II.2 - Sehnsucht *
* Entre langueur, nostalgie et tristesse, le terme de Sehnsucht se rapproche du portugais saudade, du gallois hiraeth ou encore du blues pour les Afro-Américains.
Schönwald, décembre 2002. Loreleï, 25 ans.
Ingrid avait appelé sa fille : Zouzou était malade, ce n’était plus qu’une question de jours. Olivier était venu avec Loreleï à Périgueux, avant de laisser les deux femmes se rendre chez la vétérinaire — il était allergique aux chats, ce qui avait compliqué leurs visites. Loreleï tenait sa chatte dans les bras. Zouzou ronronnait étrangement, désaccordée. Tout en lui gratouillant la tête, Loreleï chantonnait : « ma coquine, mein Liebling, ma roublarde, mon amour, mein Herz, mon bébé ». Mère et fille évoquèrent en souriant les lézards morts sur les oreillers, la manière dont elle miaulait après Maurice quand elle réclamait de la pâtée. La vétérinaire fit une première piqûre de calmant. Loreleï sentit la chatte peser plus lourdement dans ses bras. Ingrid lissa les oreilles noires, soupira la formule rituelle de bonne nuit : « Gute Nacht, schlafen Sie gut... » Une larme coula sur la joue de Loreleï, qui repensa à toutes ses siestes avec Zouzou, toutes les fois où Vivian avait chassé la petite chatte, pestant qu’elle prenait trop de place.
« Vous êtes prêtes ? »
Loreleï gémit que non, puis que oui. Embrassa Zouzou entre les deux oreilles. « Traüm süß, mein Herz... » Fais de beaux rêves mon cœur. La chatte ne frémit même pas quand l’aiguille la perça.
Son fidèle petit cœur s’arrêta. Loreleï pleurait encore en rentrant chez sa mère. Olivier la prit dans ses bras : « Là, là, ma choupinette… »
Afin de leur changer les idées, Olivier les invita dans un charmant restaurant végétarien.
Il regarda les photos de Zouzou, rit aux bons souvenirs, câlinait sa compagne quand les larmes revenaient. Ingrid dit à sa fille qu’Olivier était un homme bien, qu’elle était rassurée de la savoir avec un homme cultivé et charmant, capable de prendre soin d’elle.
Les parents d’Olivier étaient également ravis de leur relation. Ils vivaient plus près du jeune couple, en banlieue parisienne. Ils se retrouvaient tous les mois pour un déjeuner dominical, suivi d’une balade. La mère d’Olivier prenait un plaisir visible à adapter ses spécialités alsaciennes pour sa jeune bru. Loreleï remarquait d’ailleurs que son végétarisme posait de moins en moins de problèmes. Il y avait toujours des agressifs pour lui intenter des procès en pureté (« Et tes chaussures, elles sont en quoi ? »), mais ils se faisaient rares. Elle ne leur répondait plus que par un calme : « Si tu veux débattre, viens à un stand, là je veux juste manger. » Le père d’Olivier avait toujours le mot pour rire et les mêmes yeux bleus pétillants que son fils, au milieu d’une bouille ronde et joviale. Il avait également un talent rare pour repasser les chemises, don qu’il avait transmis à son fils. Les parents d’Olivier étaient discrets quant à leur envie d’avoir des petits-enfants.
Loreleï commençait à se dire « pourquoi pas ? »
Dans la famille de Loreleï, la question se posait de manière subliminale aux fêtes de Noël. La meute Wolf s’agrandissait d’année en année, cousins et cousines donnant naissance à des louveteaux que Loreleï câlinait sous l’œil attendri de sa mère.
Olivier avait pris une série de photos alors que sa compagne racontait Rotkäppchen pour la septième fois à quatre bambins jamais rassasiés. Inutile de comprendre l’allemand pour saisir le moment où le loup se jette sur le Petit Chaperon rouge.
Loreleï prenait d’abord une voix aiguë et naïve : « Aber, Großmutter, was hast du für große Zähne? »
Puis sa voix devenait caverneuse et menaçante lorsqu’elle se jetait sur les enfants en hurlant : « Damit ich dich besser fressen kann! »**
Ils piaillaient de bonheur et couraient de leurs toutes petites jambes à travers le salon du chalet.
La nuit, la neige tombait dru. Dans leur chambre, Loreleï se colla contre Olivier. Qui avait la bonne idée d’avoir les pieds chauds. Et les mains. Et la bouche. Loreleï regardait les flocons valser à travers les rideaux mal fermés — pas de volets en Allemagne. Le souvenir remonta en murmure.
— J’avais complètement oublié…
Olivier attendait la suite, caressant les cheveux de son amoureuse.
— Il avait beaucoup neigé à Fribourg et le ciel était gris. Je marchais le long de la Dreisam en me disant que j’avais été bête de mettre une jupe par un froid pareil. Je marchais vite, je pensais au plaisir de retrouver mes cousines dans notre Konditorei préférée. Une femme m’a abordée. Je me suis dit qu’elle allait me demander son chemin. Même si c’était idiot : au bord de la Dreisam, tu n’as pas trop le choix des directions. Bref… Elle me dit… Je ne comprends pas, ça n’a pas de sens.
Olivier suspendit ses caresses, laissa sa main sur la tête de Loreleï.
— Elle me dit que je suis jolie. Je dis merci. Mon souffle faisait une fumée blanche. Elle me dit que je dois être gelée. Je ne réponds plus. Elle me dit… qu’elle connaît un endroit où il fait chaud. Un endroit où il y a des hommes. Elle me dit que je serais bien accueillie.
Loreleï s’arrêta un instant.
— J’ai dit Danke et je suis partie. Vite.
Olivier reprit ses caresses.
— Tu avais quel âge ?
— Quatorze ans.
Il poussa un long soupir avant de répondre.
— Je me souviens des albums chez ta mère. C’est vrai que tu étais jolie. Et grande. Tu faisais plus.
— J’avais quatorze ans !
— Il ne s’est rien passé de grave. Tu as peut-être mal compris, mal interprété. C’était il y a longtemps !
— …
— Tu as la chance d’être désirable…
Le talent de photographe d’Olivier fut salué unanimement lorsque Loreleï envoya à chacun des tirages après les fêtes. Son portrait d’Oma en noir et blanc trôna dans tous les salons. Loreleï acheta un joli cadre pour ce tirage, ainsi que pour celui où elle figurait avec Paul. Assis l’un contre l’autre dans le canapé du chalet, face à la cheminée, ils partageaient le même livre, concentrés, le vieux Siggi couché à leurs pieds.
** « Mais mère-grand, comme tu as de grandes dents ! »
« C’est pour mieux te manger ! »
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