Rowan, le 28 octobre 2026
J’ai arrêté de compter le nombre de jours depuis que Noah est venu s’installer à l’appart’. Puis Freddie est revenu(e) dans nos vies après plusieurs années à se cacher derrière un écran d’ordinateur, car iel souhaitait explorer la vie en dehors du contrôle de son père ; ainsi que changer ce qui lui déplaisait de son ancienne vie.
Ce n’est plus le jeune homme athlétique qui n’était que l’ombre de son père. Iel est devenu(e) quelqu’un à part entière. Certes, sa vie a pris un tournant bien différent duquel iel s’est tracé lorsqu’iel était plus jeune. Néanmoins, iel est heureux(se) de pouvoir raconter des histoires avec des gens qui participaient à ses sessions de Donjons et Dragons.
Je me rappelle encore quand Freddie était beaucoup plus mince que moi, durant notre adolescence. Maintenant qu’il a quelques rondeurs, ça me fait toujours tout drôle. Iel se définit comme une sorte de nounours gender, gothique et un peu punk quand iel ne se dissimule pas derrière une carapace plus discrète pour se promener en public. En ligne, c’est une star du strip-tease, en tenue de drag queen avec quelques accessoires qui lui donnent une allure de renard(e). Iel est assez doué(e) pour séduire son public dans des sessions de danses envoûtantes, toujours accompagnés avec une musique bien choisie et un déguisement qu’iel enlève graduellement dans chaque vidéo.
Enfin, qu’iel enlevait, car iel a arrêté de produire son contenu érotique dès qu’iel s’est dévoilé(e) à nous. Et Freddie vit avec Noah et moi, désormais. Hier, nous avons transporté les dernières boîtes de l’appartement qui se trouve à quelques portes de nous. Iel a remis les les clés au représentant de mes parents qui sont les propriétaires de ce bloc, et nous lui en avons offert deux nouvelles pour ici. J’ai dû en discuter avec mes parents et ils ont décidé de louer son ancien appartement à quelqu’un d’autre à la place. Étant donné que Freddie avait déjà payé son loyer pour les prochains mois, le nouveau locataire pourrait y vivre sans dépenser le moindre sous à mon père et ma mère. Là, Freddie paiera les factures avec nous, à partir de maintenant. Et c’est dingue à quel point on ne réalise pas à quel point elles s’accumulent au fil du temps ! Même si l’argent n’est pas un problème pour moi, je n’ose pas imaginer comment Noah et Freddie ont fait pour s’en sortir durant toutes ces années. De toute façon, le coût de la vie a tellement augmenté depuis le coronavirus que je ne voudrais pas vivre seul, si j’avais été à leur place.
— Merde, mon dos va me lâcher ! grogne Freddie, alors qu’iel se relève après avoir posé une grande boîte sur le lit de sa chambre.
— Besoin d’un coup de main, Freddou ? je demande, depuis le cadre de la porte. Je pense que tu devrais faire une pause et venir souper avec nous…
— Pas maintenant, Rowan. J’en ai encore pour quelques minutes… et je dois me préparer pour ma session de ce soir avec mon autre campagne.
Iel a déjà tout installé son équipement de Maître du Donjon, meneur ou meneuse, dans ses propres mots. Puisqu’iel travaille exclusivement en ligne, iel doit prendre soin de bien entretenir son ordinateur et s’assurer que ses logiciels soient toujours à jour. Iel gère au moins deux ou trois campagnes différentes chaque semaine et compte en commencer une quatrième, prochainement parce qu’un groupe vient de terminer une aventure dans son monde fait sur mesure.
Sa réputation est devenue très bonne dans le milieu, depuis quelques années et ses tarifs sont raisonnables. La majorité de son revenu venait toutefois de son contenu semi-érotique, qu’iel a décidé de laisser tomber parce que cela ne lui amusait plus autant que son autre boulot. Sans oublier qu’iel désirait trouver l’amour.
