I-2 : Le Navigateur
La lumière rouge pulsait dans le corridor au rythme d’un cœur affolé, accompagnée par la psalmodie métallique de l’alarme.
Derrière son casque en forme de tête de chacal, Emheb transpirait à grosses gouttes. Ça ne faisait qu’une semaine qu’il avait revêtu l’habit. Certes, avant cela, il avait fait ses classes, reçu l’entraînement, et même été admis avec les honneurs. Chose inédite, son père l’avait félicité lorsqu’il avait officiellement intégré l’escadron Anubis – le prestigieux corps de garde au service personnel du Comte Iosiphis.
Il savait que ce poste apportait la bénédiction des dieux à sa famille. Il avait aussi conscience des risques qui allaient avec. Mais il n’avait jamais pensé se retrouver dans une situation telle que celle-ci.
Le Protocole rouge n’avait jamais été déclenché auparavant au sein du Louvre. Prendre d’assaut la pyramide ou tenter de s’y introduire était une idée si stupide, si aberrante, que personne – même le plus virulent des anarchistes – ne l’aurait envisagée sérieusement. Il était de notoriété publique que les sortilèges les plus puissants protégeaient l’édifice. Sans compter les gardes, ceux de Iosiphis et ceux de Pharaon lui-même.
Alors si quelqu’un tentait le coup malgré tout, et n’était pas immédiatement stoppé par les défenses surnaturelles du palais, cela ne pouvait signifier qu’une chose : il avait les moyens de ses ambitions.
“Caporal Emheb ! retentit dans son casque la voix de son supérieur. Qu’est-ce que vous fabriquez, au nom d’Amon ?”
Il s’était adossé au mur du corridor, laissant le reste de sa troupe le distancer à petite foulée.
C’est déjà trop tard, pensa-t-il. Mon hésitation a été remarquée. Ils vont penser que je suis un lâche, qu’on ne peut pas me faire confiance. Je vais être expulsé de l’escadron, peut-être même de l’armée. Père va me renier.
“Mes excuses, capitaine Den, bredouilla-t-il. Je vous rejoins immédiatement, je…”
Emheb n’eut jamais le temps de finir sa phrase. L’explosion le projeta violemment au sol, et les cris de ses frères d’armes explosèrent dans son casque. Un instant plus tard, un nuage de poussière opaque envahissait son champ de vision.
*
“Attaquer le Louvre ? C’est hors de question. Il faudrait être fou ou stupide pour faire ça.
– Comparé à ce qu’on vient de faire de l’autre côté de cette Déchirure, c’est une promenade de santé, Tuurngaq.
– Merci de ton soutien, Cadwgan.
– Ça ne nous plaît pas plus qu’à toi, sorcière. Nos chances d’en ressortir vivants sont infinitésimales – j’ai fait les calculs. Mais si Wawalag nous le demande, on sait tous que tu seras la première à répondre à l’appel.”
L’Inuite se contenta de renifler avec mépris. Elle n’avait aucune envie d’argumenter avec K’oxol.
Ils étaient attablés dans le château arrière du Revenant, devant les reliefs de leur repas. La pluie battait aux carreaux des fenêtres, et le lustre au-dessus d’eux vacillait légèrement, faisant danser leurs ombres sur les lambris et le mobilier hors d’âge.
“Et le garçon ? s’enquit le Gallois pour rompre le silence. M’est avis qu’il voudra aller chercher la fille, qu’on lui prête assistance ou pas.
– Pour l’instant, il dort, dit K’oxol. Il en a besoin.”
Non, résonna une voix sépulcrale. Il doit lui être présenté maintenant. Elle attend.
La lumière du lustre avait soudain diminué, comme sous l’effet de ces paroles.
“On déteste quand il fait ça”, murmura le vampire pour lui-même.
Cadwgan se leva de son fauteuil.
“Je vais voir comment va le gamin”, dit-il à la cantonade.
Inutile, l’arrêta la voix. Je suis déjà à son chevet.
*
Adam ignorait combien de temps il avait dormi. Il ne se souvenait pas avoir rêvé. C’était comme si on l’avait simplement débranché puis rebranché ; il s’était réveillé sans transition dans un état d’hyper lucidité et de tension nerveuse extrême.
Tous les événements récents étaient présents dans son esprit avec une acuité douloureuse – en premier lieu, le fait que Nedjemet lui avait été arrachée par l’une des créatures les plus ignobles qu’il eût jamais vue. Mais il avait aussi une conscience aiguë de sa situation présente : il savait qu’il se trouvait sur une couchette, à bord d’un navire volant aux allures de vaisseau fantôme. Il savait que ceux qui l’avaient amené ici, même s’ils lui étaient venus en aide, poursuivait leurs propres objectifs.
Et il savait qu’il n’était pas seul.
