I.6 - La soupe aux cailloux *
Paris, janvier 2001. Loreleï, 23 ans.
« Rassurez-vous ma bonne dame. Pour ma soupe aux cailloux, je n’ai besoin que de votre marmite et d’un caillou de votre jardin. »
La vieille, impressionnée et curieuse, prêta sa marmite et offrit un caillou. Et même deux.
La soupe aux cailloux, conte traditionnel.
La thèse de Loreleï se profilait à l’horizon avec la grâce d’un paquebot. Certains jours, l’euphorie la portait. D’autres, l’impossibilité de la tâche la submergeait. Son DEA sur les femmes changeantes dans l’imaginaire médiéval bouclé, il fallait maintenant affiner son sujet, le restreindre… ou l’ouvrir sur d’autres périodes… ou en changer ! Les femmes loup-garou, thème si tentant, mais un seul cas vraiment documenté. Cependant, la rareté constituait déjà un point à penser. Et pourquoi ne pas se laisser tenter par les nouveaux cours d’histoire par l’image ? Serait-elle titularisée un jour avec une recherche sur le genre, alors que personne ne comprenait de quoi il s’agit ?
Alors non, Loreleï n’avait pas de temps à consacrer à l’amour. Ou à son illusion, pour être précise. Car qui pouvait encore sérieusement y croire ? Il y avait bien le problème du sexe. Ou plus exactement de la peau. Parce qu’un sexe, on le calme facilement seule. Au contraire de la peau, affamée, qui ne se contente pas d’une vulgaire décharge et a besoin de compagnie.
Dans cet univers d’incertitudes, elle pouvait compter sur une chose : ses fiches bristol. Noircies de notes bibliographiques et de cotes d’archives, elles peuplaient ses nuits, tandis qu’en journée, ses chaussures la conduisaient en mode automatique sur les pavés du Marais, jusqu’aux Archives nationales. Elle y avait sa table et son heure du thé avec Mathilde, la spécialiste des enluminures du XIIe siècle. Ensemble, elles avaient développé un humour dangereux, un humour d’archiviste.
Qu’est-ce qui est pire pour une historienne ? Toucher le fond. Heureusement, elles ont la cote !
Ne leur parlez jamais des trous de poteau. Jamais.
La jeune femme avançait donc dans la vie avec prudence. Même — surtout — quand sa peau criait famine. Alors qu’elle travaillait avec Karim sur la mystique médiévale — ils étaient restés en bons termes —, elle reconnut les signes du danger. Leur échange de fiches de lecture n’arrangeait rien. Parler de l’ouvrage de Jean-Pierre Albert, Le Sang et le ciel : Les saintes mystiques dans le monde chrétien, alimentait son ardeur. Ses humeurs se déréglaient. Pire qu’une rousse avec le sang qui lui monte aux cheveux. Pire qu’une sainte avec le sang qui lui coule des mains. Elle respirait donc, comme elle avait appris à le faire aux quelques cours de yoga qu’elle avait suivis.
— Ça va ? s’inquiéta Karim.
Loreleï lui tournait le dos, les doigts crispés sur les bords de l’évier de sa cuisine, pensant régler le cours de ses humeurs de manière discrète. Raté.
— Oui, je me demandais juste si on prenait le goûter maintenant ou plus tard.
Elle se retourna, lui tendit le verre d’eau qu’elle venait de remplir. Il répondit, inconscient du danger.
— Tu proposes quoi ?
Loreleï freina mentalement et retint avec force les mots qui avaient failli sortir avant sa pensée.
— Si tu es plutôt salé, j’ai du Saint-Félicien et du pain frais. Si tu es sucré, je peux réchauffer un fondant au chocolat.
Karim se marra.
— J’avais oublié tes goûts bizarres.
Elle regarda par la fenêtre : jour gris. Gris foncé, la nuit, bientôt. L’humidité de son appartement donnait des envies de réconfort.
— Tu as raison, je fais réchauffer le fondant.
Ils s’installèrent sur le canapé, rangeant — un peu — les livres et fiches qui traînaient sur la table basse. Loreleï se releva pour faire du thé. Karim, qui connaissait les lieux, sortit les tasses et les petites assiettes avant de les disposer sur la petite table en bois.
Sa tasse fumante entre les mains, Loreleï ressentit à quel point ses membres étaient engourdis par les deux heures de recherche. Elle regrettait les hivers allemands et leur froid sec. À Paris, elle avait beau se couvrir, l’humidité glacée se glissait toujours sous le tissu. Karim remarqua ses frissons et lui tendit le plaid qui était tombé par terre. Loreleï le remercia et mit sur ses épaules le patchwork que sa mère lui avait cousu. Tissus disparates, ensemble harmonieux. Et tout doux.
En enfournant sa première cuillerée de fondant, Loreleï soupira. Karim sourit. Ne manqua rien des yeux fermés et de la bouche gourmande. Quand elle le remarqua, Loreleï s’excusa.
— Désolée, c’est tellement bon.
Il se contenta de sourire et de plonger sa cuillère à travers la croûte légère, qui délivra un liquide épais et sombre.
— Karim, tu as du chocolat, là…
Elle désigna le coin de la bouche de Karim.
