Noah, le 14 août 2026
Rowan est occupé au rez-de-chaussée alors que je viens d’arroser les plantes et les légumes qui poussent dans la serre, tout au-dessus du resto-bar de la Grande Ourse. Il faut croire que je viens ici plus souvent, ces derniers jours. Il me paie pour que j’entretienne le jardin, puisque je suis le seul qui ait assez d’expérience dans ce domaine, à part Paul Henry, un de ses employés qui vient d’une ferme. Je n’ai pas encore rencontré ce type, mais il est en congé maladie. Un surmenage d’après ce que m’a expliqué Rowan ; car Paul a deux emplois différents et ce n’est pas assez pour qu’il puisse payer ses frais de scolarité et son loyer, en plus de manger à sa faim. Il étudie pour devenir avocat d’après ce que j’ai compris. Le docteur l’a arrêté pour qu’il puisse se concentrer sur ses études quelque temps. Pour l’encourager, Rowan lui a offert un très gros montant qu’il ne sera même pas obligé de rembourser. Juste comme ça.
Où je veux en venir avec cette anecdote, c’est que Rowan est désormais au courant pour ma dette avec la banque. Nous en avons parlé en long et en large et il a pris la décision de me sortir de cette impasse avec les fonds de la fortune de sa famille. J’ai d’abord refusé, mais il m’a fait promettre que je n’aurais pas à lui rendre le moindre centime. J’avoue que ç’a été un coup dur pour moi. Je ne voulais pas profiter de lui, mais il s’est montré si généreux envers moi que j’ai fini par céder. Alors, il est venu avec moi à la banque, avec son avocat et nous avons discuté un moment dans le bureau du directeur de la banque et nous avons passé une entente à l’amiable avec lui et son représentant légal.
Rowan a versé la moitié de ce que je leur devais et ils ont clos le dossier. Je ne leur dois plus rien. Ils m’ont demandé si je comptais demeurer un client dans leur établissement, j’ai refusé. Ils ont été humilié par l’avocat de Rowan qui avait insinué qu’ils avaient abusé du système pour me faire de l’extorsion. Il leur avait cité plein de lois dont j’ignorais l’existence, dans notre province, et il leur a suggérer que s’ils ne baissaient pas la dette de la moitié, que nous allions les poursuivre. Je ne sais pas qui est l’avocat de Rowan, mais il leur a tellement fait peur qu’ils ont jeté l’éponge. Comme si le nom de famille de Rowan avait influencé la donne. Après tout, ses parents sont très connus à travers le Québec.
Me revoilà de retour à la case de départ. Je n’ai plus de dette et j’ai transféré mon compte bancaire dans celle où Rowan et sa famille font affaire et j’ai deux emplois avec lesquels je jongle pour me reconstruire. Je ne me fais pas autant que je le faisais avec un salaire plus régulier à la gazette de nouvelles de notre ville, mais c’est tout comme.
Rowan m’a dit que rien ne presse. Que je peux continuer à chercher pour un emploi à temps plein alors que je continuerai à venir l’assister dans la serre, au moins une fois par jour du lundi au vendredi. Tant que je m’occupe d’arroser les plantes et à enlever les mauvaises herbes, nous débarrasser des insectes envahissants et j’en passe. On devrait avoir nos premières récoltes bientôt car les oignons poussent très vite. La température est parfaite pour faire pousser des pommes de terre et des carottes, aussi. Mais je suis en train de préparer quelques pots dans lesquels nous allons faire pousser des tomates qui devraient être prêtes d’ici au début du mois d’octobre.
— Eh bah, tu as mis de la terre partout sur ton tablier, remarque Rowan qui vient tout juste d’arriver à côté de moi.
Je lève la tête alors que je suis perché sur les pots d’oignons dans lesquels je viens à peine de mettre un peu d’eau. Je ne l’avais pas entendu sortir du resto. Nous sommes l’heure du dîner mais comme je n’avais pas faim, j’ai opté pour continuer à entretenir les plantes. La serre n’est pas si grande que ça, mais nous avons quand même assez d’espace pour y mettre des tours de pots dans lesquels il y a plusieurs plantes comestibles. Des herbes qui seront séchées et utilisées comme des épices dans les recettes du restaurant.
— Noah, tu ne sais pas à quel point ton aide m’est précieuse. Depuis que nous avons commencé à produire la plupart de nos ingrédients, on attire de plus en plus de nouveaux clients qui commentent à quel point ils aiment la fraîcheur de nos légumes. Tu as un vrai pouce vert, en fait.
— Hé hé, merci. Mais il faut remercier ma mère pour ça. C’est elle qui m’a tout appris sur notre ferme. Par contre, c’est la première fois que je fais pousser autant d’herbes et d’aromates. Il y a des trucs là-dedans que je n’ai jamais vu chez moi. Ça sent bon par contre. J’ai dû contacter Maman pour lui demander comment s’occuper de la coriandre.
Rowan de me regarder tendrement, une main posée sur sa hanche.
