I-1 : Il n’y a pas de paix à la porte

📖 La Terre sans soleil – livre 2 ✍️ CharlyZarkov 📝 1449 mots

Nos pères qui êtes aux cieux / Que vos noms soient sanctifiés / Que votre règne à tout jamais se prolonge / 
Que vos volontés soient faites / Sur les Deux-Terres comme au ciel.


Comment suis-je morte ? se demanda Nedjemet en contemplant l’Héliopolis céleste.

Il n’y avait pas de doute sur l’endroit où elle se trouvait. Ça ressemblait aux jardins qu’avait dessinés son père pour leur propriété de Par-Isis, mais en infiniment plus vaste, plus majestueux, plus… divin, en somme.

Contre un ciel outremer moucheté d’astres innombrables, se découpaient d’immenses statues et obélisques, et le sol paraissait fait de nuées blanches. Des volées de marches de pierre jaillissaient de cette brume laiteuse, flottant dans le vide, s’élevant jusqu’aux étoiles.

Papa, pensa la jeune fille. Il doit être là !

“Je crains que non, petite maîtresse, dit une voix qui lui était familière.

– Bès !” s’écria-t-elle en se retournant.

Son sourire mourut sur ses lèvres. Elle s’était attendue à voir se tenir derrière elle la silhouette réconfortante du petit dieu domestique, mais c’était un colosse de plusieurs mètres de haut qui la toisait.

“Et à dire vrai, vous non plus n’avez rien à faire ici pour le moment.”

Les yeux de Nedjemet s’étrécirent.

“Si je suis ici, c’est qu’il y a une raison, dit-elle d’un ton de défi. Si j’en ai le pouvoir… alors j’en ai le droit !”

Bès la fixa un instant sans mot dire, pareil à une statue. Puis il éclata d’un rire tonitruant et se mit à avancer lentement vers elle.



“Ce paradigme a des lois qui doivent être respectées, petite maîtresse. Amon-Dieu ne permet pas à un Ka encore attaché à une enveloppe de chair de parcourir ce domaine.

– Pourquoi ça ? siffla la jeune fille, résistant à l’impulsion de reculer. Des choses à cacher ?”

Ses yeux s’arrachèrent au faciès léonin de Bès pour s’attarder sur les éléments du décor qui l’entourait. Elle se concentra. Derrière la splendeur et l’harmonie divines, elle sentait poindre autre chose – comme une subtile déliquescence. 



Les dalles flottantes. Elles ne sont pas de marbre, mais d’une pierre rongée, malade, en train de s’effriter. Les statues et les obélisques, leurs proportions sont étranges – non, c’est comme si la perspective elle-même était fausse. Et ces étoiles au-dessus de nous – leur façon de clignoter… comme si elles riaient…

“Peur qu’on voie le chaos derrière l’apparent ordre des choses ?”

Dans les yeux de Bès, s’était allumée une lueur rouge, comme un avertissement.

“Je ne vous veux aucun mal, petite maîtresse. Mais…

– Rien de ce qui précède un “mais” n’a d’importance. C’est mon père qui me l’a dit.”

Bès continuait d’avancer pesamment. Nedjemet devrait bientôt reculer, où il l’écraserait.

“Ce paradigme a ses lois, répéta Bès. Je ne puis les outrepasser. Même pour vous.”

La jeune fille soutint bravement son regard. Parviendrait-elle à manipuler le dieu, à en prendre le contrôle, même ici, sur son propre terrain ? Il suffirait qu’elle le touche pour le savoir. Mais avant qu’elle ait eu le temps de tenter quoi que ce soit, le colosse fit un geste de la main, et elle se sentit propulsée en arrière à une vitesse folle, comme si elle tombait horizontalement. Bientôt, Bès, les obélisques et l’Héliopolis Céleste elle-même ne furent plus que des points dans l’immensité de l’espace.

Retournez sur votre plan d’existence et demeurez-y tant que vous le pouvez, petite maîtresse, résonna la voix de la divinité. Pour la paix de votre âme. 

La paix ? songea Nedjemet. Quelle mauvaise plaisanterie. Il n’y avait de paix nulle part – il ne pouvait y en avoir. Elle en avait l’intuition. Non : elle le savait, dans son cœur et dans son Ka.

Les étoiles elles-mêmes avaient disparu à présent. Se détachant contre le fond ténébreux de l’Univers, ne demeuraient plus que deux flammes vacillantes au fond d’un abîme insondable. Elles étaient pareilles à des yeux, et à peine la jeune fille eut-elle formulé cette pensée qu’elle sut qu’ils la regardaient – elle, entre toutes choses vivantes et inanimées du cosmos. Et comme elle les fixait, elle regarda soudain à travers eux, brièvement, mais suffisamment longtemps pour qu’une partie d’elle-même en fût brisée à tout jamais.

Il n’y a pas de paix à la Porte, asséna une voix qui n’était ni celle de Bès, ni celle d’aucune divinité de la Terre.

