Freddie, le 28 octobre 2026
Rowan est chou de s’inquiéter pour moi, mais je commence à avoir l’habitude que mon père essaie de reprendre contact avec moi depuis que j’ai coupé les ponts avec lui. Comme c’est aussi le frère de notre maire, je le vois parfois passer aux nouvelles. Évidemment, je change aussitôt de chaîne parce que j’en ai marre de lui. Mon oncle, enfin, le frère de ma mère, je ne crois pas qu’il aura assez de couilles un jour pour s’éloigner de mon imbécile de père.
En tout cas, je commence à être fatigué(e) de déplacer toutes ces boîtes dans ma chambre. Rowan avait raison, je devrais prendre une pause. Au moins, je peux bouger plus facilement dans l’appartement depuis quelques jours, avec tout ce qu’on a dépaqueté. Noah et lui ont été très gentil de m’aider à transporter toutes mes affaires personnelles. Jamais je n’aurais cru que je déménagerai deux fois dans la même année ; mais c’est quand même cool que ce soit dans le même bâtiment. Je commence à m’habituer à Ville-Marie et au Village gai, moi qui ai passé une bonne partie de mon enfance dans la division Westmount ; puis à l’âge adulte en dehors de l’île.
Rowan et Noah ont commencé à utiliser des termes plutôt neutres à l’oral, ces derniers jours. C’est sympa de leur part, je vois qu’ils font beaucoup d’efforts, mais honnêtement, je commence à me demander si tout ça en vaut la peine. J’ai conscience que ce n’est pas évident pour les gens à s’adapter aux personnes trans qui ont plusieurs pronoms, mais je n’y peux rien. C’est comme ça que je suis depuis près d’une dizaine d’années. J’ai remarqué que les gens emploient le pronom masculin pour me désigner, plus souvent que le féminin et le neutre que j’ai choisi. Même chez les autres queers.
Je n’ai eu recours à aucune chirurgie esthétique et je ne prends pas d’hormones non plus. Mon corps est celui que j’ai depuis la naissance et je ne ressens pas le besoin de le changer autrement qu’avec des fringues pour le moment. Contrairement à quelques amis trans en ligne, je ne ressens pas la dysphorie corporelle ou du genre... à croire que je me suis approprié le terme trans pour l’attention. Mais bon, on m’a expliqué que les personnes trans n’ont pas besoin de passer sous le bistouri pour être acceptés dans la communauté. Et franchement ? J’ai peur des hôpitaux !
Des fois, je me dis que je devrais faire exprès de sortir de l’appartement avec des vêtements plus féminins. Juste pour que les gens se rendent compte que je ne suis pas à cent pour cent homme. Ce n’est pas l’envie qui me manque, mais j’ai la trouille d’être attaqué(e) par des imbéciles. Je suis beaucoup plus à mon aise de le faire en compagnie de Rowan et de Noah, ainsi que ma mère, quand elle me rend visite. Cette peur m’empêche de m’épanouir.
Mon alter ego de drag, Chunky Fox, me permettait justement d’exprimé une forme de féminité que j’appréciais beaucoup. Forte, charismatique, sensuelle, mystérieuse... Mais depuis que j’ai décidé de la mettre aux cartons, j’avoue qu’elle me manque. À vrai dire, je pense que je vais me créer un nouveau personnage qui ne sera pas du tout associé à mon passé de drag queen strip-teaseuse.
Lorsque je me sentirai un peu plus à mon aise, j’irais même essayer ce costume au Cabaret Mado, où ils font plein de shows. Bon, j’irai uniquement en tant que spectatrice, parce que je ne me sens pas prête de faire quoi que ce soit devant un public que je peux voir moi-même. C’est un peu ironique, vous ne trouvez pas ? Ha ha... moi, une adepte du strip-tease, incapable de faire du lip sync ou même chanter entourée d’une foule ! Non... Gisèle Lullaby mérite son succès. C’est elle la Queen qui est en vedette en ce moment.
