Freddie, le 23 octobre 2026

📖 La Grande Ourse ✍️ TeddieSage 📝 2903 mots

Il y a encore un peu de brume à l’horizon. Je m’ennuie déjà de l’été parce qu’il ne fait plus aussi chaud qu’il y a quelques semaines. Noah est revenu du rez-de-chaussée du resto avec un sandwich qu’il s’est fait préparé dans la cuisine et le mange d’une main, alors qu’il consulte ses textos derrière moi. De mon côté, je suis penché près du rempart du toit qui me permet de voir le nid de la maman pigeon et de ses petits, niché à l’intérieur le grand bâtiment d’en face qui est abandonné, mais qui n’a pas encore été détruit. 

Le toit a été endommagé au fil des années, et c’est ce qui a permis à cette famille d’oiseaux d’y emménager. Un très grand arbre pousse à côté de l’édifice, mais ne dérange pas les fils d’électricités. Certaines de ses branches ont même commencé à pénétrer dans l’immeuble. Évidemment, le nid se trouve perché sur la plus grande des branches. Ils peuvent se servir de cette branche pour aller se réfugier à l’intérieur, s’ils le désirent. 

Je me demande bien pourquoi la mairie n’a pas encore engagé des ouvriers pour détruire tout ça. Si ça devait être incendié, cela causerait de nombreux dégâts dans le quartier. 

Je me souviens avoir entendu parler de ce vieil édifice qui s’était fait frapper par la foudre deux fois, en ville. C’était lui. Depuis ce jour, les orages semblent l’éviter comme si Mère Nature avait décidé que l’immeuble en avait assez souffert. 

Cet endroit est comme une métaphore de ma vie, maintenant que j’y pense. Malgré les nombreux coups que j’ai reçus de mon père, je tiens encore debout après toutes ces années et j’ai eu la chance de renouer avec Rowan en dehors d’Internet. Je perçois une tache grise se poser près du nid, sûrement la maman pigeon qui revient de sa cueillette pour partager un repas avec ses petits.

Je regrette que mon café me soit tombé des mains, un peu plus tôt. J’en boirais encore, mais je n’ai pas trop envie d’aller en commander un pour l’instant. Perdu dans mes pensées, je me sens dans un drôle d’état. Voilà depuis plusieurs jours, j’ai envie d’exprimer ma masculinité un peu plus que d’habitude. J’ai arrêté d’employer les conjugaisons inclusives dans mes textos avec Noah et Rowan, qui ont remarqué que je n’étais pas dans mon état habituel. Mon genre est encore une fois en train de fluctuer.

Être genderfluid, ce n’est pas toujours évident pour moi. Je me sens à l’étroit dans ce corps qui n’est pas toujours d’accord avec ce qu’il y a entre mes deux oreilles. Pour le moment, je suis assez à mon aise avec Noah et Rowan pour laisser ma virilité se manifester. Ils me font me sentir bien dans ma peau avec leurs compliments. Je me sens plus proche d’eux depuis quelques jours… Peut-être que je me fais des idées… Peut-être que je réfléchis trop. 

Sincèrement, des fois, je me demande pourquoi je ne suis pas capable de simplement être que masculin. Je ne comprendrais jamais pourquoi je comme ça. Il faudrait que j’apprenne à m’accepter, quand même. J’ai vingt-sept ans... Qui si je serais la même personne dans quelques années ?

— T’es silencieux, tout à coup, remarque Noah derrière moi.

— Oh… pardon. Je réfléchissais.

Je me tourne vers mon ami de cœur et rougit timidement.

— Je pensais à mon père, avant que tu reviennes avec ton sandwich, je lui explique. Puis en regardant la maman pigeon, en face de nous, je me suis rendu compte à quel point ma vie avait beaucoup changé.

— Est-ce que ton père a essayé de te contacter dernièrement ?

— Non… Heureusement, parce que je n’ai pas envie de lui parler. Par contre… C’est assez bizarre, mais je crois que, euh…

Je n’arrive pas à terminer cette phrase. Je baisse mon regard en direction de mon petit bedon et soupire doucement. Noah se lève de la table à pique-nique et s’approche. Mon regard croise le sien. Il a l’air inquiet.

