Noah, le 23 octobre 2026 (2)
Freddie est parti si vite que j’ai compris que je n’aurais pas dû lui faire cette déclaration alors qu’il avait le dos tourné. Je ne sais pas ce qui m’a pris mais c’était plus fort que moi. Il fallait que ça sorte. Il fallait que je lui dise que je l’aime. Après tout, ça fait maintenant une dizaine d’années que ça traîne, tout ça. Il savait que j’avais toujours eu le béguin pour lui, même s’il désirait une amitié à distance. Mais depuis que nous avons commencé à nous fréquenter amicalement en dehors du web… les choses ont changé. On se voit pratiquement tous les jours, maintenant qu’on sait qu’il vit près de notre appartement. On mange souvent ensemble. On va chez lui et il vient chez nous pour des activités. Je l’aide même à choisir ses vêtements des fois, quand il doit sortir pour des rendez-vous importants. Je crois, malgré tout, que j’ai commis une bêtise.
La porte du toit du resto s’ouvre à nouveau derrière moi. Je fais volte-face pour voir Rowan qui en sort, accompagné de Freddie dont il tient la main. Je les regarde à tour de rôle, surpris de voir que Rowan est de retour de sa dernière livraison et soulagé de voir que Freddie est revenu, malgré lui, sur ses pas.
— Mais vas-tu me lâcher, à la fin ? boude Freddie à Rowan.
— Pas avant que tu écoutes ce que j’ai à te dire. Et je veux que Noah soit présent pour ce qui va suivre, parce que lui et moi, on se dit tout.
Rowan lâche alors la main de notre ami, qui l’observe d’un air stupéfait.
— Je sais que le moment est mal choisi, poursuit mon compagnon, mais je crois qu’il est temps pour nous de te dire quelque chose d’important.
Nous ? Oh, il veut parler de ça…
Rowan me regarde d’un air interrogateur, mais résolu. Je hoche la tête, car je veux lui montrer que je suis d’accord avec lui.
Freddie pose son regard sur son gobelet de café renversé, un peu plus loin. Le pauvre, il doit être épuisé. Ça se voit qu’il n’est pas dans son état normal. Et je crois que j’ai empiré les choses avec ma déclaration, il y a quelques minutes.
— Fred ? dit Rowan alors qu’il se tourne vers lui.
— Oui, Ro’ ? demande le grand blond, curieux.
— Tu es conscient qu’on agit bizarrement avec toi depuis quelques jours. Je le remarque dans tes expressions que tu es mal à l’aise. Je suis désolé. Seulement… Seulement il y a une raison pour laquelle Noah et moi, nous agissons comme ça avec toi. Et je… Enfin…
— Je lui ai dit, je formule à Rowan qui sursaute et se tourne vers moi.
Ce dernier penche la tête d’un côté et me regarde, surpris.
— En partie, je déclare avant de déglutir. Je lui ai avoué mes sentiments.
— Ah… voilà qui est, euh… embarrassant… couine Freddie, timidement.
— Je ne vois pas ce qu’il y a d’embarrassant à ce que deux hommes te disent qu’ils t’aiment, Freddie, grogne Rowan avant de retourner son attention vers lui.
Les yeux de notre ami blond deviennent grands ouverts lorsqu’il réalise que mon partenaire est en train de sous-entendre.
— Je t’aime depuis que nous sommes gamins, Fred ! dit Rowan. Tu ne l’as jamais su parce que je croyais que t’étais hétéro et que tu me voyais comme un frère. Puis j’ai rencontré Tommy et j’ai mis les sentiments que j’avais pour toi de côté… Voilà. C’est dit. C’est ça que je devais te dire… C’est sorti de travers…
Rowan regarde dans le vide et grimace dédaigneusement, comme si ses propres mots le vexaient. Il reprend alors une expression plus calme, quelques secondes plus tard. Freddie rit nerveusement à cette déclaration, il est rouge comme une tomate et recule de quelques pas en direction du rempart qui nous empêche de tomber du toit du restaurant. Je ressens un nœud dans mon estomac.
— Mais c’est quoi votre problème ?! demande Freddie, exaspéré. Vous pouvez pas me faire ça. Me demander de choisir qui je préfère de vous deux…
Il se tourne dos contre nous et fixe le bâtiment d’en face. Il s’approche du rempart et s’appuie sur ce dernier. Il est clair qu’il est bouleversé.
— On ne te demande pas de choisir, Freddie, déclare Rowan avant de se tourner vers lui. Juste… Juste de comprendre que nous t’aimons. C’est tout.
— Ah c’est beau ça… me voilà coincé dans un triangle amoureux avec un couple qui vit déjà le parfait bonheur… J’suis con… Pourquoi j’ai repris contact… ?!
