Rowan, le 26 janvier 2026

📖 La Grande Ourse ✍️ TeddieSage 📝 2271 mots

Comment ça, ces jeunes ont appelé mon resto, une taverne ? Bof, ces geeks et leurs manies de faire du grandeur nature partout où ça leur chante… Je vous jure, je ne comprendrais jamais comment les gamins de nos jours font pour maintenir leurs rôles alors qu’ils vivent les deux pieds sur Terre. Mais bon, ça demeure mes clients, alors je jouerai le jeu du… tavernier, s’il le faut. Juste pour qu’ils laissent mes autres clients tranquilles. J’ai déjà joué un peu à Donjons et Dragons, mais je n’ai plus tellement le temps pour ça maintenant que je suis occupé avec le travail. 

Je suis gérant de la Grande Ourse, après tout, donc je dois toujours faire en sorte que mes employés soient à leur aise et que notre clientèle ne manque de rien. J’espère que ces gamins réalisent à quel point mes autres clients les regardent bizarrement. 

Nous ne sommes pas à la fête de la Renaissance ; pourtant, c’est comme si c’était le cas avec ce troupeau d’adolescents et de jeunes adultes vêtus d’habits dignes de l’époque médiévale. Mais où est-ce que ce garçon a trouvé une armure pareille ? On dirait une vraie… Ça doit être du plastique. 

Pas de doute… Ces cosplayers sont de plus en plus doués.

— Qu’est-ce que je vous sers aujourd’hui ? je demande à celui qui semble être leur chef, assis au centre d’une grande table où se sont rassemblés huit de ces gamins bizarres.

— De la bière ! lance un ado vêtu d’un casque de fer trop grand qui lui tombe devant les yeux.

— Euh non, toi tu sors à peine des couches, rétorque une amie à sa droite... qui a des oreilles pointues.

— Je suis adulte, je vous signale, j’ai fêté mon treizième anniversaire l’été passé !

Oh pitié, achevez-moi ! Bon, un adolescent qui se prend pour un adulte, comme à l’ancienne époque. Il ne manquait plus que ça. Une mèche rousse me tombe devant l’œil gauche et je la souffle au-dessus de ma tête pour mieux me concentrer sur ce que je vois. Ce sont bien sûr des humains, mais ils sont tous déguisés en créatures fantastiques, sortis tout droit des contes de fées ou de ce que j’avais l’habitude de lire quand j’étais plus jeune. Parce que oui,  Les livres dont vous êtes le héros, c’était mon domaine.

— Un jus de pomme pour monsieur, je dis avant de noter sa commande dans mon calepin…

— Une bière ! insiste le garçon au grand casque avant de donner un coup de poing sur la table.

— Un lait chaud au biberon pour monsieur...

Ses amis s’esclaffent de rire. Il ne trouve pas cette blague marrante alors qu’il croise les bras et s’appuie dos à sa chaise avant de ronchonner des mots que je ne comprends pas.

— Le burger du jour, dit l’elfe qui lui avait fait la remarque, un instant plus tôt.

— Un burger pour la dame, je répète, tout en griffonnant la commande.

À tour de rôle, les adeptes du GN me livrent leurs commandes, d’époque actuelle, fort heureusement. Le petit malin au casque trop large pour sa tête finit par me demander un soda et une assiette de frites. Je suis soulagé qu’ils aient accepté de quitter leurs rôles temporairement, juste pour revenir à notre réalité.

Mon resto-bar accueille surtout une clientèle queer, car nous sommes situés dans le quartier gay de la ville. Cependant, on accueille parfois des ados qui sortent du lycée parce qu’il se trouve tout près de notre lieu de travail. En temps normal, ils ne nous causent pas trop de problèmes. Toutefois, il nous arrive des événements insolites comme la présence de ces adeptes du GN, en ce moment même. Ce groupe-là, c’est la première fois qu’on le voit ici. J’oublie rarement mes clients réguliers. Ils ont tous l’âge d’être des lycéens ou des élèves d’écoles spécialisées.