— Tu crois que quoi ? me demande-t-il, intrigué.

— Des fois, je me demande si mon identité genrée n’est pas en lien à ma rébellion contre mon père. Je veux tellement éviter de ressembler à cet homme que je me sens beaucoup plus à mon aise lorsque je peux explorer chaque facette de mon corps, m’exprimer comme je l’entends. Être masculin à ma façon, être féminin si j’en ai envie ou refuser d’être un homme ou  une femme quand les genres typiques ne me conviennent plus. Ce sont des pensées un peu idiotes, mais elles me reviennent souvent à l’esprit.

— Mais non, elles ne sont pas idiotes. Si tu as envie d’explorer qui tu es en dehors de la perception de ton père, c’est ton droit. Et il n’y a rien de mal de porter les vêtements qui te plaisent, employer les pronoms qui te plaisent et changer le ton de ta voix, si tu le souhaites. Peu importe ce que tu décides d’être, on s’en fout de ce que ton père pense. C’est toi qui es plus important.

Il pose une main sur mon bras droit. 

Ah, très cher Noah… Nous somme amis depuis tant d’années que des fois j’ai l’impression qu’il me connaît par cœur.

— Il m’a fait détester mon corps… je grogne. Et chaque fois que je me regarde dans la glace, je vois ses yeux bleus au-dessus de mon nez et j’ai envie de donner un coup de poing dans cette glace comme Obélix le ferait à un romain dans tous les films d’Astérix. Rowan et toi, vous me dites parfois à quel point vous aimez mes yeux si expressifs… moi… ils me rappellent toute cette souffrance. Ses nombreuses crises de colère… Ses nombreux cris… Ses coups...

Une larme chaude se met à couler le long de ma joue gauche que j’essuie aussitôt du revers de la main. Je n’aime pas me montrer si fragile en sa présence, mais je crois que j’en avais besoin cet après-midi.

— Ça me fait de la peine de te voir dans cet état, mon pauvre Freddie, dit Noah avant de m’enlacer de sa main libre.

— Désolé…

— Tu n’as pas à t’excuser. C’est ton père qui te doit des excuses pour ce qu’il t’a fait subir. Tu n’y es pour rien s’il est une ordure.

— Oui mais… je n’aime pas me sentir si instable. C’est comme si je me cherchais encore après toutes ces années.

— Tu n’as que vingt-sept ans, Freddie. Tu es encore jeune, tu sais ? Tu as encore plein d’années devant toit pour comprendre qui tu es réellement.

— Bah, à part ma passion pour Donjons et Dragons, raconter des histoires, et mon côté exhibitionniste sur le web... je ne sais pas trop qui je suis.

— Tu es notre ami, tu es créatif, tu es marrant, tu es dramatique, tu es séduisant, tu es chaotique et tu as une très bonne écoute.

Je grimace un peu. D’un côté il n’a pas tort. Ce sont bel et bien des traits qu’on peut m’associer depuis plusieurs années. Mais je me sens toujours comme un imposteur qui a volé la place de quelqu’un d’autre.

— J’ai aussi une très mauvaise estime de moi-même, je soupire.

— Moi aussi, il m’arrive aussi de ne pas avoir confiance envers mes propres capacités… Mais disons que depuis que je travaille ici, j’ai de moins en moins de doutes. Je crois que le jardinage, c’était fait pour moi. Et j’aime bien l’ambiance du resto. Les autres employés sont sympas avec moi. Ça ne me dérange plus autant qu’avant de servir les clients. Tout le monde a été compréhensif avec moi. Tu sais à quel point je peux être très nerveux avec les étrangers…

Je hoche la tête et il enlève sa main de mon bras.

— Désolé, je ne voulais pas rapporter tout ça à moi-même, avoue Noah.

— Ce n’est pas grave. Je sais que c’est parce que tu as de la compassion. En tout cas, tu es beaucoup moins anxieux qu’à l’époque où on s’est connu. Toutefois… avec moi tu n’as jamais été timide, maintenant que j’y pense. C’est même toi qui as initié notre amitié.

