Noah, le 3 septembre 2026
Nous jouons aux cartes depuis une quinzaine de minutes. Rowan et moi sommes installés à la table de notre cuisine. Lui et moi sommes revenus de l’hôpital après qu’il a fait examiner sa blessure aux urgences. On lui a offert des antibiotiques et comme nous l’avions pensé, il n’aura pas besoin de points de sutures. Lorsque nous sommes arrivés à l’appartement, par contre, Rowan n’a pas cessé de regarder par-dessus ses épaules parce qu’il était effrayé à cause de la pigeonne qui l’avait attaqué plus tôt dans la journée. Nous avons réussi à l’éviter en sortant de la porte de sortie des employés et nous avons contourné le bâtiment pour nous rendre à sa voiture, afin de nous rendre ensuite à l’hôpital. Le pauvre était si en colère, un peu plus tôt que j’ai dû le calmer en lui promettant de lui préparer des pancakes pour souper.
— Noah, c’est à toi de jouer… me dit Rowan, alors qu’il regarde par-dessus son jeu de cartes.
— Mm ? Oh… Pardon, j’avais l’esprit ailleurs.
— Ça fait plus d’une minute que tu sembles penser à un truc. Quelque chose ne va pas ?
— En vérité… Je ne sais pas trop. J’ai ce vieux souvenir qui me trotte dans la tête depuis quelques jours. Mais ce n’est rien, vraiment… Pas de quoi s’affoler. Juste un truc qui m’est arrivé quand j’étais ado.
— Comme quoi ?
— C’est embarrassant. Je préfère ne pas en parler.
Il fronce les sourcils et hausse les épaules. De toute façon, ça s’est déroulé quand j’étais plus jeune. Ce n’est pas comme si je pouvais effacer les choses.
— Bah, tu sais que tu peux tout me dire, Noah. Si jamais tu as envie un jour de me confier ce qui te… trotte dans la tête, n’hésite pas.
Je pose mon jeu de cartes devant moi, face contre table. Je prends ensuite une longue respiration et il pose ses propres cartes.
— Ç’a m’est arrivé lorsque j’avais quatorze ans, je dis à mon partenaire. Je revenais d’école et j’étais en larmes parce qu’un voyou m’avait battu dans la cour de récréation à la sortie des classes. Ma… Ma voisine qui était en fait la cousine de ma mère m’a vu passer chez elle et a vu ma détresse. Elle est venue me prendre par la main et m’a conduit sur son balcon pour me réconforter… C’était une très gentille dame, mais elle est morte aujourd’hui. Le cancer l’a emporté, comme mon père.
Je déglutis, parce que c’est là où je me souviens du détail qui me perturbe.
— Elle… Elle s’est penchée vers moi et… euh… Elle m’a embrassé sur les lèvres, pour ensuite me dire des trucs comme… Comment peut-on être si cruel envers un garçon si gentil ? Je… Euh...
— Oh purin, dis-moi que ce n’est pas vrai ! commente Rowan, comme s’il vient de se rendre compte d’une chose horrible. Pas toi aussi…
Il frappe la table à deux poings et me regarde comme si je venais de lui raconter une chose horrible. Il est furieux.
— Comment a-t-elle osé embrasser un mineur sur la bouche ? dit-il plus pour lui-même que moi, dérouté par ce qu’il vient d’apprendre.
— Elle… Elle n’a pas sorti la langue, si c’est que tu veux savoir… C’est que…
— Noah, te rends-tu compte que ce n’est pas normal ?!
— Que… quoi ? Enfin… Non…
— Elle a ABUSÉ de toi !
— Mais non…
— Noah… Je suis désolé d’être si en colère mais… c’est une agression sexuelle envers un mineur, qu’elle soit petite ou non, ça reste une agression contre en adolescent qui n’était pas consentant. Ne me dis pas que tu en as jamais parlé à personne…
Je fais signe que non de la tête et je hausse les épaules.
— Je me disais que c’était… juste pour… euh… me réconforter…
— Noah… grogne Rowan avant de cogner sur la table encore une fois. Tu sais quoi, je vais éviter de dire le fond de ma pensée parce que je risque de te dégoûter. Non, mais vraiment… C’est quoi leur problème à ces adultes qui sont en position de pouvoir, qui prennent avantage sur les gosses ?! MERDE, QUOI !
Rowan se passe une main sur le visage et se frotte la barbe. Je peux voir des couteaux dans son regard, mais je sais qu’ils ne me sont pas adressés. Je le vois rarement dans cet état. Il tremble de colère, comme si je venais de lui confesser un crime. Mais ce crime… ce n’est pas moi qui l’a commis. Et j’avoue que je suis un peu perdu.
— Écoute Noah, me dit-il. Ce que tu as vécu, ça n’aurait jamais dû arriver. Il aurait fallu que tu en parles à tes parents. Ta voisine croyait sûrement bien faire, mais je peux te garantir d’expérience avec quelqu’un d’autre dans ma famille, que ce genre de geste peut avoir de graves répercussions sur la psyché d’un mineur.
— Ce n’est pas comme si elle m’avait…
Je ne termine pas cette phrase.
