II.3 - Cris en moi
Paris, 8 mars 2003. Loreleï, 26 ans.
Les saisons passèrent, le lit de Loreleï et Olivier grinça de moins en moins souvent. Loreleï s’en étonna, puis s’y habitua. Depuis un gros vent alors qu’elle passait nonchalamment devant Olivier en nuisette de satin et talons, elle ne tentait plus rien.
Le soir, elle s’endormait désormais seule. Lui restait dans le salon. Les heures défilaient devant l’écran de l’ordi. Quand elle avait fini par lui demander si elle ne lui plaisait plus, il avait répondu qu’elle n’avait qu’à baiser ailleurs. Elle avait pleuré, et dans la lumière de la chambre, il avait trouvé que la couleur de ses yeux était devenue incroyable. Il avait tenté : « C’est déplacé que je te prenne en photo ? » Elle avait presque ri.
Loreleï se sentait coincée. Avec Olivier. Au travail. À Périgueux. À Paris.
Elle faisait des cauchemars. Dans un magazine, elle avait lu : « Comment savoir si vous avez besoin de consulter ? Si vous avez l’impression de recommencer toujours les mêmes erreurs, de ne pas avancer, c’est un bon signal. » Elle testa donc deux psychologues, avant de commencer une thérapie.
Ce mercredi soir, elle sortit énervée de sa séance chez la psy. Cela la changeait de l’abattement.
Premier fait inhabituel : Loreleï n’avait
pas parlé de son enfance ou de sa relation avec Olivier.
Elle
avait eu besoin de dire sa peur et son dégoût.
Elle avait parlé du bus et de ce grand type qui était venu s’asseoir juste à côté d’elle, alors qu’il y avait des places libres devant. Il avait traversé tout le bus, droit vers elle. Il n’avait pas attendu longtemps avant de poser sa main sur son genou et de la remonter. Loreleï était tétanisée, muette. Se lever et descendre du bus avant sa station lui avait coûté une énergie monstre. Goéland englué dans le coaltar qui ne peut plus voler. Son souffle était revenu en constatant qu’il ne l’avait pas suivie.
La psy n’avait rien dit. Elle était de la branche taiseuse, ce qui convenait à Loreleï d’habitude.
Les mains à plat sur ses genoux, elle revit les doigts de l’homme sur elle. Et pire que tout, son être prisonnier en elle-même. Comme si cette main l’avait verrouillée.
Son esprit chercha une échappatoire. La drague. Thème léger, anecdotique. La rue de Ménilmontant. Elle ne pouvait pas la traverser sans se faire aborder. Mais c’était gentil. Toujours des vieux Maghrébins, qui lui disaient avec le sourire et un rythme chantant : « Vous êtes belle, mademoiselle. » Elle répondait également par un sourire, tout en traçant sa route. Ils ne lui emboîtaient pas le pas, ne la menaçaient pas. Pour autant… se rendre d’un point A à un point B sans se faire accoster semblait impossible.
Et ce jour-là, dans la cabine d’essayage, rue Montorgueil. C’était une boutique de vêtements et accessoires rétro pour les jeunes adultes nostalgiques des années Gloubi-boulga. Elle essaya un t-shirt Albator. Le vendeur posa ses doigts sur l’imprimé, pour en souligner les couleurs. Sur ses seins. Bouche muette. Elle devait mal interpréter.
Trois jours auparavant, chez l’opticien. Elle voulait juste des lunettes. Des putains de lunettes ! « Je connais de bons restos, à Saint-Michel. » « Oui, moi aussi, j’y vais souvent avec mon copain. » Il n’avait pas insisté.
Olivier, justement. Il se plaignait des filles
dans le métro :
— Vous ne souriez jamais !
— Tu sais ce qu’on risque, avec un sourire ?
Loreleï fulminait.
Ne pas faire de vague. Quand on aime, on
prend sur soi.
Le ton
d’Olivier s’était fait sarcastique.