Il y a aussi la communauté fétichiste dans laquelle Noah et lui font partie, mais ça c’est un autre sujet. Noah m’a expliqué que les fans de Freddie avaient remarqué son absence et plusieurs parmi eux demandaient de ses nouvelles. Comme iel n’a plus tellement envie de se dévêtir sensuellement pour de purs étrangers, je crois qu’iel a décidé de simplement partir sans dire au revoir.
Je suis heureux que Freddie soit assez à son aise pour vivre en colocation avec nous, mais je me demande s’iel va bien. Je lae sens un peu distant(e). Peut-être serait-il plus prudent de ne pas lae brusquer. Lorsqu’iel se sentira prêt(e), iel nous dira ce qui ne va pas, j’en suis sûr.
— Le souper est prêt ! lance Noah depuis la cuisine.
— J’arrive dans une minute ! je réplique aussitôt.
Noah a préparé du bifteck avec des légumes du jardin du resto. Il cuisine plus souvent pour moi, depuis qu’il a emménagé dans l’appart’. Il a pris beaucoup plus d’assurance, en tout cas. Avant, il était trop gêné de me laisser goûter à quoi que ce soit d’autre que ses pancakes, tellement il était gêné par ses capacités culinaires. Je trouve qu’il se débrouille bien. C’est un peu grâce à Paul, du resto, s’il a commencé à cuisinier plus souvent parce qu’il lui ont montré quelques astuces. Je cuisine moins souvent que Stacy, Monique et lui, donc je suis surtout occupé à servir les clients et à m’assurer que tout se passe bien dans le resto.
Freddie n’est pas un(e) cuisinier(ère) très actif(ve) comme elle n’a pas souvent le temps de préparer ses repas. Iel préfère les acheter déjà préparés et les réchauffer, vu son emploi du temps en ligne ; c’est-à-dire, son travail.
— T’es certain(e) que tu veux pas de mon aide, Fred ? je lui demande. Tu es dans les boîtes depuis ce matin et euh…
— Oh, ça va Rowan. Ce n’est pas la première fois que j’emménage quelque part. Je commence à être habitué(e).
Iel se tourne vers moi et se passe une main dans sa queue de cheval qui pend par-dessus son épaule. Iel est habillé(e) avec un tee-shirt noir et un pantalon de la même couleur, aujourd’hui. Iel a opté pour ne pas porter trop d’accessoires et ne s’est pas maquillé depuis hier. Iel a l’air très masculin aujourd’hui, mais depuis quelques jours, Noah et moi, on essaie de plus en plus d’employer les pronoms neutres ou des expressions épicènes. Juste pour qu’iel soit à son aise.
— Est-ce l’appel que tu as reçu de ta mère qui te met dans cet état ? je formule ensuite. On dirait que tu es moins bavard(e) depuis midi…
Sur le coup, son teint rougit. Iel bafouille un peu et évite mon regard pendant un instant. Ils ont parlé de son père. Je le sais parce que je l’ai entendu prononcer son prénom, plus tôt, lorsqu’ils se parlaient. Depuis le divorce entre ses parents, Freddie ne le considère plus comme son père. De toute façon, ce dernier l’a déshérité alors qu’iel devait hériter d’une petite fortune plus tard. Freddie s’en fiche évidemment, puisqu’iel sait se débrouiller sans ses parents. Toutefois, je sais que lorsqu’il est question de son père, cela a toujours le don de le renfermer sur lui-même.
— Ouais… Elle a reçu un coup de fil d’un avocat de mon ex-daron. Apparemment, il m’espionne juste assez pour savoir que j’ai affiché mes fesses sur le dark web à plusieurs reprises. Évidemment, c’est sur Maman que c’est tombé. Elle m’a expliqué qu’il est furieux et croit dur comme fer que je fais tout ça pour ternir à sa réputation. Et que j’ai intérêt à ne jamais dévoiler mon visage au complet ou mon identité en ligne, sinon ça pourrait affecter sa carrière politique et j’en passe. Blablablah… Il fait sa grosse chiasse, comme d’habitude.
