Prologue

📖 La Terre sans soleil – livre 2 ✍️ CharlyZarkov 📝 1411 mots

De profundis clamavi ad te, Domine

Plateau de Gizeh, Égypte, 30 juillet 1798

C’est ce soir que tu vas mourir, tu le sais. Il le faudra afin que tu puisses renaître comme le Phénix. Tel est le prix à payer. Il t’a été annoncé, et tu l’as accepté.

Cela fait soixante-treize jours que tes hommes et toi avez quitté Toulon, trente que vous avez débarqué à Alexandrie, et neuf que vous avez écrasé les Mamelouks de Mourad Bey près des pyramides. C’est là que, pour la première fois, tu as posé les yeux sur la grande idole de pierre aux trois-quarts engloutie par le désert. Tu as installé tes quartiers au Caire, et le lendemain, comme il t’avait été prophétisé, le vent s’est levé. Il a soufflé sans discontinuer trois jours et trois nuits, soulevant des nuages de sable qui ont rendu le ciel ocre. Puis il est tombé, et quand tu es revenu devant l’idole, son corps de lion avait miraculeusement émergé. Alors tes hommes se sont attelés au travail, selon les indications que je t’ai fait transmettre par ce bon Joseph. 

Ce matin, ils ont mis à jour ses pattes avant.

Les Arabes sont venus te supplier de laisser en paix celui qu’ils appellent Abou al-Hol, le Père de la Terreur. Tu as patiemment écouté leurs suppliques, et tu les as assurés de ta protection. Mais c’est Yosif qui les a fait fuir en leur révélant qu’il savait tout de leur culte secret du Sphinx – les offrandes qu’ils lui font, en contradiction avec les commandements de l’islam, et les sacrifices de sang qu’il reçoit parfois pour susciter sa bienveillance ou apaiser sa colère. Comme celui de ce soufi qui, il y a quatre siècles, a mutilé sa face de pierre au nom d’Allah, et qui pour paiement de cet outrage fut pendu et brûlé devant son visage privé de nez.

Giuseppe a montré à tes hommes où ils devaient creuser, au niveau de la patte droite. Depuis, ils manient leurs outils sous un soleil de plomb, et toi tu observes la scène, une main glissée dans ton gilet, comme on t’a appris qu’il était décent de se tenir.

“Ce ne sera plus long, général, vient t’assurer l’homme qui t’a mené jusqu’ici. Très bientôt, nous pourrons descendre.”

Tu toises Joseph de toute ta hauteur. Il te dégoûte. Tu le méprises. Il le sait. Mais tu as néanmoins accepté de lui faire confiance et de le suivre jusqu’ici. Oh, sans doute, même sans lui, ton destin t’aurait mené sur la terre des pharaons. Mais pas à cet endroit précis, et certainement pas en-dessous.

“Je descendrai seul, Balsamo”, répliques-tu sèchement. 

Le pauvre s’apprête à tenter de t’amadouer avec ce ton mielleux qui t’insupporte, mais voici que ton aide de camp arrive à grands pas, captant aussitôt ton attention.

“Mon général, te salue-t-il. On vient de recevoir des informations. Il semble que l’amiral Brueys ait fait demeurer la flotte dans la baie d’Aboukir, et on sait que les Anglais font voile dans cette direction. Ils l’auront découvert d’ici peu.

– Cet imbécile est sans doute persuadé de tenir une bonne position défensive, soupires-tu, excédé. Pourquoi faut-il que je sois secondé par des idiots ? Nelson va l’anéantir, et tous nos espoirs en mer seront balayés… Jullien, vous allez partir lui transmettre l’ordre de mouiller immédiatement dans le Port-Vieux ou de se réfugier à Corfou. Prenez avec vous une escorte d’une quinzaine d’hommes. C’est bien compris ?

– Oui, mon géné…

– Je vous le déconseille fortement.”

Tu n’as pas vu Joseph s’approcher, mais il est là, entre Jullien et toi, imposant sa présence grotesque, te manquant de respect devant ton subalterne. Tu devrais le punir pour cela. Mais tu sais que cet homme-là sait des choses, beaucoup de choses, d’une manière qui t’échappe et t’effraie – bien que jamais tu ne l’avouerais devant quiconque. Alors, tu le laisses parler.

“Jullien, vous mourrez dans trois jours. Vous et votre escorte serez massacrés par les habitants d’un village appelé Alqam, que vous aurez eu la mauvaise idée de traverser. Mais quand bien même vous en réchapperiez, vous arriveriez trop tard à Aboukir : la bataille se sera déroulée la veille. Brueys va mourir, et la plupart de ses vaisseaux seront pris ou détruits.”

Tu vois le visage de ton aide de camp se décomposer. Ta main s’abat, brutale, sur le bras de Yosif.

“Est-ce inéluctable ? N’y a-t-il aucune échappatoire ?