Le trône de Dieu était vide. Au sein de l’ultime chaos qui était au cœur de toutes choses, ne siégeait qu’une puissance aveugle, amorphe et stupide – un monstrueux bouillonnement sans volonté ni conscience. Autour de cette obscénité cosmique, une foule d’êtres aveugles et idiots dansait frénétiquement au son de flûtes démoniaques et de tambours impies. Mais il y avait pourtant une intelligence reliée à tout cela, extérieure et omniprésente. Une force agissante. 

Le cœur et l’âme des Autres dieux.

Nedjemet hurla.

*

“Oh, je vois que notre invitée est réveillée. Parfait. Heureux retour à Par-Isis, jeune demoiselle.”

Désorientée, la jeune fille regarda autour d’elle. Elle se trouvait dans une pièce obscure, au parois courbes et lisses, éclairée seulement par quelques orbes rougeâtres flottant dans des niches murales. On n’y voyait aucun mobilier. Elle-même flottait à un mètre du sol, enserrée dans des bandelettes qui l’immobilisaient totalement. Elle ne souffrait pas, mais elle sentait dans sa bouche un goût écœurant, et son esprit était embrumé. Si elle sortait d’un rêve, elle n’en gardait aucune image – seulement une sensation d’angoisse et de solitude infinies.

La mémoire de cette réalité, en revanche, lui revenait. Une cascade de souvenirs récents déferlait dans son esprit : Adam, la fuite dans l’Infraville, Azor, le Théâtre royal, Carcosa, le Roi en Jaune… Et puis cette chute… 

Elle s’était vue morte. Mais visiblement, elle ne l’était pas. Et quelqu’un s’était emparée d’elle. Ce même quelqu’un qui venait de se réjouir de son réveil, et l’observait probablement, tout en demeurant invisible.

“Comte Iosiphis, je présume ? articula-t-elle avec difficulté, en y mettant tout le mépris dont elle était capable.

– Remarquable, dit la voix (cauteleuse, suintante, une voix qui inspirait autant de confiance qu’un sifflement de serpent). Une puissance de déduction infiniment supérieure à celle de votre père. Quel dommage. Vous auriez peut-être fait une belle carrière dans ma milice personnelle, en d’autres circonstances.”

Nedjemet ne répondit rien. Iosiphis avait l’air d’adorer s’écouter parler, et elle ne voulait pas lui donner l’occasion de satisfaire ce penchant.

Si je m’en suis sortie, il y a des chances qu’Adam aussi, réfléchit-elle. Et c’est pour ça que je suis ici. Je suis un appât.

“Je n’ai pas accès facilement à votre esprit, reconnut Iosiphis d’un ton faussement peiné. Comme si je n’y étais pas le bienvenu… C’en est presque vexant. Mais peu importe : vous êtes intelligente, vous devez donc avoir compris pourquoi vous êtes là, et quel rôle vous jouez.”

Si vous croyez qu’Adam est assez bête pour venir se jeter dans la gueule du chacal…

Le rire de Iosiphis résonna dans la pièce. C’était un rire ridiculement faux, qui fit grincer les nerfs de Nedjemet.

“Mais bien sûr qu’il est assez bête, petite idiote ! Vous avez pensé trop fort. Lui aussi pense fort à vous, j’en suis sûr. Voilà ce qui arrive quand on lie son Ka à celui d’un autre. Il ne pourrait pas plus vous laisser entre mes mains sans tenter de vous libérer que vous ne sauriez vous empêcher de respirer.”

Nedjemet poussa un profond soupir d’agacement.

“C’est ça votre plan ? Me torturer avec des discours insipides en attendant qu’Adam vienne tenter de me sauver ?

– Oh grands dieux, non. Pardon de vous décevoir, chère enfant, mais j’ai bien assez à faire pour ne pas passer mon temps auprès de vous jusqu’à ce que votre preux chevalier daigne prendre le palais d’assaut. C’est une de ces tâches assommantes que je préfère déléguer à des subalternes. Une connaissance commune se chargera de vous divertir à ma place. Vous devez avoir tant de choses à vous dire… Très chère ?”

Une sorte de vrombissement sourd s’éleva derrière Nedjemet. Aussitôt, elle sentit son sang se glacer dans ses veines. Ça ne ressemblait pas le moins du monde à un son que produirait un être humain. En fait, ça évoquait plutôt en elle l’image détestable des créatures volantes sur lesquelles les gardes de Iosiphis les avaient traqués, Adam et elle, lors de leur fuite éperdue dans les rues de Par-Isis.

Intrusion dans l’enceinte du palais détectée, retentit une voix désincarnée. Protocole rouge enclenché.

“Oh ! Nous n’aurons pas à attendre longtemps, finalement.”

D’autres bruits parvenaient aux oreilles de la jeune fille, à présent. De petits coups secs et répétés – comme si quelque chose se déplaçait rapidement au-dessus d’elle, sur les murs courbés et le plafond de sa geôle. Elle leva les yeux, et elle vit.

“Oui, bien sûr, commenta Iosiphis, elle a quelque peu changé depuis votre dernière rencontre. Mais ce n’est pas une raison pour ne pas la saluer. Après tout, elle reste votre tante.”

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