Je suis loin d’être aussi drôle que ces personnalités publiques et moins douées(e) pour le design des costumes. Aussi, je ne sais pas chanter ! Mon talent, c’est vraiment raconter des histoires. Nadine m’a contacté dernièrement, elle m’a dit qu’elle avait apprécié les premiers chapitres du manuscrit que je lui avais envoyé, mais qu’elle n’avait pas eu le temps de lire tout le reste parce qu’elle déborde d’idées pour ses projets personnels. Ça me rassure au moins qu’elle ait apprécié ce que je lui ai envoyé. Ma plume n’est pas parfaite, mais je travaille sur ce monde imaginaire depuis que je suis adolescent(e). J’ai eu la chance que mes joueurs puissent l’explorer et s’amuser dans mon univers. Le mettre sur papier... c’est excitant !
— Freddie ? demande Noah, derrière moi. Le souper est prêt.
Je sors de mes pensées et cligne des yeux. Bon, c’est vrai que je commence à avoir faim. Mon dos me fait mal. Rowan s’en faisait pour moi. Je ne vais pas en rajouter, alors je me tourne vers Noah.
— C’est bon, je m’avoue vaincu(e), je formule. Je m’en viens.
— Rowan m’a dit que ta mère t’a appelé ? C’est ton père, pas vrai ?
— Oui. Mais ne t’inquiète pas pour moi. Il voulait que j’arrête de me montrer le cul en ligne, en gros. La bonne blague, c’est que j’arrêtais déjà, mais pas pour lui. Ce qu’il peut faire chier, celui-là...
Je décide de suivre Noah qui sort de ma chambre. Déjà, mes pensées s’éclaircissent. À force d’être seul(e) avec mes pensées, je ne vois pas trop le temps passer. C’est une bonne chose que je partage désormais ma vie avec mes meilleurs amis. Je me sens moins isolé(e).
— N’y a-t-il rien que tu puisses faire pour qu’il te fiche la paix ? me demande Noah, alors que nous marchons vers la cuisine.
— Juste espérer qu’il crève dans son sommeil. De toute façon, ça ne m’étonnerait pas qu’un criminel finisse par le liquider un jour. Il a passé une partie de sa vie à manigancer avec la pègre.
Mouais... mon père est un blanchisseur d’argent et se fait un certain profit dans tout ça, qu’il a investi dans la campagne électorale de son frère, c’est-à-dire, mon oncle avec qui je n’ai jamais parlé de ma vie. Ma mère et moi, on n’a rien dénoncé aux flics, parce que nous savons qu’il y a des hommes corrompus qui y travaillent pour lui. Le système est mal foutu. Je prie pour qu’un jour, quelqu’un puisse enfin mettre la main sur mon père et le faire payer pour ses crimes. Mais bon, je n’ai pas trop envie de repenser à tout ça. L’odeur du bifteck me chatouille les narines.
— C’est vrai que si ton père est directement lié aux organisations criminelles de Montréal, c’est mieux pour toi de ne plus prendre contact avec lui, dit Rowan, alors que nous nous installons à table. Je n’osais pas t’en parler mais... je le vois bien que ça te travaille tout ça.
— Bah, je n’y peux rien si c’est un criminel. Qu’il ait réussi à nous berner ma mère et moi, c’est une chose. Mais là, il est en train de mener le maire à sa baguette. Mon père est un fin manipulateur et je ne serais même pas étonné qu’il se serve de ses influences pour infiltrer d’autres membres de la pègre au gouvernement.
— En gros, on ne peut pas faire confiance à personne, commente Noah. C’est ce que tu es en train de nous dire.
— N’exagérons pas, dit Rowan. Robert Hagen a de l’influence, oui, mais n’est pas le seul à travailler pour la mairie de Montréal. Il n’est qu’un conseiller de la ville aux yeux de la loi. Oui, il y a quelques flics corrompus. Il n’y en aura toujours partout. Je crois que Robert est prudent, alors il joue bien ses cartes pour se faire de l’argent et rester au pouvoir. Le fait qu’il ait des contacts un peu partout lui permet de garder un œil sur toutes les activités suspectes de la ville et de jouer à la fois le rôle d’informateur pour son frère et de blanchisseur pour la pègre. Mais bon ce n’est sûrement pas le seul type qui blanchie de l’argent, dans notre communauté.
— Comment se fait-il que tu en saches autant à ce sujet ? demande alors Noah.
— Bah, écoute... je suis le propriétaire d’un resto. J’ai accès à des caméras de surveillance et des micros cachés un peu partout. J’entends tout et je vois tout ce qui s’y dit.
Noah et moi, nous nous échangeons un regard ébahi avant de retourner notre attention vers Rowan.