Je passe du côté de la cuisine pour passer les commandes à mon cuisinier et je consulte mes textos. Noah m’a laissé un emoji en forme de cœur dans notre conversation Messenger. Il est très occupé aujourd’hui avec son travail, donc je ne le verrai pas avant ce soir, puisqu’il doit me rendre visite. Une fois que je lui envoie moi aussi le même emoji, je retourne du côté du resto-bar pour aller servir d’autres clients qui se sont approchés de la petite caisse afin de payer leurs repas. 

Je remarque du coin de l’œil que les cosplayers ont sorti des dés, des feuilles… et leur chef sort de son sac de voyage ce qui semble être un écran de Maître du Jeu. Oh misère, il ne manquait plus que ça ! Des clients tapageurs qui viennent faire leur partie de Donjons et Dragons dans ma taverne ! Euh, non, mon resto ! Ils me mêlent... Ont-ils conscience que c’est un lieu public ici et que tout le monde doit réserver des tables à l’avance, si on veut y passer plus d’une heure ?! Oh la la, ils me compliquent l’existence, là.

Respire... Respire un grand coup, mon bonhomme...

Tu es le propriétaire, oui. Mais tu n’es pas une ordure !

Garde ton sang-froid.

— Ouf, je n’aimerais pas être à ta place, mentionne Roger, un client habituel qui vient de me payer, avant de jeter un air inquiet en direction de la table des rôlistes.

— Crois-moi, j’ai vu pire durant la dernière gay pride, je réplique sans même le regarder, tellement je suis concentré sur le groupe.

Je lui tends ce que je lui dois avec la petite monnaie, puis il sort de l’immeuble, pendant que je règle d’autres factures. Pour compliquer les choses, le téléphone de notre compagnie sonne. Ma collègue s’empresse de prendre le relais des paiements, alors que je réponds à l’appareil.

— Rôtisserie de la Grande Ourse, que puis-je faire pour vous aider ? je formule de ma plus belle voix.

Cette réplique, je la sors une bonne trentaine de fois par jour. Je dirais même que c’est presque devenu ma phrase signature. Je prends en note la commande de l’appel, tandis que les rôlistes commencent à faire un peu plus de tapage avec leurs calculs et leurs phrases improvisées. On n’entend pas tout ce qu’ils disent clairement ; mais il est question d’un baron sanguinaire qui veut qu’on retrouve son épouse enlevée par des sorcières. On dirait une sous-quête tirée tout droit d’un jeu vidéo. Je sais plus lequel...

Je raccroche au client qui vient de terminer sa commande et je retourne assister ma collègue. C’est plutôt occupé en ce moment du week-end, parce que nous sommes un samedi à l’heure du lunch. Ce qui n’était pas prévu, c’était ces rôlistes cosplayers. Leur présence me gênait moins tantôt, mais là, ils commencent à devenir un peu plus encombrants.

Une cliente qui en a marre d’attendre qu’on vienne la servir, de l’autre côté de la pièce, décide de se lever et de partir du resto. Nous avons été si distraits avec tout ce grabuge que nous l’avons tout simplement oublié.

— Eh ! je lance depuis le comptoir. Je n’ai rien contre le fait que vous vous serviez de mon resto pour jouer à tout ça, mais baissez le ton ! Vous perturbez mes autres clients.

— On cherchait juste un endroit qui soit assez taverne, pour commencer notre campagne, répond l’adolescente déguisée en elfe. Et comme vous vous trouviez près de nos maisons, on s’est dit que c’était le meilleur endroit pour nous.

— Dans ce cas, pensez à réserver une table la prochaine fois, réplique ma collègue.

Je jette un coup d’œil rapide de son côté et la remercie tout bas d’avoir exprimé tout haut ce que j’osais pas leur dire tout haut. Le Maître du Jeu se tape le front, ce qui attire mon attention.

— Comment ai-je pu oublier un truc pareil ? grogne-t-il.

— Ouais bah... si tu avais pris ça en note la semaine passée comme je te l’avais mentionné, on en serait pas là, rouspète la fille déguisée en elfe. Mais, bon, je crois qu’on aurait dû engager un meilleur M.J.

— Oh toi, la guenon de service, on t’a rien demandé ! rouspète le garçon au casque trop grand pour sa tête.