— Ah, oui… C’est vrai… Il faut dire que ça remonte à loin, tout ça…

Je me souviens encore du jour où il était venu me voir sur les estrades de son école, alors que mon équipe de football et moi, nous devions jouer un match contre la sienne, enfin, celle de son cousin Simon. Moi, pour décompresser, je lisais un manga qu’un proche m’avait passé. L’un des premiers volets de One Piece. Noah avait toujours eu la parole facile avec moi, au point où j’étais surpris de le voir perdre tous ses moyens avec d’autres personnes. J’imagine qu’il était à son aise avec moi, parce que j’étais tout aussi timide que lui. Il a toujours fait preuve d’empathie, c’est l’une de ses plus grandes qualités.

— En tout cas, je ne regrette pas de t’avoir rencontré, me dit Noah avant de prendre une bouchée de son sandwich.

Il s’est pris un sous-marin BLT à la dinde. Je commande souvent ce plat durant la semaine parce que c’est excellent. Mais j’admets que je mange beaucoup trop de pains ces derniers jours. J’essaie de faire attention à mon niveau de sucre sanguin. Mon docteur m’a reproché lors de notre dernier rendez-vous qu’il avait encore augmenté et qu’il comptait me mettre sur Ozempic… Encore une fois, j’ai refusé parce que cette merde peut rendre les gens aveugles ou leur causer d’autres problèmes de santé. C’est pour ça que j’ai commencé à marcher plus souvent. Parce que j’essaie de maigrir.

— Tu vas me faire regretter d’avoir commencé une diète, toi… je soupire.

Je regarde la dernière bouchée du sandwich avec une expression piteuse, mais Noah prend cette opportunité pour me fourrer le morceau dans ma bouche. Je cligne des yeux alors qu’il éclate de rire. Toujours aussi taquin, celui-là… Bon, niveau hygiène, c’est à revoir. Mais je mastique quand même le bout.

— Un peu de pain ne te tuera pas, remarque-t-il. À moins de faire de sérieuses réactions au gluten. Tu me le dirais, n’est-ce pas ?

Je hoche la tête et rougit d’embarras. Évidemment que je lui dirais. Mais bon, je ne suis pas allergique au gluten. Par contre les fruits de mer et les crustacés sont dangereux pour ma mère et moi. Mon père m’a déjà puni une fois pour lui avoir manqué de respect en me forçant à avaler une crevette froide juste pour me prouver que je n’avais pas la même allergie que ma mère. Et devinez qui a passé la nuit à l’hôpital ensuite ? Moi. Ma mère était furieuse contre lui, mais pas encore assez furieuse pour demander le divorce.

Je secoue la tête pour chasser ces pensées pour alors engloutir le morceau de sandwich que Noah m’a donné. Je ne devrais pas tarder à partir me promener un peu autour du quartier. Je n’en ai pas envie, mais je dois le faire avant ma prochaine partie de Donjons et Dragons avec mes joueurs. J’ai déjà mangé un peu de salade avant de partir de chez moi. 

Le café, c’était mon carburant et malheureusement, je n’ai pas bu une seule gorgée. Je peux remercier Noah de m’avoir chatouillé, plus tôt. C’est pour ça que le gobelet est toujours renversé au sol. Pfft... 

— Ah… maintenant que j’y pense, je ne sais même pas si je fais des allergies, moi, commente Noah qui fixe à présent dans le vide.

— Rowan est allergique aux piqûres d’insectes et au pollen, je remarque.

Noah se tourne en direction de la serre et dit :

— Ah ouais, Rowan se tient rarement près des plantes à cause des insectes. Ça m’était sorti de la tête pour être franc avec toi.

— C’est pour ça qu’il passe moins de temps à l’extérieur que nous.

— Et il était congestionné pendant des jours au début de l’été, se souvient-il. C’est dommage que la nature et lui ne font pas bon ménage.

— Je ne crois pas qu’il s’en plaigne puisqu’il préfère s’occuper du resto.

— C’est vrai. Au moins, ses comprimés sont efficaces.