Je m’approche un peu d’eux, la gorge serrée. Je n’aime pas le voir dans cet état. Nous avons pourtant discuté du polyamour à quelques reprises, ces dernières semaines. Je ne pensais pas que la conversation tournerait au vinaigre...
— Il n’y a pas de triangle, dit Rowan. Enfin, pas comme tu l’imagines.
— Nous voulons de toi, Freddie, je m’empresse de formuler, comme pour assister mon partenaire. On souhaite partager notre vie avec toi.
Rowan m’affiche un regard complice et esquisse un sourire, l’air de me dire qu’il approuve mon geste. Toutefois, nous nous tournons aussitôt vers Freddie lorsque nous l’entendons sangloter. Ce dernier se tourner tranquillement vers nous. Il tremble un peu et nous observe à tour de rôle.
— Ce… Ce n’est pas une mauvaise plaisanterie, hein ? dit-il, incrédule.
— Pas du tout, Freddou, déclare Rowan avant de passer un bras par-dessus son épaule. Je suis amoureux de toi, comme je suis amoureux de Noah. Et Noah ressent la même chose pour nous. C’est con, je sais, mais il faut croire que nous étions destinés à former un poly... poly... euh...
— Polycule, je corrige.
— C’est ça ! Hé… Hé… Hé… Je perds mes mots... C’est l’émotion.
Rowan se gratte la barbe, un peu embarrassé.
— Ah… c’est vrai… C’est moi qui a initié tout ça… renifle Freddie.
— Enfin, j’en ai parlé un peu aussi, je déclare avant de m’approcher un peu plus d’eux. Allons, Freddie… depuis tout ce temps, tu le sais bien que je ne voudrais jamais te mettre dans une situation aussi stressante !
— Bah, vous m’avez fait peur, crétins ! pleure alors notre meilleur ami. Je croyais que j’allais perdre l’un de vous deux, si je devais choisir et…
De grosses larmes coulent sur son chandail alors qu’il essaie de se retenir.
— Mais non, gros bêta ! s’esclaffe Rowan avant de lui faire une bise sur la tête. Il n’y a aucune raison pour que nous t’abandonnions.
— C’est tout le contraire, Freddie, je lui dis avant de lui prendre les mains. Nous voulons vivre avec toi à nos côtés.
Pour toute réponse, Freddie m’enlace, et me serre contre lui. Il pleure encore et renifle à quelques reprises. Rowan nous entoure alors de ses bras forts et pour la toute première fois, nous ressentons nos cœurs battre l’un contre l’autre. Ces étranges tensions qu’il y avait eu entre nous, diminuent tout doucement. À la place, un sentiment de confort et d’amour empli tout mon être. Je lève mon visage vers celui de Freddie et lui affiche mon plus beau sourire. J’ai trop envie de l’embrasser… Mais je vais me retenir pour le moment.
— Z’êtes c...conscients que je suis pas t...tout à fait un homme, hein ? dit Freddie, un moment plus tard. Je sais que vous êtes gays… J’suis pas f...fou…
— On s’en fout des étiquettes, déclare Rowan. Tant qu’on s’aime, c’est tout ce qui compte… Pas vrai Noah ?
Je hoche la tête et me lève ensuite sur la pointe des pieds pour donner une bise sur le menton barbu de Freddie. Elle pique tout autant que la barbe de Rowan, même si elle est plus courte. Notre ami blond glousse et m’embrasse sur le front.
— Tu croyais vraiment qu’on allait te rejeter après les quatre belles semaines qu’on vient de passer ensemble, pas vrai ? commente Rowan.
Freddie hoche la tête. Il ne pleure plus autant.
— Je commençais à me sentir de trop, dit-il. Je croyais que je vous volais trop de moments intimes que vous auriez pu passer ensemble.
— Bah, nos moments étaient déjà intimes puisque tu étais là…
Freddie et Rowan se font face à face, maintenant. Leurs fronts se touchent, et leurs nez sont sur le point se le faire aussi quand tous deux commencent à glousser. Comme de vieux amis qui réalisent enfin qu’ils s’aiment, j’ai l’impression d’assister à une renaissance.
Oh, on dirait bien qu’ils hésitent.
Mais, mais... embrassez-vous, merde !
Et tout à coup, comme s’ils avaient lu dans mes pensées, les deux ours se rapprochent un peu plus et échangent leur premier baiser. Cette vision provoque en moi un frisson de plaisir ; tout mon corps se raidit. Mon membre touche sa jambe, le sien frôle mon torse. Sa chaleur est enivrante. Il me désire… Il nous désire… Comme j'ai envie d’eux… Je souhaite tant que nos corps se mêlent, ne faire plus qu’un avec eux quand soudain, la porte du toit du resto s’ouvre.