— Ce vieux plan drague, Loreleï !
— Pas du tout, si j’avais voulu te draguer, je t’aurais proposé de lécher les preuves de ta maladresse.
Un ange — dodu et vêtu en tout pour tout d’une chapka — passa.
— Tu peux lécher.
— Ce n’est pas très hygiénique.
— Non.
— Surtout, ce n’est pas très amical. Je… je n’ai pas envie de…
Karim soupira.
— Je sais, pas d’engagement, pas de couple. Je ne te propose même pas du sexe. Juste de lécher le coin de ma bouche.
Le plaid tomba des épaules de Loreleï, qui s’approcha de Karim.
— Juste le coin de la bouche.
Karim reposa l’assiette à dessert ébréchée. Loreleï approcha ses lèvres de la joue, sans la toucher. Le souffle, puis la pointe d’une langue chaude qui balaie doucement la peau. Loreleï s’écarta.
— Voilà, l’hygiène est sauve.
Elle resta près de lui, sentant la chaleur de la cuisse de Karim contre la sienne. Elle reprit son fondant, qu’elle posa sur ses genoux. Elle trempa son doigt dans le cacao. Le lécha en regardant Karim, qui déglutit avec peine et protesta faiblement.
— Ce n’est pas du jeu.
Loreleï se lécha les babines.
— Justement. C’est juste un jeu. Rien d’important. Juste du chocolat.
Elle trempa à nouveau son doigt et le tendit à Karim, qui le lécha plus longtemps qu’il n’était nécessaire. L’ange, qui avait décidé de rester, demeurait perplexe devant tant de méticulosité.
En ressortant de la bouche de Karim, le doigt de Loreleï provoqua un petit « plop ! ».
— On devrait arrêter, non ? demanda-t-elle avec sincérité.
L’ange en perdit sa chapka.
— Pourquoi ?
Karim, qui avait déjà approché sa main de son propre fondant, suspendit son geste, perplexe.
— J’ai juste besoin d’un peu de… tendresse. Je n’ai pas envie de plus.
— Je ne te donne rien de plus qu’un peu de chocolat.
Chocolat, doigt, bouche de Loreleï. Qui aspira avec un tel plaisir que Karim gémit.
— Karim… j’ai juste envie de sentir ta peau. Ça ne compte pas ?
— Non… quoi comme peau ?
— On enlève nos pulls. Juste nos pulls.
Il acquiesça, déjà torse nu. Loreleï passa sa main sur ses épaules.
— J’avais oublié… ta peau douce. Juste ça… ça ne compte pas ?
La voix de Karim, basse.
— Ça ne compte pas, mais je commence à avoir froid. Viens.
Elle s’assit à califourchon sur lui. Il glissa ses mains sous ses vêtements, passa t-shirt et pull par-dessus la tête de Loreleï. Elle n’avait pas enlevé ses lunettes, qui se coincèrent donc dans le pull. Puis se fut au tour de la pince à cheveux de compromettre leur besoin de chaleur. Après des contorsions, elle se retrouva en soutien-gorge contre le torse de Karim. Elle soupira d’aise.
— Pourquoi tu ne sors plus ?
— Pour quoi faire… je ne veux rien de sérieux, mais je ne suis pas jetable non plus. J’en ai marre des mecs.
Karim s’indigna. Elle se rattrapa.
— Tu n’es pas un mec. Tu es juste un copain.
— Juste.
— Tu vois, je suis horrible.
— Non, ça me va. Redonne-moi mon assiette.
Sans quitter les cuisses de Karim, elle se retourna, attrapa le fondant encore tiède et le lui tendit. Il le posa sur le canapé, en préleva un peu et l’étala à la base du cou de Loreleï. Regard espiègle avant de lécher. Loreleï soupira :
— Ça ne compte pas.
Karim émit un bruit approbateur, la bouche collée contre la peau de son amie. Il lui caressait le dos en même temps et dégrafa son soutien-gorge d’un seul mouvement.
— On reste habillés, ça ne compte pas.
Nul ne sait qui prononça cette phrase sage.
— Karim…
— Oui…
Les respirations devenaient courtes.
— Je voudrais sentir toute ta peau contre la mienne. Juste ça.
— Juste ça.
Il se releva, lui donna la main. Une fois dans la chambre de Loreleï, elle gémit plaintive.
— Il fait froid !
Ils se déshabillèrent, vite, ce qui était prudent : l’hiver rude s’était invité jusqu’ici.
Loreleï s’enfouit la première sous l’édredon. Elle adorait cette couette épaisse, lourde et légère à la fois. Le boutis offert par sa grand-mère pesait trop et écrasait ses orteils. Cet édredon, déniché au marché Saint-Pierre, était gonflé (mais sans plumes) et apportait une pesanteur agréable. Karim, nu, se glissa contre Loreleï, qui cria.
— Tes pieds sont glacés !
— Les tiens sont chauds !
Il glissa traîtreusement ses glaçons entre les chevilles de sa co-litière, qui asséna une vérité bien connue.
— Les hommes sont censés avoir les pieds chauds !
— Pieds froids, cœur chaud.
Loreleï pouffa.
— Tu as gagné, viens là.
Il vint là. Et là. Mais rien ne compta.
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