— Ah, parce qu’il te fait encore des menaces, maintenant que tu es adulte ?
— Ouais… mais c’est pas ça qui me dérange le plus. C’est qu’il fasse harceler ma mère par son putain d’avocat qui me met en rogne.
— Mais pourquoi ne le bloque-t-elle pas, comme elle l’a fait pour ton père ?
— C’est le cousin de ma mère. Ils sont en très bons termes, malgré le fait qu’il travaille pour son ex-mari. Il n’est pas toujours d’accord avec l’attitude de merde du trou du cul. Il est bien payé, mais n’aime pas ce qu’il nous a fait subir pendant de nombreuses années. J’crois qu’il s’en veut parce qu’il a introduit mes parents alors qu’ils allaient tous à la même université.
— Ah ouais… une affaire de famille.
Freddie balaie cette phrase du revers de la main avant de retourner son attention dans sa boîte qui contient ses statuettes de dragons. Je crois que je vais lae laisser réfléchir à tout ça et ne pas trop lui mettre la pression. Si iel souhaite m’en parler plus tard, je serais à son écoute. Je lae connais assez bien pour comprendre qu’iel a besoin d’être seul(e).
Malgré cet incident avec l’avocat de son père qui lui fait broyer du noir, Freddie s’adapte bien à notre vie commune avec Noah et moi. Bien qu’iel demeure à notre appartement lorsque nous partons travailler, iel se porte déjà volontaire pour les nombreuses tâches que nous devons faire au quotidien. Puisque l’endroit où nous vivons est assez grand, nous avons conclu qu’il y aurait assez d’espace pour ses affaires, ainsi que les nôtres. C’est pourquoi nous lui avons suggéré de venir vivre avec nous et iel a accepté.
Le décor a déjà beaucoup changé depuis qu’iel a commencé à déballer ses affaires. Nous retrouvons des posters de Donjons et Dragons ici et là, dans le living-room, des livres du guide du joueur dans notre bibliothèque, des affiches de motivation, au-dessus des pots de fleurs et de plantes de Noah, et j’en passe. L’appart’ est devenu un peu plus vivant avec sa présence.
Freddie n’avait pas beaucoup d’objets à transporter, puisqu’iel ne s’était pas attendu à vivre à ses anciens appartements très longtemps. Alors iel avait toujours fait en sorte d’avoir très peu de choses en sa possession. Pour les objets plus lourds tel que les divans, les causeuses, les lave-vaisselles ou bien les machines à laver et les sécheuses, iel faisait toujours de son mieux pour déménager dans des blocs où ils étaient fournis par leurs propriétaires. Et bien entendu, mes parents tiennent à faire bonne impression auprès de leurs locataires ; alors ils en fournissent dans tous les appartements.
C’est dispendieux de vivre en appart’, mais mes parents offrent quand même d’excellent logis aux gens qui viennent vivre en ville. Par contre, je dois admettre qu’on ne pourrait pas trouver mieux ailleurs. On en a pour notre argent, grâce à eux. Et quand on vit à deux ou à trois dans le même endroit, ça soulage un peu nos porte-monnaies. Papa et Maman ne me font pas de traitement de faveur, sous prétexte que je suis leur fils. De toute façon, j’aime pouvoir les payer avec l’argent que je récolte chaque mois au resto. C’est agréable de pouvoir exister en dehors de l’héritage de notre famille. Par fierté, je ne pourrais pas accepter qu’ils baissent le prix de mon loyer non plus.
— Aïe ! j’entends depuis le couloir.
Je tourne mon regard en direction de la cuisine lorsque j’arrive à proximité du salon. La salle à manger y est connectée, ainsi que la cuisine. Noah vient de poser la casserole fumante au centre de la table sur une surface qui absorbe la chaleur. Il se suce le bout du pouce en fronçant les sourcils. Je crois qu’il s’est brûlé.
Combien de fois vais-je devoir lui répéter de mettre les mitaines ?
