Rowan, le 3 septembre 2026
Noah se débrouille très bien avec le jardin. Et comme nous sommes déjà le mois de septembre, les premières couleurs d’automne seront bientôt à nos portes. La décoration du toit de notre resto est désormais complète avec la statue de l’ours qui se tient sur deux pattes, entourée de plantes et de fleurs qui poussent tout autour. On dirait bien que Noah souhaitait faire référence au titre du resto.
Les autres employés ont vite remarqué qu’il a fait beaucoup d’efforts pour rendre le jardin plus accueillant. Il s’est un peu rapproché des autres, même s’il a encore du progrès à faire au niveau social. Cependant, je trouve qu’il est moins timide qu’autrefois. Il a délaissé l’écriture pour se concentrer sur le jardinage à temps plein. Lorsqu’il revient chez nous chaque soir, il est épuisé. Nos plantes ne sont pas limitées qu’au jardin. Il fait aussi pousser des aromates au bord de nos fenêtres dans notre appartement qu’il entretient chaque jour.
L’initiative de Noah a fait en sorte que cela attire beaucoup plus de clients à la Grande Ourse. Nous avons aussi embauché plus de serveurs puisque nous avons un peu plus de gens qui viennent régulièrement dîner chez nous. Apparemment, un critique culinaire qui fait partie d’une association de foodies a parlé de notre entreprise sur son blog. Les ingrédients frais ont tellement plu au critique que cela a attiré plein de nouvelles têtes.
Nous n’avons plus vraiment besoin d’acheter nos légumes de la saison à l’épicerie, maintenant que Noah est là. Paul a même recommencé à travailler dernièrement et remplace Noah quand il ne travaille pas, même si son travail est celui de cuisinier. Mais pour être franc, j’aimerais mieux qu’il se concentre sur ses études. Il prétend qu’il s’ennuie trop de ses collègues, alors je lui ai donné quelques heures à temps partiel puisqu’il me l’a demandé si gentiment. Ce ne sont pas les profits qui manquent, en tout cas. Nous recevons aussi beaucoup de pourboires depuis quelques jours.
— Excusez-moi… me dit une jeune femme alors que je suis en train de porter des assiettes en direction de l’évier qui se trouve derrière l’île où se trouve notre caisse.
— Oui, madame ? Que puis-je faire pour vous aider ?
— Je trouve que la soupe manque d’assaisonnements. Pourrais-je avoir une salière ?
— Tout de suite, madame.
Je continue mon chemin jusqu’au comptoir derrière l’île et pose les assiettes dans l’eau savonneuse avant de ramasser l’une des nombreuses salières sur le comptoir. J’emporte aussi une poivrière, puisqu’il en faut à toutes les tables. J’ai comme l’impression qu’on a oublié de la mettre là où se trouve la dame, plus tôt, quand on a nettoyé la table. Le client précédent avait avec lui un enfant qui avait lancé de la nourriture partout alors, il a fallu qu’on lave tout ça. Tous deux sont sortis après que le gamin a commencé à hurler de colère contre son père. Une scène horrible. Je ne crois pas qu’ils reviendront de sitôt à la Grande Ourse.
Alors que je reviens à la table de la dame pour lui passer les condiments, je sens l’odeur de quelque chose qui brûle. En état d’alerte, je pose le sel et le poivre devant la cliente et je me dirige aussitôt vers la cuisine d’un pas pressant. Je peux déjà entendre des jurons depuis la cuisine. Quelque chose s’est produit avec l’une de nos plaques.
— Eh, ça va là-dedans ?! lance un client qui a détecté la fumée en même temps que moi.
— Je m’en occupe, je dis à celui-ci avant de me presser un plus.
Lorsque j’arrive dans la pièce, qui est assez grande, je remarque que Paul a brûlé quelques légumes qu’il devait frire à la panne pour un stir-fry. Il s’est empressé d’ouvrir une fenêtre afin de laisser sortir la fumée et a éteint la plaque pour jeter les légumes brûlés. Il est visiblement déçu et me regarde avec une expression contrariée.