C’est une jolie journée ensoleillée. On pourrait presque dire que c’est une température parfaite. L’air n’est pas sec non plus, il y a de l'humidité dans l'air. L’arôme des plantes couvre les odeurs de la ville et s’entremêle à celles du restaurant qui sortent des conduits d’aération. Ils font cuir des pâtes pour le dîner pour le menu principal de la journée. Hier, c’était du poulet et des légumes. Demain, ce sera du bifteck et du riz. C’est Stacy qui cuisine aujourd’hui. Elle est assez douée, d’après ce que Rowan m’a dit. Elle occupe un poste assez polyvalent ici, comme elle est un peu une femme à tout faire dans son entreprise. Elle remplace différents employés quand ils sont absents, mais elle est très bien payée. C’est normal après tout, puisqu’elle est l’assistante gérante de la Grande Ourse. Rowan rempli plus ou moins les mêmes fonctions, même si c’est lui le patron.
— Je te ferais un bisou juste-là et un câlin, mais tu salirais mes vêtements, me dit Rowan qui m’adresse son plus beau sourire.
— Oh tu sais, rien ne m’empêche de le faire…
— Tu n’oserais quand même pas…
Je fronce légèrement les sourcils avec une expression digne d’un diablotin et je me redresse vers lui avant de tendre mes bras dans sa direction.
— Viens faire câlin… je formule avec une voix nasillarde.
— Noah, non, boude Rowan avant de reculer d’un pas.
— Je vais t’attraper, hi hi hi…
Je lis de la peur dans son visage alors qu’il cherche le moyen d’éviter mes bras recouverts de terre. Je ne peux pas m’empêcher de le taquiner, même s’il est mon patron en plus d’être mon partenaire de vie. Je crois que ce côté espiègle de ma personnalité ressort de plus en plus, ces derniers temps. C’est peut-être parce qu’il m’est venu en aide que je me sens un peu plus à mon aise d’être moi-même. Il s’est quand même habitué au fait que j’aime lui faire quelques petites farces ici et là. Il a horreur qu’on le chatouille, même si j’aime bien le dominer de cette manière. Il devient alors aussi raide qu’une planche à repasser.
— Tu es machiavélique… soupire Rowan.
— Je suis né pour vous tourmenter, Monsieur Mackenzie… je continue avec ma voix nasillarde. Allez, par ici !
Je fais semblant de bondir dans sa direction, mais il se tasse juste à temps pour m’éviter. Je trébuche toutefois sur le pot de pommes de terre à mes pieds et tombe en direction de la table qui se trouve devant moi, soit derrière Rowan. J’attrape le bord de justesse, mais Rowan me rattrape aussi par l’arrière de mon tee-shirt afin de me tirer un peu vers le haut. Il m’aide ensuite à me redresser et je retrouve ma position initiale.
— Essaie de faire un peu plus attention, remarque Rowan qui commence à glousser. Un peu plus et tu écrabouillais ta tronche.
— C’est que tu es une si jolie cible, je n’ai pas pu m’en empêcher.
— Au moins, j’aime mieux te voir dans cet état que celui dans lequel tu étais depuis ce qui s’est passé avec la gazette. Là, tu débordes de bonne humeur et je retrouve enfin mon Noah.
— Tout ça, je te le dois. Sans ton aide et celle de ton avocat, je ne sais pas ce qui se serait passé lors de mon prochain paiement. J’aurais trop été embarrassé qu’ils viennent saisir des choses à notre appartement, pour que je puisse les rembourser. T’imposer tout ça était la dernière chose que je souhaitais.
— Tu ne m’as rien imposé du tout, Noah. Tu le sais maintenant que ce qu’ils t’ont fait était illégal dans notre région. Monsieur Dubois travaille pour ma famille depuis maintenant une vingtaine d’années. Il n’y a pas mieux que lui pour défendre quelqu’un dans le besoin.
— Je me sens un peu bête en tout cas. Parce que j’ignorais que nous avions des lois pour nous protéger comme ça. C’est ma faute aussi, j’aurais dû me renseigner un peu plus avant de signer leur contrat.
— Ça nous arrive aussi de nous faire entourlouper avec la plupart des clients de mes parents. Rarement, mais ça arrive. C’est pour cette raison que nous avons aussi un notaire qui prend soin de nous aider avec des transactions très importantes. Monsieur Dubois se charge de vérifier les contrats pour nous, puisqu’il a un œil de faucon en ce qui concerne les conditions qui pourraient nous gêner. Il est très attentif, en gros.
— Un notaire, ça passe. Je pouvais payer ça avec mon salaire, mais pas un avocat. C’est Paul qui a eu la bonne idée d’aller étudier pour ça. Moi, le journalisme ne m’a rien donné autre que beaucoup de stress.
Rowan plisse les yeux, puis jette un regard autour de lui avant de retourner son attention sur moi. Comme s’il réfléchissait à quelque chose.