“Qui est là ?” demanda-t-il sans tourner la tête, les yeux fixant la fenêtre obscure au-dessus de lui.
On n’y voyait que des gouttelettes d’eau, reflétant la faible lueur jaune de la lanterne suspendue au plafond de la cabine. Mais à cet instant, un éclair fendit le ciel, dissipant brièvement les ténèbres. Et dans les carreaux en losange, il distingua nettement l’image d’une tête de mort.
Je suis le Navigateur, dit une voix froide à son oreille. Vous êtes à bord de mon navire.
Adam accepta la chose avec philosophie. Après tout, la dernière fois qu’il s’était réveillé, cela avait été pour trouver un croisement entre Man-Bat et Nosferatu penché sur lui. Une apparition squelettique n’était pas forcément plus terrifiante, en théorie. Pourtant, il sentait des ondes de terreur parcourir son corps.
“Je suis Adam, articula-t-il, évitant toujours de regarder son hôte en face. Je ne suis pas d’ici”.
Je le sais. Mon navire me dit que votre présence l’indispose.
Le garçon se demanda ce que cela signifiait. Allait-on le débarquer ?
C’est elle qui décidera de votre sort, répondit le spectre, comme s’il avait perçu ses pensées. Elle doit vous recevoir, à présent. Vêtez-vous convenablement.
“Qui ça ? s’enquit Adam en se levant. Qui doit me recevoir ?”
Le Navigateur ne répondit pas. Adam osa un regard dans la cabine, et vit qu’il était seul, ce que confirmaient ses autres sensations. Il réalisa qu’il était gelé de la tête aux pieds, et que ses vêtements (les habits de prince d’opérette ramenés de Carcosa) étaient trempés de sueur. Mais au pied de sa couchette, quelqu’un avait déposé une tenue complète : besace, bottes et ceinturon de cuir, pantalon ample, chemise de lin et veste aux larges revers, dans un style qui rappelait les films de pirates. Puis il remarqua autre chose.
“Mon sac !” s’écria-t-il.
Comment était-il revenu de Carcosa ? Sans doute le Roi en jaune l’avait-il jeté à travers la Déchirure avant de la refermer à tout jamais, et ses nouveaux compagnons l’avaient-ils trouvé dans les décombres du théâtre en émergeant à Par-Isis. Il était sale et abîmé, mais contenait encore toutes les affaires que Nedjemet avait fait recréer par Bès pour lui – miraculeusement intactes.
Adam en sortit son T-shirt Waikiki et le mit sur son dos. Il se sentit instantanément un peu mieux. Puis, il enfila le reste des affaires qu’on avait préparées pour lui, et transféra le contenu du sac à dos (figurine d’Orko, walkman, Malabar et stylo 4 couleurs) dans sa nouvelle besace.
“Je suis prêt”, déclara-t-il.
Une main froide se posa sur son épaule. Il regarda, mais ne vit rien.
Allons-y, résonna la voix spectrale.
*
Le Revenant ne ressemblait pas à un navire ordinaire – même en négligeant le fait qu’il navigue dans le ciel plutôt que sur les flots. Il était immense et labyrinthique, parcouru de couloirs et d’escaliers obsédants, et Adam sentit qu’il serait facile de s’y perdre à tout jamais sans un guide. Mais la main glacée du Navigateur lui indiquait le chemin à prendre.
Cela lui rappela vaguement quelque chose ; l’image d’une taverne s’imposa à son esprit. Avait-il déjà visité un tel endroit ? Peut-être au cours des événements qui séparaient sa vie d’avant (avec ses parents et Nana, sa sœur, dans cette ville dont le nom lui échappait encore) de son arrivée dans ce monde étranger ?
C’était un vide mémoriel sur lequel il avait jusque-là évité de se pencher, mais dont des échos lui parvenaient parfois – comme c’était le cas à présent.
“Est-ce que vous m’amenez voir… la Patronne ?” s’entendit-il demander.
D’où cela lui était-il donc venu ?
Ce n’est pas le nom qu’elle se donne, se borna à répondre l’esprit.
Adam se promit intérieurement d’interroger Prométhée – l’être qu’il avait jadis connu sous l’identité de Monsieur Faber – sur ce que signifiaient ces bribes de souvenirs. Mais pour l’heure, il y avait plus urgent. C’était le sort de Nedjemet qui occupait avant tout ses pensées.
La sensation de froid le quitta, et il comprit que le Navigateur l’avait laissé seul. Il se trouvait devant une porte de bois sans fioriture, mais sur laquelle quelqu’un avait dessiné à la craie une sorte de symbole : des cercles concentriques d’où partaient des rayons.
Il y posa la main.
“Entre, mon garçon, fit une voix de vieille femme. Je t’attendais.”
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