Je baisse mon regard et soupire. Je suis à court de mots.
Au bout d’un moment, Rowan me demande, plus calmement :
— As-tu consenti à ce baiser ?
— Non… ?
— Dans ce cas, c’était une agression, Noah. Ne minimise pas ce que tu as vécu. Si ça te revient maintenant à l’esprit, c’est que ça t’a affecté. Et si ça se trouve, tu as dû refouler tout ça à cause de ton anxiété. Ça m’arrive aussi de refouler des trucs. Je les enfouis au fond de ma mémoire et ils me reviennent que lorsque je m’y attends le moins.
— Je ne mini… Tu crois que je minimise tout ça ? En fait… Je ne sais pas du tout comment je dois me sentir… Je suis confus…
— La personne qui a vécu ce truc, dans ma famille… c’était Nadine, il y a de nombreuses années. Elle était plus jeune que toi, mais c’était un oncle du côté de mon père. Mon père l’a surpris sur le fait alors qu’il était sur le point de faire un truc… et nous ne l’avons plus jamais revu. Il a été banni de notre famille. Nadine a longuement dénié ce que notre oncle lui avait fait. Il était à deux doigts de lui…
Rowan cogne la table avec ses deux mains une autre fois. Il ne termine pas sa phrase lui non plus. Cette blessure remonte à très loin.
— Nadine a été agressée elle aussi ? je formule, confus.
— Bah, tu dois le savoir mieux que quiconque puisque tu étais journaliste… Beaucoup de femmes l’ont été quand elles étaient plus jeunes et le sont encore en tant qu’adultes. Nadine l’aimait beaucoup, notre oncle, mais il purge en ce moment même une peine en prison parce qu’il a été arrêté avec du contenu pornographique juvénile dans son ordinateur. Ça, c’est parce que ma mère l’a dénoncé aux flics.
— Oh Rowan… je ne savais pas… jamais je n’aurais cru que ce genre de chose se serait produite chez toi. Je suis désolé.. J’aurais peut-être dû ne rien dire.
— Ne dis pas de conneries, Noah. Je suis fier de toi pour m’avoir confié un truc aussi important. Je sais que tu ne me mentirais pas sur un truc aussi lourd à porter. Mais je suis furieux contre la cousine de ta mère.
— Je… Je comprends. Au moins, je me console à l’idée qu’elle n’ait rien fait d’autre. Sur le coup, j’étais trop choqué pour dire quoi que ce soit à mes parents. Mais elle m’a fait oublié le voyou de l’école… c’est pour ça que j’ai comme qui dirait… euh… mieux digéré tout ça ?
— Peut-être, mais ça ne reste pas un geste acceptable…
Il soupire et se lève de notre table pour venir de mon côté. Il me tend la main et je me lève. Il me serre ensuite contre lui et nous restons ainsi pendant une longue minute. Un silence s’installe. Pas un silence vide… un silence lourd, comme si les mots avaient besoin de retomber. Je pense qu’il réfléchit autant que moi, en ce moment.
Ce n’est pas pour rien que tout ça m’est revenu à l’esprit aujourd’hui. Parce que ce premier baiser volé avait été fait au début de l’été, quand j’avais quatorze ans. Et dans ce silence, je me souviens encore de la journée chaude et ensoleillée comme si c’était hier.
Elle était mère au foyer. Elle aimait préparer plein de plats qui sentaient très bon, chaque fois que je passais devant sa maison et qu’elle avait des fenêtres ouvertes. Elle offrait souvent des restes à notre famille, parce que mes parents travaillaient beaucoup et n’avaient pas tout le temps de cuisiner. J’aimais beaucoup ses recettes…
Sa fille est présentement aux études et son mari veuf est parti vivre dans la même ville qu’elle. Comme ça, ils pourront rester proches malgré la douleur d’avoir perdu cette femme.
Rowan laissait sous-entendre que son oncle a presque fait un truc impardonnable à sa sœur. Mais leur père l’aurait sauvé à temps. Je ne pensais pas que ma confidence réveillerait un tel souvenir chez lui.
Il y a du vrai dans ce que Rowan m’a dit, que cela aurait pu être refoulé à cause de mon anxiété. J’avoue que j’étais déjà nerveux avant cet incident, mais que les choses ont empiré après celui-ci.
— N’hésite jamais à me dire si tu as un truc de ce genre qui te perturbe, Noah, me dit Rowan avant de lever mon visage vers lui. Je suis là pour toi.
— Je sais, Ro’.
— Elle n’avait pas le droit de te faire ça. Mon pauvre chou…
Je peux lire de la tristesse dans son regard, alors qu’il me caresse la tête. J’aime bien quand il me pose sa main puissante là. Je ferme les yeux et pose mon visage contre sa poitrine et son ventre rebondi. Il est vraiment mon temple, dans tous les sens du terme. Je l'entends respirer au-dessus de ma tête alors qu’il continue de me caresser.
— Le plus bête est que même si je voulais rapporter ce crime aux flics, que peuvent-ils faire de plus que m’écouter ? je soupire. C’était un baiser… et je n’ai pas envie qu’ils aillent déranger Monsieur Dupuis et sa fille, à l’autre bout de la région. Ils n’ont rien à faire là-dedans.
