II.1 - L’effet Koulechov *
Paris, 2001. Loreleï, 24 ans.
Guedelon_78 lui parla du chantier d’une reconstitution historique qui attirait tous les férus d’archéologie expérimentale.
Libertad_1791 : « En licence, la prof de médiévale a essayé de nous attirer sur son chantier de fouilles. »
Guedelon_78 : « Tu as été déterrer des bouts de vaisselle ? »
Libertad_1791 : « Niemals ! Elle nous a également prévenus qu’en cas de boutons suspects, on serait rapatriés dans un hôpital marseillais spécialisé en maladies cheloues. »
Guedelon_78 : « ? »
Libertad_1791 : « Tu ne fouilles pas des latrines médiévales sans risque ! Tu manies tranquillement la truelle, et le lendemain, paf ! La peste bubonique ! Donc, non merci. »
Guedelon_78 : « J’imagine que Gladiator… »
Libertad_1791 : « Ne me parle pas de ça !!! Si on imagine que ça se passe dans un univers parallèle, okay. Tu as aimé ? »
Guedelon_78 : « La musique, surtout. Tu connais Lisa Gerrard ? »
Libertad_1791 : « Non »
Guedelon_78 : « La BO de Gladiator, c’est elle. Elle était dans le groupe Dead Can Dance. Je les ai vus à Miami. C’était chamanique ! »
Libertad_1791 : « Tu donnes envie ! Ça paie bien, monteur ! »
Guedelon_78 : « J’ai triché pour aller au concert ! »
Libertad_1791 : « Raconte ! »
Guedelon_78 : « C’était un concours radio. J’ai appelé et perdu : mauvaise réponse à une question. Ma meilleure amie a rappelé dans la foulée. On a gagné. »
Libertad_1791 : « Malin ! »
Guedelon_78 : « J’ai pris de bons clichés. Je te les montrerai si tu veux. »
Libertad_1791 : « Malin again ! »
***
Ils se donnèrent rendez-vous sur le pont Saint-Michel, entre la fontaine et l’île de la Cité, un samedi après-midi. La lumière de fin d’été était magnifique. Accoudée au parapet, elle suivait l’agitation paresseuse de la Seine. Quand Olivier arriva, son cœur s’emballa. Ses yeux bleus, sa bouche rose, sa démarche : tout était mieux que sur les photos. Son regard, un peu hésitant, derrière ses lunettes, quand il l’aborda : « Loreleï ? » Elle acquiesça, ils reprirent leur conversation débutée sur le site de rencontres. Ils marchèrent dans Paris jusqu’à la fin de l’après-midi. Tout était naturel. Ils programmèrent de se rendre à une rétrospective du Parrain.
Olivier : « La scène du baptême est mythique ! William Reynolds a fait un montage en utilisant l’effet Koulechov. Tu verras, c’est l’alternance entre les scènes dans l’église et les meurtres qui fait naître le nouveau godfather ! »
Quand ils virent le film, dans une salle d’art et d’essai, elle lui donna raison. Et pleura lorsque Vito Corleone mourut au milieu des plans de tomates.
Loreleï proposa qu’ils restent libres de voir qui ils voulaient. Olivier était partant, et pourtant… il fut surpris la première fois qu’elle lui dit qu’elle n’était pas dispo car elle voyait quelqu’un.
Les semaines passèrent. Loreleï hésitait… puis proposa de n’accueillir que lui dans son lit.
Cependant, elle n’était pas sereine. Olivier ne s’était pas encore désinscrit du site de rencontre sur lequel ils avaient fait connaissance. Elle avait vérifié avec un profil créé sur mesure pour lui. HistoiredOser était coquine, spirituelle, amatrice de lingerie… Olivier tomba dans le panneau. Si facilement que Loreleï en trembla intérieurement. Les discussions se poursuivirent. Plaisir tranchant de choisir d’autres mots, d’autres références. Lui… il restait lui, le même Olivier. Il parla de sa copine à HistoiredOser, une histoire gentille qui commençait, mais dont il doutait du sérieux.