— La panne doit être remplacée, elle est fichue. Désolé patron…
— Tu n’as pas à t’excuser, ce sont des choses qui arrivent. Pourquoi ne te sers-tu pas de notre plaque industrielle pour le reste de la journée ?
— De toute façon, c’est ce que je comptais faire avec les plus grosses recettes.
— Oulah, cette odeur est plus forte que je le pensais.
Monique, notre autre cuisinière de la journée, s’est approchée avec un plateau auquel on peut faire cuire des biscuits et d’autres aliments et a commencé à repousser la fumée en direction de la fenêtre. Elle travaille avec nous depuis deux ans déjà et je crois que c’est la seule dans notre équipe qui n’ait encore jamais brûlé quoi que ce soit.
— Eh bah, la poisse légendaire de Paul est de retour ! dit-elle pour taquiner notre collègue. Ne fais pas cette tête, c’était pour rire.
— Je ne trouve pas ça marrant, rechigne Paul.
— Retourne préparer la salade de la table sept, Mo’, je réplique. Passe-moi ce plateau.
— Tout de suite, patron.
Elle hoche la tête et me laisse prendre ce dernier que j’utilise alors pour éventer la fumée. Il n’y a pas tellement de clients en ce moment alors, nous n’avons besoin que de deux cuisiniers. Je viens les assister quand les autres serveurs ne sont pas trop occupés. Ça tombe bien qu’il n’y ait que quatre clients dont deux sont déjà en train de manger. Par contre, le gentil monsieur qui a commandé son stir-fry va devoir attendre plus longtemps que prévu. Je vais devoir avertir ce dernier lorsque je retournerai dans la salle à manger.
Alors que la fumée commence à sortir un peu plus de la cuisine, quelque chose me percute le front. J’ai l’impression de voir des étoiles. Je secoue la tête et lâche le plateau de biscuits qui tombe au sol. J’entends des roucoulements alors que quelque chose s’est assis sur ma tête et me picore celle-ci avec insistance. Qu’est-ce que cette chose ?!
— Patron ! formule Paul, étonné. Z’avez un pigeon sur la tête !
— Un… pigeon ? je formule, hébété. Aïe ! Mais lâche-moi oiseau de malheur !
Je passe mes mains au-dessus de ma tête et empoigne la bestiole sauvage avant de la tourner en direction de mon visage. Je le tiens au bout de moi, en éloignant mes bras le plus que je peux. Elle est furieuse et lâche plusieurs petits cris de guerre, comme si elle avait décidé que j’étais l’ennemi numéro un des pigeons.
— Non, mais t’as pas un peu fini de me crier dessus, stupide piaf ?! je grogne.
— Lancez-le dehors, patron ! me suggère Paul.
— Bonne idée !
Je ne me fais pas prier pour viser l’extérieur du restaurant à travers la fenêtre ouverte et retourne l’oiseau pour qu’il puisse voir le ciel. Je lance alors l’animal qui s’éloigne, en colère pour sortir de la cuisine. Je m’empresse aussitôt pour refermer la fenêtre derrière lui, mais il revient à la hâte pour se cogner contre la vitre. POC !
— Aha ! je m’exclame, satisfait. Dans ta tronche, oiseau de merde…
— Euh, Rowan, ton front saigne… remarque Monique, depuis sa position.
— Ah bon ? je fais, incrédule.
Je pose les doigts de ma main droite près de mon front et constate par moi-même qu’en effet, le bec ou l’une des serres du pigeon m’a écorché la peau.
— Crotte de bique ! je m’exclame, étonné.
Ce n’est pas une grosse entaille, mais je saigne quand même. Je roule les yeux lorsque je réalise que je vais devoir aller faire vérifier ça à l’hôpital. Mais avant, je vais me servir de la trousse de premiers soins qui se trouve dans la salle des employés. Il faut que je désinfecte ça avant de me poser un pansement temporaire. Je sens que Noah va beaucoup s’inquiéter si je le croise…
Stacy, mon assistante gérante, entre dans la cuisine quelques secondes plus tard avec des assiettes et des ustensiles sales qu’on doit laver. Elle a remarqué les cris et la fumée alors elle est venue aussi vite qu’elle a pu. Elle est étonnée lorsqu’elle voit la blessure près de ma tête.