— Encore ? C’est la troisième fois que tu te fais mal comme ça, ce mois-ci…
— Ouais bah, j’avais pas fait attention Rowan.
— La pire chose qu’on puisse faire lorsqu’on prépare à manger, c’est d’être distrait, je poursuis avant de secouer la tête.
Il est un peu embêté mais soulève cette fois le couvercle de la casserole avec le pan de son tablier — ah, voilà qui est mieux. Ce qu’il peut être maladroit…
Le bifteck est bien cuit, ainsi que les légumes. Il a passé une bonne partie de l’après-midi à nous préparer ce repas. Il a même cuisiné une sauce dans laquelle il a laissé mijoter le tout. Il paraît que c’est un met que sa mère préparait souvent quand il était plus jeune. D’habitude, nous mangeons des restes du resto ou bien je cuisine quelques trucs légers pour nous. Il faut croire que Noah avait envie de s’améliorer. En tout cas, il est beaucoup moins contrarié qu’il l’était, il y a plusieurs semaines… avec les dettes et tout ça.
Stupides banquiers…
— En tout cas, tu es de bonne humeur, je constate alors que je m’approche du comptoir. Est-ce qu’il y a un truc que tu aimerais partager avec moi ?
— Oh… tu as remarqué… dit Noah qui se tourne la tête dans ma direction, surpris. En fait… j’ai reçu un appel de mon ancien patron de la gazette.
— Ah bon ? Que voulait-il ?
— Bah, en fait, il m’a tout d’abord présenté ses excuses parce qu’il a appris que trop tard que j’ai été l’un des premiers journalistes remerciés quand le nouveau big boss a pris les commandes pour remplacer beaucoup de mes anciens collègues par l’IA. Il souhaitait savoir si j’avais retrouvé un emploi, évidemment. Je lui ai dit oui. Mais ce n’est pas ce qui me rend le plus heureux. Tu ne devineras jamais ce qu’il m’a dit… Tu ne vas même pas en revenir.
Je fronce les sourcils et lui déclare :
— Mais cesse de me faire languir. Accouche.
— Bah, la gazette va fermer.
— V… Vraiment ? je demande, interloqué.
— Affirmatif ! Elle a fait faillite parce que plus personne ne voulait acheter les journaux, ni les magazines qui sortaient de la compagnie parce tout le monde s’est révolté quand ils ont appris que toute l’équipe avait été remplacé par quelques stagiaires et plein d’IA.
— Comme quoi, le nouveau patron a enfin su ce que cela signifiait d’avoir un très mauvais karma. C’est bien fait pour lui.
— Ouais, mais bon. Mon ex-patron m’a demandé si j’accepterais de retravailler pour lui, un de ces quatre. Il a commencé un nouveau magazine pour les jeunes adultes et aimerais que je fasse partie de l’équipe des éditeurs. Je lui ai dit que j’allais réfléchir à son offre… Mais si tu veux mon avis, le journalisme, c’est du passé. Je préfère de loin m’occuper des plantes du resto.
— Tant mieux, alors ! Bon, ce n’est pas tout, mais je crois que cette bonne nouvelle m’a creusé l’appétit. Ton bifteck a l’air délicieux…
Noah esquisse un sourire et se déplace vers l’armoire où se trouvent les assiettes pour en sortir trois. Moi, je m’occupe des ustensiles.
On dira ce qu’on voudra de l’IA, elle ne remplacera jamais l’être humain. Elle n’a pas encore assez évolué pour cuisiner nos propres plats, que je sache et ce n’est pas demain la veille que je m’en servirais pour mon resto !
Sur ces pensées, Noah et moi, nous continuons à papoter alors que nous dévorons le repas. Toutefois, Freddie ne viendra pas souper avec nous avant un moment et je ne peux pas m’empêcher de m’inquiéter pour ellui. J’espère que tout ira bien du côté de sa mère. Je n’aimerais pas me retrouver à leur place. Surtout pas avec un homme aussi horrible que le père de Freddie…
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