Je rouvre les yeux et lève mon regard vers Rowan.
— Et si elle avait été plus loin avec d’autres enfants…? me demande-t-il. Comme sa fille ?
— J’aime mieux ne pas y penser, Ro’. Elle ne pensait peut-être pas mal faire, mais elle est morte maintenant. Il est trop tard pour que je lui demande pourquoi elle a fait ça. Je sais que je devrais être en colère… mais… Je ne ressens rien d’autre que de l’incompréhension à son geste maintenant.
— C’est une réaction… commune chez les victimes d’agressions, d’après ce que m’a dit mon psy. Certains sont en colère, puis il y en a qui ont peur, et enfin, il y en a d'autres comme toi qui sont confus et qui ne comprennent pas pourquoi ça leur est arrivé. Finalement, il y en a qui ont un mélange de tous ces sentiments négatifs. J’ai dû en parler longuement avec lui, parce que ce qui est arrivé à Nadine m’a beaucoup affecté moralement. C’est une autre raison qui me pousse à aider les gens, en fait. C’est devenu une seconde nature pour moi de m’inquiéter pour ceux qui me sont chers.
— Mouais… ça explique bien des choses.
Je passe mes bras autour de son généreux tour de taille, même si je ne peux pas l’entourer complètement, tellement il est rempli d’amour et de bonne bouffe. C’est ma peluche humaine. Chaque jour passé à ses côtés est pour moi le plus beau des cadeaux que le ciel ait pu me faire depuis ma naissance. Et depuis qu’il connaît mon affection pour les gros bonhommes qui n’ont pas honte de leurs prises de poids, il a commencé à prendre beaucoup d’assurance et à s’aimer juste assez pour que je puisse l’enlacer chaque jour de cette manière. Il a perdu quelques kilos depuis la fin de cet été, mais il est toujours aussi agréable pour les câlins.
— J’adore comment tu me prends pour ta doudou personnelle, formule Rowan au-dessus de ma tête. Ça me fait sentir important… Hi hi…
— C’est parce que tu es important, gros bêta, je réponds avant de lui faire un moue boudeuse.
— Eh bah, ton gros bêta t’aime beaucoup. Vraiment, je suis content que tu m’aies raconté tout ça, petit loup. Je ne sais pas comment j’aurais réagi si elle avait fait pire… Je crois que j’aurais pu… J’aurais pu faire un truc que j’aurais regretté.
Il a le regard larmoyant. Mon histoire est venue lui chercher une corde sensible.
— Tu ne l’aurais pas fait, je déclare. Je le sais parce que tu es une bonne personne.
— Je ferais n’importe quoi par amour, pour toi, Noah.
— Ouais… bah, c’est pareil pour moi.
Il se penche un peu et frôle son nez sur ma tête. Le bout de sa barbe me chatouille et me picote le front. Notre enlaçade me fait presque oublier le sujet de notre conversation précédente. Mais cela m’a fait du bien d’avoir parlé de tout ça avec lui.
— Oh… euh… Au fait Noah, me dit Rowan. Il vaudrait mieux que tu ne dises pas à Nadine que tu connais son secret, la prochaine fois que vous vous verrez…
— Je comprends. Je tâcherais d’être discret avec elle. Tant que tu ne lui dévoiles pas le mien.
— Évidemment.
Il me frotte une joue avec les doigts et nous nous embrassons avec douceur.
Il fait chaud ce soir malgré le climatiseur, mais c’est aussi parce que Rowan dégage une chaleur réconfortante, son corps aussi bouillant qu’un volcan. Durant l’hiver, il est comme un poêle à bois en format humain, mais c’est moins évident de le ressentir en été avec la fraîcheur de l’air climatisé. On en a aussi un autre au fond du couloir, près de notre chambre.
J’aime cette sensation de me retrouver contre son corps si accueillant. Je pourrais y rester pendant des heures, rien que pour m’y reposer et dormir.
— T’es une drogue pour moi, je plaisante avant de me séparer doucement de son tour de taille.
— Si ça peut te consoler, je crois que c’est la même chose pour moi. Chaque fois que je suis près de toi, je ressens la folle envie de t’enlacer.
— Hé hé… Que dirais-tu qu’on termine cette partie de carte ?
— Mouais… Après, on pourrait sortir et aller au ciné. T’en penses quoi ?
— Bonne idée. Ça fait un bail que nous ne sommes pas sortis.
Nous décidons tranquillement de retourner nous asseoir et nous continuons de parler de tout et de rien, afin de changer de sujet.
Nous recommençons ensuite à jouer aux cartes, mais j’ai l’impression qu’un autre poids de mon passé s’est enfin enlevé de mes épaules, grâce à cette confidence. L’idée d’aller voir un film plus tard, me plait beaucoup.
En tout cas, je me sens aussi beaucoup plus proche de Rowan.
Je ne regrette pas de lui avoir dit mon secret. Mais il faudrait que je trouve le courage de le dire à Maman, un jour…
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