— On n'est jamais trop prudent pour la sécurité de mes employés et de nos clients, commente notre grand ami roux. Il n’y a que Stacy et moi qui aient accès aux caméras de surveillance, ainsi qu’un expert de la sécurité qui analyse nos données. Jusqu’à présent, il n’y a eu que quelques dealeurs de drogues qui sont venus négocier avec leurs potentiels clients et un individu qui parlait de trafic d’armes à feux. Tout ça depuis l’automne 2025. Ça vous en bouche un coin, pas vrai ?
— Et... Et comment, remarque Noah. J’ignorais que nous avions des caméras partout dans le resto.
— Moi aussi, je réplique, en état de choc.
— En fait, tous les employés sont déjà au courant, Noah. Je croyais que tu avais lu tout ça dans ton contrat.
— Je devais être épuisé quand je l’ai signé... dit celui-ci.
— Vraiment ? commente Rowan, choqué. Tu n’as même pas vu ce détail ? Eh bah, pour un ancien journaliste, voilà qui est étonnant.
— J’étais dans une mauvaise phase, je te signale, boude Noah.
— Ça va, j’te taquine, réplique Rowan. Désolé.
— Contentons-nous de manger, répond Noah qui souhaite aussitôt changer de sujet. Je crève de faim.
— Bonne idée, je formule. Ton repas a l’air délicieux.
Alors que nous commençons à manger, je remarque que Noah a mis beaucoup d’effort dans cette recette. Il s’améliore de jour en jour, lui qui disait qu’il ne faisait cuir que des pancakes. À peine ai-je pris une bouchée de mon bifteck que Rowan laisse tomber sa fourchette dans son assiette, alors qu’il consulte son smartphone.
— Rowan ? formule Noah. Quelque chose ne va pas ?
Blanc comme un drap, Rowan lève son visage vers moi, cligne les yeux et regarde à nouveau son smartphone.
— Euh... je ne sais pas comment te l’annoncer... mais... dit notre ami roux avant de déglutir. Mais... je viens de voir... un truc qui te concerne, sur Facebook.
Je hausse un sourcil, alors qu’il me passe son smartphone depuis son côté de la table. Inquiet, je le prends et je jette un coup d’œil sur l’écran tactile. À peine y ai-je mis les yeux que Rowan se lève d’un bond et le recouvre de sa grande main.
— Euh non... Mauvaise idée, dit-il.
— Rowan, enlève ta main.
— Je préfère t’épargner ça.
— Rowan Mackenzie, enlève ta main, je répète sur un ton plus agressif.
Rowan hésite quelques secondes et retire ses doigts du smartphone. Je prends alors ce dernier et voit ce qui l’a fait réagir de cette façon.
J’appuie sur une vidéo intitulée :
DERNIÈRE HEURE : Un Conseiller de la Ville a été retrouvé sans vie dans son domicile alors qu’il revenait de travailler.
Non. C’est une mauvaise blague. Ça ne peut pas être—
Aussitôt le bouton appuyé, nous pouvons entendre :
« La police confirme que le corps abattu par balle de Robert Hagen, 52 ans, a été retrouvé devant sa demeure à 4:56, cet après-midi, après que les voisins ont signalé des coups de feux aux autorités. Il est encore trop tôt pour déterminer qui est le responsable de ce crime. Un témoin admet avoir vu une voiture noire et des hommes cagoulés passer devant la demeure de la victime alors qu’il revenait chez lui, mais n’a pas eu le temps de lire la plaque d’immatriculation sur l’auto. »
J’appuie à nouveau sur la vidéo, car je ne souhaite pas en entendre plus. Je repousse le smartphone violemment et me lève de ma chaise pour ensuite me diriger dans ma chambre.
J’entends les cris de Rowan et de Noah derrière moi qui m’appelle, tout se fait silencieux autour de moi. Je ferme la porte derrière moi, m’appuie contre celle-ci et me laisse tomber doucement au sol.
Des images de mon père déferlent dans mon esprit, alors qu’il me crie dessus, me donne des coups au visage, dans les côtes, dans les jambes. Ses paroles cruelles qui me glaçaient le sang me reviennent à l’esprit.
Je n’entends pas mes partenaires en détresse, derrière moi, qui essaient d’ouvrir la porte. Je n’arrive pas à y croire... On l’a tué.
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