Oh non... Il n’a pas osé...

— Comment t’a appelé ma meuf, toi ?! lance un ado vêtu comme un barbare à sa droite.

Et merde ! Les deux adolescents se lèvent de leurs bancs et en viennent aux coups. Le garçon au casque trop grand donne aussi un coup de genou dans les parties intimes du barbare qui plante ses ongles dans la nuque de celui-ci. Leurs amis doivent s’en mêler ; les tables sont renversées et on entend leurs cris résonner à travers tout le bâtiment. Je visionne la scène avec stupéfaction alors que quelques-uns de mes clients interviennent pour venir séparer les deux jeunes hommes qui ont lancé les premiers coups.

Furieux, je contourne le comptoir d’un pas lent et saisis le balai qui se trouve tout près de la porte de sortie et du calorifère. Ils veulent la jouer GN avec nous ? Je vais leur en donner du GN !

— Sortez de mon temple, demi-portions, avant que je ne vous jette une malédiction ! je rugis tel un lion, avant de lever mon bâton improvisé en l’air. Si vous osez remettre les pieds ici et vous comporter de cette façon encore une fois, vous ne reverrez plus la lueur de l’aube et j’offrirai vos corps au Seigneur de la Main et de l’Œil !

Il faut savoir que je suis quelqu’un de très grand et de très imposant. Je savais que ce que je faisais était la chose la plus ridicule qui soit. Seulement… je crois que ça a fonctionné.

— Merde, on est chez l’ennemi ! glapit le garçon au casque trop grand. C’est un monstre ! Partons !

— Il va tous nous tuer ! pleurniche le jeune homme habillé comme un barbare.

Un à un, les rôlistes sortent du resto-bar en vitesse et abandonnent même leurs affaires. Tant pis, ils viendront les chercher plus tard, quand les choses se seront calmées. Au pire, je jetterai tout ça à la poubelle. Mais non... je plaisante. Quoique... ?

Je soupire de soulagement une fois que nous retrouvons le silence dans la pièce. Ma collègue vient me retrouver alors que je soulève la table qu’ils ont renversée. Elle se racle la gorge avant que je me tourne vers elle, un peu gêné par la situation.

— Le Seigneur de la Main et de l’Œil ? me dit-elle, curieuse.

— Vecna, je réplique avant de me passer une main dans les cheveux. C’était un monstre populaire dans l’édition de Donjons et Dragons que j’ai connue quand j’étais plus jeune.

— J’ignorais que tu savais comment y jouer.

— Je n’ai jamais joué une longue campagne, juste une session ici et là pour essayer. Je sais seulement que j’avais beaucoup de potes qui étaient obsédés par Vecna... Le Seigneur de la Main et de l’Œil m’est resté à l’esprit depuis tout ce temps. Pfft... 

Voilà une bonne chose de réglée. Je remercie les clients qui sont venus nous aider à remettre un peu d’ordre après la visite surprise des rôlistes à la Grande Ourse, puis nous nous rendons au comptoir où ils paient pour leurs repas. Les commandes de ces jeunes trouble-fêtes finiront tout simplement à la poubelle, ou bien on les partagera entre nos employés.

Je suis non seulement soulagé que les rôlistes soient partis, mais parce que Noah ne se trouvait pas parmi nous. Je n’aurais pas aimé qu’il me voie en colère, moi qui fais tout pour maintenir une attitude calme et reposante lorsqu’il est à mes côtés. Je l’apprécie beaucoup et sa présence m’apporte beaucoup de bien depuis que je l’ai rencontré il y a plusieurs jours. Je suis curieux de savoir ce qu’il pensera de tout ça lorsque je lui raconterai ma journée ce soir. Je crois que j’ai bien mérité un rendez-vous romantique avec lui. Lui et son si ravissant petit nez…

C’est dingue à quel point l’imagination peut rendre la vie si agréable… Dommage que ces gamins s’y soient pris de la mauvaise manière. Je me sens bête d’avoir ruiné leur première session, mais, comme propriétaire de ma propre taverne, je me devais de veiller au bien-être de mes autres clients, pas vrai ?

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