C’est face à lui que Loreleï laissa tomber le masque. Il pleura. Jura. Expliqua qu’il n’avait pas réalisé combien elle comptait pour lui.
Loreleï passa l’éponge. Étrangement rassurée par le sentiment qu’il avait maintenant une dette envers elle. Qu’elle le connaissait vraiment.
La nuit les trouva réconciliés. Olivier évoqua une enfance solitaire : « Mes parents étaient déjà vieux à ma naissance. J’avais un jumeau. Il est mort. » Elle lui parla de l’Allemagne, de Vivian. Elle éluda la mort de son père, il mesura le vide. Le sommeil les cueillit. Le matin les trouva endormis paisiblement.
« Je n’ai jamais aussi bien dormi de ma vie ! », s’étonna Olivier.
Ce fut le début d’une longue série de nuits et de siestes. Après l’amour, ils restaient nus l’un contre l’autre. Même en hiver. Les séparations devenaient douloureuses. Il rendit les clés de sa sous-location « avec fenêtre sur poubelles. Je dois sortir de l’immeuble pour savoir quel temps il fait. » Elle fit de la place pour ses livres, CD et collection de VHS et DVD. Une partie dut rester à la cave.
Loreleï rencontra les amis d’Olivier. Une bande fidèle depuis le lycée. Véronique, confidente et premier amour d’Olivier, avait surnommé la nouvelle venue « le petit vampire ». Souvenir d’un suçon laissé lors de leur rencontre. C’était alors encore tout neuf entre eux, il avait voulu être discret. Mais en vacances pour une semaine avec ses amis, il avait fini par lâcher le morceau. Toute la bande avait adopté le petit vampire, de sept ans leur cadette.
À Nadia, Loreleï confia que ce qu’elle préférait chez Olivier, c’était sa technique. Il lui avait fait découvrir le point G. Le lit inondé, son incrédulité à elle et le sourire modeste de son amant. « Tu es une femme fontaine. » Elle avait dû acheter une alèse. Sans compter qu’il la faisait jouir à chaque pénétration. À. Chaque. Pénétration.
À une collègue, elle affirma que ce qu’elle préférait chez lui, c’était ses recommandations littéraires. Il lui tendait un livre : « Tu vas adorer ! » Et il avait raison. À. Chaque. Fois.
Ils firent les tests, abandonnèrent les capotes la majorité du temps. Puis Loreleï reprit la pilule. La gynécologue lui dit de ne pas tarder avant de faire des enfants. Qu’il ne faudrait pas revenir pleurer quand elle voudrait en avoir et n’y arriverait pas. Loreleï ne dit rien. Même pas qu’elle ne savait pas si elle voulait devenir maman.
Chaque mois, elle sortait la petite serviette rouge élimée.
Il faisait l’amour tous les matins. Tous. Les. Matins.
Quand elle parla à Olivier de ses recherches sur les sites libertins, il se confia : les sommes claquées en minitel rose quelques années auparavant, les partouzes, les soirées SM, l’essai avec un ami quand il était ado (« jouer de la flûte, oui, mais le cul, non ! C’était trop douloureux »)… Loreleï était fascinée par ses expériences. Elle lui montra les profils des couples avec lesquels elle était en contact. Il n’accrocha pas et lui proposa de créer un profil pour eux deux. Elle lui parla de Julien, avec qui elle aimait échanger sur le site libertin et qui était partant pour un plan à trois. Olivier fut catégorique : « Je préfère un couple. » Elle fut déçue. Julien également. Ils continuèrent tout de même à se moquer ensemble de certains profils. Leur préféré : celui d’une femme saucissonnée avec une corde à linge. « Tu crois que les pinces à linge sont planquées où ? », avait demandé Julien. Loreleï avait frissonné d’horreur et rit devant son écran.
Elle trouva leur pseudo de couple, Bell@ciao, puis laissa Olivier gérer la sélection des profils et le planning de rencontres.