Nous entendons des battements d’aile à notre droite. Nous tournons nos têtes en direction de la mangeoire à oiseaux. La maman pigeon et ses petits sont venus se poser tout près et ils picorent déjà des vers de farine. Un de ses enfants s’est perché sur la fontaine et a décidé de boire avant ses frères et sœurs. 

Je crois que c’était le signal pour que je parte.

— Tu t’en vas ? me demande Noah alors que je me dirige tranquillement vers la porte du toit.

— Ouais, je dois aller marcher un peu. Merci de m’avoir tenu compagnie.

— Ah, zut… j’aurais aimé que tu passes un peu plus de temps avec nous. Rowan ne va pas tarder à revenir de la livraison.

— Je sais. Mais je vous verrai ce soir.

Il est déçu, mais compréhensif. Je lui avais dit plus tôt que je ne resterais pas longtemps. J’avais besoin de bien me réveiller avant d’aller faire mes exercices de la journée. C’est la dernière fois que je veillerai aussi tard pour une session de D&D. Ce soir, je compte bien me coucher de bonne heure.

Au moment où je suis sur le point de tourner la poignée de la porte, je ressens les mains de Noah qui m’entourent le tour de taille. Il pose sa tête contre mon chandail blanc et me serre contre lui. 

Je deviens aussi raide qu’une barre de fer et rougit. Je tourne la tête un peu dans sa direction, mais je n’arrive pas à le voir de ma position, puisque je suis plus grand que lui.

— Je t’aime, Freddie, me dit Noah. Je tenais à ce que tu le saches.

Je déglutis. Mon corps se détend aussitôt et je pose mon regard sur la porte devant moi. Le temps semble ralentir autour de moi pendant un instant. Je voudrais bien lui répondre, mais je ne trouve pas les mots. Au bout d’un moment, il enlève ses bras d’un geste brusque et se dirige vers la serre.

— Tu… Tu n’as pas besoin de me répondre quoi que ce soit… Oub… Oublie ce que j’ai dit, remarque Noah qui est tout à coup mal à l’aise.

J’avoue que je suis perdu. Un peu confus aussi. Je jette un regard vers lui et voit qu’il joue avec une mèche de se cheveux qui dépasse devant l’une de ses oreilles. Ensuite, je retourne mon attention vers la porte du toit qui mène au resto. Je pourrais rester ici et lui répondre quelque chose de plus intelligent, mais quelque chose en moi me dit que ce n’est pas le bon moment. Je tourne la poignée et pousse la porte. Dans un état second, je descends l’escalier qui mène au rez-de-chaussée et ne remarque même pas Rowan qui montait en même temps.

Euh, Fred ? commente la voix de mon ami derrière moi.

Je ne me retourne pas. Je continue mon chemin, perdu dans mes pensées. Pourquoi faut-il toujours que je complique tout ? Chaque fois que je sens que les choses peuvent devenir intéressantes, je prends la fuite. Mais je ne veux pas détruire ce qu’il y a de beau entre Noah et Rowan. Ils n’ont pas besoin de quelqu’un comme moi pour leur mettre des idées dans la tête ! Franchement, pourquoi a-t-il fallu que je revienne ainsi dans leurs vies, alors qu’ils étaient déjà en train de se reconstruire ?! Je ne veux pas m’imposer… Je dois pas m’imposer. Je dois partir d’ici… marcher… respirer…

— Freddie, me dit Rowan avant de me prendre le bras.

Je m’arrête sur la marche d’escalier et revient à la réalité. Je me tourne vers mon meilleur ami de toujours et ce dernier m’observe comme s’il s’inquiète pour moi. 

Je prends une grande respiration et souris bêtement.

— Ro… Rowan, je dis, d’un ton nerveux. Qu… Quoi de neuf ?

— Reste. Il faut qu’on parle. C’est important.

Je suis sur le point de dire non, mais je vois qu’il a l’air préoccupé. Je ne sais pas ce qu’il a derrière la tête, mais il me tient la main à présent et me fait signe de le suivre sur le toit. 

Je me demande bien ce qu’il souhaite me dire…

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