— Stacy, il faut que j’aille à l’hosto, je déclare. Peux-tu t’occuper du resto sans moi ?
— Oh, bien sûr Rowan. Ne t’en fais pas pour nous.
— Merci… et si vous recroisez ce maudit pigeon qui m’a fait ça, tuez-le de ma part !
Monique éclate de rire. Je n’ai pas l’habitude de prononcer de telles paroles lorsque je suis près de mes employés, mais ils savent que je ne me fâche pas facilement.
— Est-ce que Noah est toujours au resto ? je demande aussitôt.
— Je l’ai vu sur le toit, en fait, dit Paul. Il s’occupait des tomates avant que je revienne cuire les légumes. Je crois qu’il y est encore.
Je remercie mon cuisinier et salue les deux autres jeunes femmes. Si ça se trouve, ce pigeon va sûrement attaquer la prochaine personne qu’il croisera. Espérons que ce ne sera pas Noah. Pour cette raison, je décide d’aller faire un tour sur le toit, une fois que j’aurai nettoyé la plaie. Je veux simplement dire à mon petit ami que je dois me rendre à l’hôpital. Noah semble être beaucoup plus à son aise que moi avec les animaux puisqu’il a grandi près de la nature. Il m’a raconté qu’un jour, il avait apprivoisé une famille d'écureuils en leur donnant des noix et des petits fruits durant les journées qu’ils avaient rôdé près de sa ferme.
Je n’ai vécu ailleurs qu’à Montréal, loin de la nature, donc je ne suis pas habitué à vivre à la campagne. Les seuls animaux qui rôdent par ici, ce sont les oiseaux, les rats, ainsi que les chats et les chiens errants. Une fois, par contre, nous avons vu un lièvre traverser la route, et j’ignore d’où il venait. En général, les petites bêtes évitent notre resto, mais depuis que Noah a installé des cabanes à oiseaux sur le toit, ils viennent nous rendre visite plus souvent. Sauf les pigeons. Eux, ils traînent surtout au parc.
Parlant de bêtes, Noah me voit carrément comme un gros nounours. Et pas que lui. Beaucoup de mes clients gays me disent la même chose et que je devrais aller aux parades de la fierté plus souvent, comme c’est arrivé le mois dernier. Mais bon, j’aime mieux travailler quand elles se produisent, car on a plein de clients de ces événements se déroulent dans notre ville. Je ne sais plus trop où je voulais en venir avec cette réflexion, mais j’imagine que les gens doivent vraiment me considérer comme un ours.
L’ursidé que je suis se trouve à présent dans la salle des employés. Il n’y a personne d’autre que Noah, qui est en train de se préparer un café. Il est moins recouvert de terre que d’habitude parce qu’il n’avait pas trop de tâches à accomplir dans le jardin aujourd’hui — à part arroser les plantes. Lorsqu’il lève la tête vers moi, il sursaute et cligne les yeux.
— Rowan, que t’est-il arrivé ?!
— Un oiseau m’a attaqué dans la cuisine.
— Hein ? Comment ça ?
— C’est la panne à friture qui a brûlé les légumes préparés par Paul, alors on a ouvert une fenêtre pour sortir la fumée et un stupide pigeon a décidé comme ça de venir m’attaquer.
Je lui ai expliqué tout ça alors que je me suis approché de notre trousse de premiers soins qui se trouve accrochée au mur, tout près de notre machine à café. J’ouvre cette dernière et sors la bouteille de peroxyde d’hydrogène que je vais m’appliquer sur la plaie, avec un morceau de coton. Alors que j’exécute ces gestes, Noah continue à préparer son café, mais jette quand même un regard inquiet dans ma direction.
— Il vaudrait mieux que tu ne mettes pas de pansement dessus pour que ça se referme plus vite, me dit-il. La blessure n’a pas l’air si profonde que ça. Mais si j’étais toi, j’irais quand même aux urgences. On ne sait jamais, avec les bactéries qui courent.
— Bah, ça va. Ça ne saigne pas autant que je l’aurais imaginé. J’ai juste à l’éponger un peu de temps en temps avec le peroxyde et le nettoyer souvent.