— Par contre, quand on te voit travailler ici, sur le toit du resto, tu es beaucoup plus détendu que tu ne l’es chaque fois que tu travailles sur un article. Peut-être que c’est ce qui te manquait dans le fond — une activité qui aurait cet effet sur toi. Et puisque je te paie, encore mieux.
J’ouvre la bouche un moment, réalisant qu’il n’a pas tort, mais je la referme aussitôt. Serait-ce parce que le jardinage, j’ai ça dans le sang ? Il faut croire que oui. Si ça se trouve, c’est ça ma vocation.
— Et tu ne t’occupes pas seulement des plantes, remarque Rowan. Tu as arrangé le toit du resto pour être un peu plus accueillant.
Je tourne la tête en direction des tables à pique-nique que nous avons installées lui et moi, durant le week-end dernier, ainsi que toutes les décorations que j’ai rajouté ici et là afin de recréer l’atmosphère d’un véritable jardin. Je me suis arrangé pour choisir des couleurs qui allaient bien avec le reste de l’immeuble. Il y a même quelques perchoirs à oiseaux, ainsi que des petites maisons où ils pourraient faire leurs nids. Je préfère éviter que nous y mettions une ruche pour le moment car l’espace du toit est quand même assez rempli avec la serre. J’en ai profité pour planter des fleurs ici et là aussi, juste pour que ça rende les lieux plus jolis.
J’ai remarqué que depuis que j’ai commencé à retravailler cette section du resto, beaucoup des employés viennent prendre leurs pauses ici, juste pour se reposer ou fumer une cigarette par-dessus la rambarde qui les empêchent de tomber dans le vide. Le resto est interdit aux fumeurs, mais Rowan leur permet quand même de fumer à l’extérieur quand ils en ressentent l’envie. Je n’ai jamais compris pourquoi les gens ruinaient leur santé avec cette maudite drogue. Ça cause le cancer après tout… Oui mais bon, mon père n’est pas mort d’un cancer des poumons. Ça ne m’empêche pas d’être sensible à tout ça.
— Je ne te savais pas si horticulteur, Noah, gloussa Rowan.
— Ah… je le dois à mon apprentissage auprès de Maman.
— En tout cas, je ne sais pas pour elle, mais mon petit doigt me dit que ton père serait fier de tout ce que tu es capable d’accomplir quand tu y mets tout ton cœur.
Cette remarque me cause soudain à verser quelques larmes. Je les essuie rapidement. Rowan trouve toujours les mots pour me faire sentir bien. Il sait à quel point Papa me manque. Je lui en parle souvent. J’étais sa plus grande fierté après tout, même s’il était un bien meilleur journaliste que moi. Peut-être aurait-il fallu que je devienne jardinier ou fermier, comme ma mère. Il a toujours aimé la nature lui aussi, mais pas autant que Maman.
— Oh… désolé, remarque Rowan.
— Ne t’en fais pas, je répond aussitôt. Ça va. C’est juste… Je réalise à quel point je me sens bien depuis quelques jours. C’est comme si une énorme charge m’avait été enlevé des épaules grâce à toi… Bon… il y a encore le fait que je culpabilise qui me dérange, mais…
— Alors arrête de culpabiliser. Tu t’es fait berné par des bancaires trop avares, ce n’était pas ta faute. Maintenant tu peux faire ce qui te plaît puisque tu n’as plus la pression qu’ils t’ont mis les épaules durant toutes ces années. Tu peux même commencer à écrire des histoires si cela t’enchante. Tant et aussi longtemps que c’est ce qui te fait plaisir.
Je hoche la tête. Il s’approche de moi et, en faisant attention de ne pas salir son propre tablier du resto, se penche vers moi pour m’embrasser sur les lèvres. Il recule ensuite pour poser sa puissante main gauche sur mon épaule droite.
— Je suis fier de toi, petit loup, me dit-il.
— Merci Ro’, je réplique avec un sourire.
Nous décidons alors de marcher vers la rambarde qui entoure l’immeuble et nous observons les gens qui marchent sur les trottoirs et qui discutent ici et là. Il me tient la main en silence, alors qu’on profite tout simplement de l’instant présent. Il ne manquerait plus qu’une musique douce, un peu de harpe et de flûte de pan ici et là et on se croirait dans un jardin sortit tout droit d’un conte de fée, avec les statues de dragons et de nains de jardin que j’ai installés ici et là, juste pour lui.
Mais pour le moment, je n’ai besoin de rien d’autre que sa compagnie et de cet instant partagé. Je pense que je vais continuer à travailler ici encore quelque temps. J’ignore si je vais continuer le journalisme par contre. J’ai envie de me mettre à l’horticulture, comme la fameuse Marthe Laverdière des Serres Li-Ma.
Je crois que je devrais en parler à ma mère. Je me demande ce qu’elle penserait de ce que j’ai fait ici, pour le resto. Je crois que je vais lui envoyer quelques photos. Elle sera ravie de voir à quel point mes efforts ont été récompensés.
Ouais... cette journée est parfaite.
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