– Mais si, général… Nous sommes précisément venus ici pour la trouver. Un peu de patience. Inutile d’envoyer Jullien à la mort, il vous servira mieux en restant ici, à vos côtés. D’ici à demain matin, ni Brueys, ni Nelson n’auront plus la moindre importance. Vous gagnerez cette guerre par des moyens qu’aucun mortel ne peut encore entrevoir.”

Ton regard bleu acier se pose sur Jullien. Un excellent garçon, vif et brillant. Sacrifiable, bien sûr, comme tout soldat. Mais s’il pouvait être épargné ?

“Vous ne direz rien de cette conversation à quiconque, lui chuchotes-tu à l’oreille. Tant pis pour Brueys, ce baulu a choisi son destin.

– Bien mon général.

– Jullien ?

– Oui, mon général ?

– Restez donc avec moi. Vous m’accompagnerez là-dessous.”

L’attente est longue. Le soir tombe, à présent. Mais voici que des éclats de voix montent de la fosse aux pieds du Sphinx.

Ils l’ont trouvée.

“L’entrée de la chambre secrète, général, glousse Joseph. Comme je vous l’avais promis. Vous pourrez voir sur la dalle le sceau de l’antique Atlantide, gravé des milliers d’années avant que le premier souverain d’Égypte…

Avà basta ! Nous allons voir si ce qui se trouve à l’intérieur est à la hauteur de vos promesses.”

La pierre qui ferme l’entrée est noire et lisse comme l’obsidienne. Le dessin qui y est sculpté représente trois cercles concentriques entourés de rayons, avec au centre une croix ansée. La facture de cet objet est exquise, mais l’obstacle qu’il représente doit être anéanti. Déplacer la pierre entière serait trop lent.

“Faites-la sauter, ordonnes-tu à tes soldats. Maintenant.”

Le temps que l’artificier fasse ses préparatifs, tu t’es mis à couvert. Les dernières lueurs du soleil disparaissent au couchant. Tout est calme dans le désert. À peine entend-t-on le sifflement du vent sur les dunes – Al-Azif, le chant des djinns.

Soudain, un bruit de tonnerre vient rompre le silence. La paix du monde a été ébranlée, et ce qui a été brisé ne pourra plus jamais être réparé.

À la place de la pierre, réduite en fragments noirs et luisants, bée maintenant une ouverture, et à la lueur des torches on y devine une large volée de marches s’enfonçant dans les profondeurs.

“ Soldats... Des tréfonds de cet abîme, cent siècles ou plus nous contemplent. Ce que nous entreprenons de faire à présent, nul ne l’a fait depuis des âges auxquels la Bible elle-même se refuse à faire allusion. Mais nous le ferons néanmoins, parce qu’il en va de l’avenir de la République ! Si le destin de notre nation doit être d’éclairer le monde avec le flambeau de la liberté, alors nous irons l’embraser au feu secret des dieux. Et s’il nous faut pour cela descendre jusqu’aux enfers, ainsi soit-il ! Jullien, avec moi. Des lanternes ! Et vous autres, veillez à ce que personne ne nous suive.”

Joseph t’observe descendre dans la chambre secrète sous les pattes du Sphinx. Il sait ce que tu vas y trouver, général. Je le lui ai dit. Comme je lui ait dit que Jullien mourrait cette nuit – de terreur, ce qui vaut peut-être mieux que d’être démembré par des bédouins fanatiques.

Il sait aussi comment tu émergeras au petit matin, et comment les rayons de Khépri, le Soleil venant à l’existence, feront scintiller ton masque d’or sous les yeux émerveillés de tes soldats.

Il sait enfin ce que tu tiendras entre tes mains, qu’il ne pourra toucher, mais dont tu feras usage en suivant ses conseils.

Tu suis ton destin. Je ne suis qu’une voix à la frontière de ta conscience, et bientôt, je n’aurai même plus accès à tes pensées. Mais je sais que tu feras néanmoins ce que j’attends de toi. Parce qu’au fond, nous désirons tous deux la même chose. 

Ce monde doit disparaître. L’ancien régime doit mourir et faire place au Grand renouveau. Alors, ce qui était vieux et oublié renaîtra avec la vigueur de la jeunesse. La splendeur restaurée de Rome, d’Athènes, de Memphis et d’Atlantis… Puis celle d’Irem, de Valusia, de R’lyeh et de Kadath… 

Tu seras Pharaon, Bonaparte. Le plus grand et le plus puissant souverain de cet âge des hommes. Et aussi le dernier.

Car ensuite, ce qui reviendra à la vie en toute puissance n’aura cure de régner sur des humains.

💬 Commentaires 2

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Léonce • 3 semaines
Je partage le même centre d'intérêt pour l'antiquité et Napoléon en Egypte. Bravo pour ce texte captivant.
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CharlyZarkov Auteur • 3 semaines modifié
Merci beaucoup ! J'ai pris énormément de plaisir à me documenter pour écrire cette scène. J'espère que cela vous donnera envie de découvrir le premier tome de ce roman et ce monde où Napoléon règne en tant que Pharaon depuis 200 ans :)
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