— La bonne nouvelle c’est que je ne crois pas que tu auras besoin de points de sutures.
— M’aimerais-tu encore avec des cicatrices ?
— Euh… Tu me prends au dépourvu, là.
— Je plaisante.
Il me fait une moue, dépité. Il ferme alors la machine et met deux sachets d'édulcorant, ainsi que beaucoup de colorant à café dans sa boisson. On a plus ou moins les mêmes goûts en matière de café. J’ai modéré de mettre du sucre partout, car j’essaie de surveiller mon taux de sucre sanguin. Maman est diabétique, mais contrairement à moi, elle n’est pas grosse.
— J’ai déjà dit à Stacy que je vais me rendre à l’hôpital, donc elle va s’occuper de la Grande Ourse durant mon absence. Qu’en est-il du jardin ? Est-ce que tout se passe bien là-haut ?
— Oh, oui. Ne t’en fais pas pour moi. Je ne manque de rien. Je dirais même que j’ai terminé mes tâches pour la journée. J’ai dû jeter quelques plantes qui ont été attaquées par les insectes par contre. J’ai déjà ce qu’il faut pour préparer un spray qui devrait les repousser.
— Notre jardin est quand même assez haut. C’est étonnant de voir qu’ils ont trouvé leur chemin jusque là. Ils doivent être sacrément déterminés pour trouver nos plantes.
— Elles sont plutôt malignes, en effet…
Noah verse alors son café dans un gobelet en carton et pose la tasse dans l’évier qui se trouve près de notre réfrigérateur. Quant à moi, j’ai fini de désinfecter l’écorchure sur mon front. Elle ne devrait pas être trop visible, puisqu’elle se mêle un peu à mes cheveux, mais je vais quand même me rendre à l’hôpital pour faire vérifier ça.
— Allons-y, me dit-il, comme s’il avait deviné ma dernière phrase. Je te suis.
— Mais nous sommes toujours dans nos uniformes de travail…
— Ça ne fait rien. On ne plaisante pas avec les blessures animales. Crois moi. J’ai vécu assez longtemps sur une ferme pour reconnaître les risques.
Il me regarde avec un air sévère, comme s’il souhaitait que je le prenne au sérieux. Après tout, il a raison. J’ai vécu dans une ville toute ma vie, donc j’ignore beaucoup de choses au sujet des blessures animales. Je rougis timidement, mais il me caresse la barbe avant d’esquisser un sourire. C’est cool de voir qu’il a pris beaucoup d’assurance, depuis qu’il travaille avec moi. Sa présence m’apporte beaucoup de bonheur et de réconfort durant nos journées les plus ennuyantes au resto. Je suis heureux qu’il soit là.
Je range la trousse à premiers soins et nous allons chercher nos vêtements de rechange ainsi que nos affaires personnelles dans le placard. Ensuite, nous sortons de la salle des employés et nous dirigeons vers la sortie du restaurant.
Quand vient le moment de sortir, toutefois, j’entends les cris d’un pigeon et lève la tête dans toutes les directions, comme si je m’attendais au pire. C’est alors que ce fichu volatile plonge dans ma direction, déterminé à m’attaquer encore une fois. Je dois me tasser sur le côté pour l’éviter et ce dernier s’écrase au sol, mais bat des ailes si fort qu’il se tourne dans ma direction et me picore la cheville.
— Aïe ! je hurle. Mais dégage, sac à merde !
Noah doit lui aussi le repousser avec ses pieds et nous réussissons à nous en débarrasser alors que nous retournons nous réfugier dans le restaurant. Essoufflés, nous nous tournons vers quelques clients qui nous observent avec de drôles d’airs.
— Je crois que la fumée de la cuisine était trop près de son nid, c’est pour ça qu’il nous attaque, commente Noah. C’est sûrement une maman pigeon qui doit veiller sur ses petits.
— Elle veut ma mort, surtout... je dis avant de jeter un regard inquiet vers la sortie. Mais on fait quoi là ? On est coincé...
Je sens que cette pigeonne ne va pas lâcher l’affaire de sitôt…
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