À côté de son métier de monteur, il faisait de la photo. Loreleï était aussi bien muse que modèle ou encore directrice artistique. Leurs clichés plaisaient beaucoup. Les classiques comme les autres. Pour les mises en scène, Loreleï ne manquait pas de lingerie. Elle avait un sac entier de bas et collants de toute sorte : résilles, couture, motifs floraux, petits cœurs, couleurs flashy… Olivier ne se lassait pas de faire du shopping avec elle.
Loreleï partit en quête d’un corset. Ils se rendirent tout d’abord dans des boutiques d’allure gothique, entre cuir, chaînes clinquantes et fouets. L’accueil était sympathique, mais les baleines des corsets étaient en plastique — risque de rupture rapide — et le tissu ne brillait pas par sa qualité. Avec Olivier, elle manipula avec curiosité des godemichets de tailles variées, s’attacha à des bracelets, les bras complètement étirés contre un établi mural, sous l’œil approbateur d’une vendeuse qui lui proposa également d’essayer des cuissardes. Ils repartirent sans les menottes, mais avec les bottes. L’avantage des boutiques SM de milieu de gamme, c’était qu’il y avait plus de synthétique que de cuir. Loreleï nota de revenir.
Toujours en quête d’un corset, ils se rendirent aux puces de Saint-Ouen. Ils se perdirent dans les allées, entre jouets en bois, peintures improbables et napperons jaunis. Dans un hall, ils tombèrent en pâmoison devant une jeune femme sortie d’un tableau de Berthe Morisot. Chemisier blanc à jabot de dentelle, col haut fermé par un camé, chignon brun volumineux, répondant à la longue jupe de satin bouffante. Elle vendait des corsets, des jupons, des serre-tailles… Loreleï essaya, hésita, repartit. Ils s’égarèrent près de la place Vendôme, rue Cambon. La descendante de l’inventrice du soutien-gorge les accueillit sans façon. Mais ses créations étaient hors de prix. Loreleï manqua craquer pour celles de Fifi Chachnil. Couleurs vives ou acidulées, coupes modernes, dentelles, satin… elle était une enfant dans un magasin de confiseries. Le prix la retenait encore, même si Olivier avait proposé de lui offrir le corset.
Elle se souvenait plus comment ils avaient déniché cette adresse. Le quartier était beaucoup moins chic que le centre de Paris : elle respirait mieux. Charlotte était une amoureuse des corsets, une artisane passionnée qui présenta différents modèles faits main à Loreleï. Alors que la jeune femme était en culotte dans la cabine, Charlotte lui proposa de nouer le corset. Tout en lui expliquant les différentes techniques — dont celle de la dormeuse afin de fermer seule le corset — elle tira les lacets vers le bas. Ajusta la pression de manière uniforme. C’est alors seulement qu’elle put serrer. Encore. Au maximum. Charlotte s’inquiéta, professionnelle.
— C’est toujours confortable ?
Loreleï, les mains à plat contre le mur et les fesses en arrière, souffla :
— Ce n’est pas fait pour : serrez, n’ayez pas peur ! Je sais respirer haut, je fais du yoga !
Loreleï entendit le sourire de l’artisane.
— Voilà une femme selon mon cœur !
Ils admirèrent le résultat. La taille d’une finesse impossible, les hanches sablier, le décolleté à débordement. Loreleï remarqua un petit bourrelet disgracieux sous ses bras, là où le corset mordait dans la peau. Elle songea que rien ne le ferait disparaître. À moins de garder les bras en l’air. Attachés, par exemple.
Charlotte fit tourner Loreleï, la complimenta. Olivier parla de ses photos. La corsetière leur proposa qu’ils fassent des shootings de ses corsets pour le site de sa boutique en ligne. « Un corset offert, avec plaisir. » Loreleï accepta en tapant dans ses mains comme une petite fille.
Ils rencontrèrent plusieurs couples. Loreleï adora Betsy et Charles. Lui et son côté gros ours tranquille, elle, petite et exubérante Texane. Le couple avait la quarantaine, mais Loreleï avait tout de suite accroché. Elle pleura de rire quand Betsy lui parla de sa serviette rouge pour les règles. « J’ai la même ! »
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