— Vous risquez quoi ? Un autre sourire ? Qu’on discute ?
— Le jour où tu entendras vraiment ce que les femmes disent, tu comprendras. Que le mec ait un air normal ou une dégaine crade, on ne sait jamais, jamais ! comment ça va finir ! Un sourire, c’est une invitation pour beaucoup. Alors on fait la gueule à titre préventif. Si tu veux draguer, évite le métro. Et toutes les zones où on se sent en danger.
Il avait levé les mains, paumes ouvertes, comme un bouclier.
— Je ne drague pas, c’est juste comme ça.
Ses yeux à elle étaient étrécis, méfiants.
— Bien sûr.
Elle avait quitté le salon pour leur chambre,
excédée. Allongée sur le lit, les souvenirs des derniers mois
défilaient. Elle repensa à un dîner avec un couple échangiste.
Elle, Louise, sublime et discrète, travaillant dans l’édition.
Lui… un crapaud. Qui, visiblement, comptait sur sa femme pour
attirer les mouches.
Lui : « Louise baisait avec le mec. Moi, j’étais avec sa femme. Et elle se met à pleurer. — il secoua la tête, amusé — Hé ho ! Elle savait pourquoi on était là ! »
Il riait. Le crapaud riait d’avoir baisé une femme qui pleurait. Et Olivier ne disait rien. Et Louise souriait.
Loreleï n’évoquait jamais ce sujet avec sa psy. Mais elle lui parla de Séverine. Une militante antispéciste qui sortait toujours en tenue de camouflage : bonnet ou écharpe sur la tête, grand foulard sur les épaules. la première fois qu’elles rentrèrent ensemble, Loreleï s’en étonna :
— Tu es frileuse ?
— Pas du tout. C’est pour éviter d’être emmerdée.
— Ça marche ?
Haussement d’épaules fataliste.
En attendant leur rame sur les quais, un jeune homme s’approcha d’elles.
— Mesdemoiselles, vous êtes charmantes. On rentre ensemble ?
Séverine répondit, calme.
— Non merci.
— Sérieux, fais pas ta belle. Je sais comment te faire plaisir.
Loreleï commença à hausser la voix.
— On n’a pas envie de te parler. Laisse-nous tranquilles.
— Sale pute ! Tu crois que t’es belle ? Que tu me plais ? Toi et ta copine, vous êtes des gros thons !
Séverine ricana, prenant la foule à témoin :
— Il est vexé, le pauvre petit !
Loreleï embraya sur le même registre :
— Je me suis toujours demandé : ça marche ta technique ? T’arrives à quelque chose à l’usure ?
— Salopes ! Suce ma bite !
Les gens autour s’amusaient de la situation. Personne n’intervint. Loreleï eut envie d’arracher la gueule d’un grand mec qui les regardait, le sourire aux lèvres. Elle avait l’air de maîtriser, mais elle avait peur !
Dans un souffle d’air chaud et puant, la rame arriva. Le jeune homme continua à les insulter. Elles entrèrent dans leur wagon. Il resta sur le quai.
Juste avant la fermeture des portes, il envoya un grand coup de pied dans le dos de Séverine.
Vous riez encore, bande de connards ?
Non. Non et non.
Elle refusait de psychanalyser ces agressions. Dans son ventre, pas de culpabilité. Mais dans sa gorge, des cris empêchés. Qui sortirent, malgré elle, et se déversèrent sur le tapis du cabinet.
Marie.
Elle avait eu envie de faire
l’amour, pour la première fois. Et puis elle n’avait plus eu
envie. Son copain était devenu sourd.
Marie lâcha. « Je lui ai dit non.
— C’est un viol, Marie. »
Sophie.
« Mon
ex était… spécial. Il aimait les jeux violents.
— Et toi ?
Silence.
— Non.
Loreleï attendait.
— Une fois, dans la voiture. Il a voulu faire l’amour.