— Euh patron, il y a un client qui veut vous—
Nous nous tournons en direction de Paul Henry, l’un des cuisiniers qui travaille pour le resto. Il ne termine pas sa phrase. Il nous remarque avec une expression de gêne et recule pour refermer la porte devant lui.
Aussitôt, nous nous relâchons tous et nous séparons comme si nous venions de recevoir un coup de fouet. En état de choc, je me cache derrière Rowan.
— Et merde… constate Rowan avant de nous regarder à tour de rôle. Désolé les gars, le devoir m’attend en bas.
— Tu… Tu peux aller rejoindre Paul, je dis nerveusement.
— J’ai trop honte… couine Freddie qui regarde dans le vide. On nous a vu… Et s’il racontait tout ça à vos collègues ?
— Pour faire quoi ? dit Rowan. Nous dénoncer ? C’est moi, le patron.
— Ah, ouais… c’est vrai.
— Je te rappelle que nous sommes des adultes consentants, Freddou !
Je ressens mes joues devenir aussi chaudes que le reste de mon corps. Si Rowan me regardait, je suis certain qu’il me dirait qu’elles sont rouges. Il nous salue et se dirige vers la porte pour ensuite l’ouvrir et la traverser. Lorsqu’elle se referme derrière lui, je me retrouve seul avec Freddie. Ce dernier se tourne délicatement vers moi et je constate qu’il est tout aussi angoissé que moi.
Au bout d’un moment, je suis celui qui brise le silence.
— A… Alors, je te plais, pas vrai ?
Il se contente de hocher la tête.
— Je suis soulagé de voir que c’est réciproque, pour être franc avec toi.
— Bah, je t’ai toujours trouvé mignon. J’avais juste peur que les choses ne fonctionnent pas entre nous, à cause de mes problèmes…
— Je t’ai quand même dit plusieurs fois que je t’acceptais tel que tu es…
— Je sais… Mais j’avais peur…
— Ouais bah, t’as eu le culot d’embrasser Rowan avant moi.
Je lui fais un bec de canard pour lui montrer un brin de jalousie. Il glousse et se penche vers moi. Il pose l’une de ses grandes mains dans ma chevelure et commence à la caresser avant de poser son front contre le mien. MAIS, JE FOND ! Mon cœur bat la chamade quand il me bécote le nez.
— Oh toi… je murmure. Je ne sais pas ce qui me retient…
— Pour faire quoi ? formule Freddie, confus.
— Pour faire ça !
Aussitôt, je lui saute à la nuque et entour son corps avec mes jambes. Surpris, il m’attrape par le postérieur, comme par réflexe et m’empêche de tomber dans le vide. Il cligne les yeux, bouche-bée.
— Mon héros… je dis avec un grand sourire.
— T’es con, glousse-t-il.
Je lui rends son bisou sur le nez.
Nous nous regardons tendrement pendant quelques secondes. Voilà des années que j’espérais ce moment avec lui. Depuis le premier jour où je l’ai rencontré, quand nous étions ados. Il était si mignon… et maintenant, c’est une belle bête séduisante qui a su charmer mon cœur avec son contenu spicy…
— Merci Noah… me dit-il.
— Euh… pourquoi ?
— D’avoir toujours cru en moi… et de me permettre de partager tout ça avec vous. Tu n’as pas idée à quel point j’avais peur de vous perdre.
— Oh ça va. Tu as fait la même chose pour moi depuis notre adolescence.
— En fait… Je voulais aussi parler de Rowan… Je ne voulais pas te le voler.
— Tu ne voles personnes, je peux te l’assurer. Rowan et moi, nous sommes assez grands pour comprendre ce dont nous avons besoin… Tout comme toi.
— Je vais devoir m’y habituer dans ce cas.
— Fred…
— Mm ? Oui ?
— Embrasse-moi… grosse nouille !
— Oh ! Ha ha…
Il s’approche un peu plus de mon visage et nos lèvres se frôlent enfin. Son haleine sent le café. Je ressens un autre frisson me parcourir l’échine. Cette fois, je suis beaucoup plus détendu. Je continue à l’embrasser pendant un moment, jusqu’à ce que je me retire doucement pour appuyer ma tête contre son épaule. Je le serre contre moi et il me porte comme si j’étais un poupon. Je me sens si bien dans ses bras. Je me sens aussi léger qu’une plume.
Il commence à tituber un peu, mais se ressaisit.
Je ne vais pas tarder à lui demander à me poser par terre, mais j’ai encore envie de passer un peu de temps comme ça, à me faire chouchouter par mon grand ami de cœur. Pendant un moment, j’oublie tous les petits tracas de ces derniers mois.
Qu’il fait bon de vivre entouré de ceux que j’aime…
Je ne pourrais demander mieux.
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