es con… glousse Noah alors que je lui caresse l’arrière de la nuque. C’est moi qui veut prendre soin de toi. Mais je ne sais pas tout le temps comment m’y prendre. Tu as déjà tout pour toi et moi, j’ai l’air d’une poule sans tête. J’envie ta carrière et ton enthousiasme. Mais j’aimerais trop pouvoir en faire plus pour toi. J’ai l’impression d’être devenu de plus en plus inutile depuis que je me suis fait viré de la gazette.
— Tu n’es pas si inutile que ça, tu fais d’excellents pancakes !
— Oui, mais…
— Et tu me rends toujours des petits services comme ce que tu as fais au resto, l’autre jour, avec le jardin sur le toit de notre bâtiment. Tu es plus débrouillard que tu ne le crois, Noah. C’est juste que tu ne le réalises pas encore à quel point tu es quelqu’un d’exceptionnel. Moi, je t’ai vu changer au fil de ces derniers mois. Tu as beaucoup mûrit sans que tu ne t’en rendes compte. Tu as pris beaucoup plus d’assurance quand nous sortons et tu parles beaucoup plus aux étrangers quand certains me reconnaissent dans la rue.
Ces remarques le rendent muet. Il ne s’attendait pas à ce que je lui fasse ces observations et pourtant, c’est ce qui est arrivé au fil du temps qu’il a passé à mes côtés. Il est toujours timide, mais beaucoup moins qu’avant. Lorsque j’ai fait sa connaissance, c’est à peine s’il arrivait à regarder le moindre inconnu droit dans les yeux. Il pouvait à peine me dire bonjour en janvier !
— Te rappelles-tu à quel point tu arrivais à peine à m’adresser la parole quand nous nous sommes rencontrés ? je lui demande. Et il a fallu que je flirte avec toi pour te taquiner ?
— Oh la honte… dit Noah avant de se couvrir le visage d’une main. J’avais l’impression que j’étais tombé dans un resto géré par un incorrigible playboy.
Je m’esclaffe avant de lui faire une tape amicale sur l’épaule.
— Il faut dire que j’ai aimé me rincer l’œil sur ton joli visage, mon mignon, je lui dit avant de me pencher un peu plus vers lui afin de l’embrasser sur la tête.
— Et moi… sur… ça… dit Noah qui me fait une tape au ventre. Ce corps si envoûtant… Si accueillant… Grr, Rowan, pourquoi es-tu si magnifique ?!
Même s’il semble vexé et jaloux de mon apparence, il s’installe sur l’un de mes genoux, afin de m’embrasser. Ses mains montent le long de mes formes alors que mes doigts se baladent dans son dos. Il est de retour. Mon Noah est de retour. J’ai réussi à lui remonter le moral. Nous échangeons un long et tendre baiser alors que je m’adosse contre mon divan et qu’il me caresse les cheveux d’une main.
Pour ce soir, je ne souhaite plus penser à cette fichue dette qui lui a hanté l’existence. Je n’ai envie que de quatre choses : être avec lui, prendre soin de lui, vivre avec lui et me sentir vivant à ses côtés. Qui aurait cru, un an plus tôt, que je ferais la rencontre de cet homme qui deviendrait un jour l’élu de mon cœur ? Sûrement pas moi. Jusqu’à ce que je fasse sa rencontre… je n’avais plus d’espoir. Moi, Rowan Mackenzie… je jure que je prendrai soin de cet homme pour de nombreuses années à venir. Et nous serons heureux. Personne ne pourra me l’arracher. Personne ne pourra détruire ce qu’il y a entre nous.
— Je t’aime Rowan, me murmure Noah, alors qu’il me bécote la nuque.
— Je t’aime Noah, je lui répond avant de l’enlacer de mes bras puissants.
Je lui rends son baiser et tout doucement, nous nous levons pour nous déplacer tranquillement en direction de notre chambre. Pour le reste de cette soirée, je n’ai plus envie d’autre chose que mon Noah. Il me tient la main, alors que nous entrons dans la pièce où nous dormons chaque nuit depuis des mois et nous nous déshabillons au rythme de nos cœurs.
Ce soir, je suis tout à lui…
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