— Et toi ?
— Non. Il a été brutal.
— C’était un
viol, Sophie. »
Laure.
« Loreleï,
j’ai enfin compris. Mes problèmes de peau. Pourquoi je me lave
tout le temps. »
Loreleï aurait voulu qu’elle se taise. Elle le savait bien, elle. La peau. La peau salie. Elle avait trop entendu ses copines. Elle savait et elle voulait que Laure se taise.
« Je me souviens de tout, maintenant. Mon cousin. Il avait quinze ans. J’avais sept ans ? Neuf ans ? On jouait. Je crois. Je lui ai fait des fellations. J’ai peut-être aimé ça ? Tu crois que j’ai aimé ça ?
— Ce n’est pas le problème, Laure. Il savait ce qu’il faisait. Pas toi. Il a fait ça longtemps ?
— Oui. Et à sa sœur. Il a dit qu’elle était d’accord. La dernière fois qu’il l’a… Qu’il a… Il l’a attachée au radiateur. Et une fille au lycée avait dit à l’époque qu’il l’avait violée. Il est marié maintenant. Il a une petite fille. Sa femme dit que tout est faux.
— Et ta famille ?
— Qu’il faut pardonner. Que c’est loin. »
Et Loreleï, quelle bonne amie elle avait été ! Elle n’en dormait plus de ces confidences. Alors, elle avait prévenu Laure : « Porte plainte, il ne te reste plus beaucoup de temps pour le faire. Tant que tu n’as pas porté plainte, je ne veux plus que tu m’en parles. »
Laure avait cessé de parler. Elles ne se voyaient plus. Loreleï ne dormait pas mieux.
Dans le cabinet, Loreleï
fixait à nouveau ses mains, toujours crispées sur ses genoux. Ses
pensées s’entrechoquaient.
C’est à ça que je sers ?
Écouter sans rien pouvoir faire ? Dire le mot « viol » ? Mettre un autre mot sur « première fois pas top », « fellation sur un parking », « ses mains bloquaient ma tête sur son sexe » ?
Écouter jusqu’à la nausée, jusqu’à rejeter une amie qui m’appelle à l’aide ?
Je suis l’oreille
qui entend et la bouche qui accouche l’évidence : viol.
Pas amour. Pas
politesse. Pas jeu.
Viol. Viol. Viol.
Est-ce que la psy lui avait demandé ce qui clochait en elle ? Est-ce Loreleï qui avait comblé ses silences avec des mots ?
Quoi
qu’il en soit, elle était ressortie du cabinet d’une humeur de
bile et de sang mêlés.
Olivier
l’attendait dans leur bar favori, en face du théâtre du Châtelet.
Après avoir fait la bise aux serveurs, elle s’assit et commanda
une Pécheresse.
— Tu ne manges pas ?
— Non, exceptionnellement, je vais juste boire.
— Ça va, tu ne risques pas d’être saoule avec ta bière de fille.
— Je le regrette, parfois.
— Oh la la, ça ne va pas fort, ma choupinette !
Loreleï
dévia la conversation vers leur prochain concert : Shivaree.
Olivier prendrait son matériel pro pour capturer le sourire
d’Ambrosia. Le début de soirée se fit doux, ronronnant. Jusqu’à
ce qu’ils se retrouvent dans le minuscule ascenseur en fer forgé
menant à l’appartement. Il se pencha vers Loreleï, sa belle
bouche pulpeuse étirée par une promesse, puis glissa à son
oreille :
— Tu as pris du ventre.
Une semaine plus tard, lors de la séance suivante, la psy était toujours muette. Mais elle avait détourné son visage lorsque Loreleï lui avait rapporté les paroles d’Olivier. Pas assez rapidement cependant — Loreleï avait capté son air gêné.
Le ventre de Loreleï se libéra.
— Je vais quitter Olivier.
La psy ne dit pas « C’est peut-être encore tôt », comme la fois précédente.
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