Chapitre 0 - Miel
Université Saint-Denis Paris VIII, novembre 1997. Loreleï, 20 ans.
Dans la salle de TD du cours d’anthropologie, la voix de Mme Marciac berçait Loreleï :
— La vidéo que nous allons visionner a été tournée à Prats-de-Mollo. C’est une manière, parmi beaucoup d’autres, de célébrer la fin de l’hiver. « À la Chandeleur, l’hiver meurt ou prend rigueur. » Vous pouvez remplacer rigueur par vigueur… — quelques rires étouffés — Je vous ai déjà parlé du mythe de l’homme sauvage. Avant le lion, avant le loup, c’était l’ours, le roi des animaux, le dieu incontesté des forêts européennes.
Quelqu’un venait d’éteindre la lumière. Loreleï reporta son attention sur l’écran de télévision. Des hommes souriants revêtaient des fourrures épaisses. Ils riaient, se bousculaient, ajustaient leurs costumes. Les vieux du village les aidaient, transmettaient les gestes.
— Dans de nombreux pays européens, poursuivit Mme Marciac, on raconte que de l’union d’une femme et d’un ours est né un enfant doué d’une force prodigieuse : l’homme sauvage, Jean de l’Ours.
Les images défilaient. Les hommes-ours couraient maintenant dans les rues du village, poursuivant les habitants. Ils attrapaient les femmes, les serraient contre eux, leur noircissaient le visage. La voix du commentateur concluait, nasillarde et légèrement pompeuse : « Les hommes se conduisent comme des ours avec les filles. »
Une pensée sortit un instant Loreleï de la torpeur qui la gagnait : « Comme des ours… Comment se comporte un ours avec une fille ? »
Les images continuaient à défiler sur l’écran. Loreleï posa sa tête dans ses bras.
Partiels la semaine prochaine. Trop de lecture. Trop de nuits courtes. Seule.
Elle repensa aux carnavals, en Allemagne. Même mythe, les femmes qui courent. Bruits de crécelle, rythme des cloches. Elle ferma les yeux. Se reposer, juste une seconde. Le son se faisait lointain. Moins fort que le rythme régulier de son cœur.
L’odeur, d’abord. La résine de pin, puissante.
Loreleï ouvrit les yeux.
Elle était debout, dans une clairière fleurie, vêtue d’une longue robe blanche et d’un corset rouge, légèrement délacé. À son bras pendait un panier de cerises noires. Elle croqua un fruit, cracha le noyau. Une goutte tomba sur le lin. « Une robe blanche, vraiment ? Quelle idée ! », pensa-t-elle. La Forêt-Noire lui faisait face. Serrant son panier, elle suivit une abeille vers la lisière.
Après quelques pas dans la forêt, la lumière changea — plus diffuse, plus verte. L’odeur de résine se mêlait maintenant à autre chose. Terre humide, mousse. Et quelque chose de plus fort.
Elle s’arrêta.
Il était là.
Devant elle, entre deux pins centenaires, il était dressé sur ses pattes arrière. Massif, plus grand qu’un homme. Sa fourrure était brune, épaisse, emmêlée de feuilles et de brindilles. Sans pour autant distinguer clairement ses yeux, elle les sentit posés sur elle.
Son cœur s’emballa. Le panier tomba de son bras. Les cerises roulèrent sur la mousse.
Elle voulut reculer, mais ses pieds refusèrent de bouger.
L’ours gronda. Un son bas, profond, qui venait de partout à la fois, vibrait jusqu’à sa poitrine.
« Cours », lança une partie de son cerveau. « Cours. »
Mais elle ne courut pas.
L’ours posa ses pattes avant au sol, puis inclina sa tête massive. Lentement, il posa son museau au sol et se coucha devant la jeune femme, le ventre contre la mousse, la tête entre ses pattes.
Il attendait.
Loreleï resta immobile un long moment. Son souffle se fit plus léger, jusqu’à s’accorder à celui de la bête. Le vent dans les branches. Le bourdonnement des insectes.
Il ne bougeait pas.
Elle fit un pas vers lui. Puis un autre.
Elle tendit sa main vers son pelage sombre. Hésita à quelques centimètres.
Il ne bougeait toujours pas.
Elle le toucha.
Ce n’était pas rêche comme elle le pensait. Mais doux comme… comme rien de ce qu’elle connaissait. Ses doigts s’enfoncèrent dans sa toison, disparurent presque. En dessous, elle sentit la chaleur de la peau, les muscles puissants.
Elle caressa, pétrit. Sa tête, son encolure. L’ours émit un son — pas un grondement, autre chose. Un ronronnement grave, satisfait.
— Tu veux quoi ? murmura Loreleï.
Pas de réponse. Évidemment.
Il tourna légèrement la tête vers son dos. Une invitation.
Grimper sur son dos fut plus facile qu’elle ne l’aurait cru. Son pelage offrait des prises, sa patience lui laissait le temps. Elle s’installa entre ses omoplates, les cuisses serrées contre ses flancs, les mains agrippées à son cou.
La bête se releva.
Le monde tangua. Loreleï était si haut maintenant — deux mètres du sol, peut-être plus. Elle s’accrocha plus fort.
Et il se mit en marche.
Biches, hérissons, cétoines dorées et renards ne croisèrent pas une jeune femme sur une bête, mais la reine de la forêt sur son roi.
Entre la révérence silencieuse des hôtes des bois et la chaleur qui perçait à travers la canopée, la jeune femme manquait s’assoupir. Mais il fallait tenir. Les épaules de sa monture roulaient sous elle, ses cuisses serrées en permanence commençaient à chauffer et fatiguer. À chaque foulée, elle poussait son bassin en avant. Rebrousse-poil, un peu rêche, délicieux contre ses lèvres qui s’écartaient légèrement. Bassin en arrière… fourrure douce sous ses fesses.
Elle posa sa joue contre le dos massif, les mains toujours plongées dans l’épaisseur de la pelisse. Sous elle, le battement d’un tambour ancien accompagnait celui de son sexe.
Les arbres défilaient toujours. La lumière changeait, passant du vert sombre à des éclats dorés. Des oiseaux s’envolaient sur leur passage.
Un ruisseau apparut entre les arbres.
L’eau claire courait sur des pierres rondes, créant une musique fraîche. Sur la rive, l’herbe était grasse, parsemée de fleurs jaunes, rouges et bleues. Le soleil tombait droit sur cette clairière.
L’ours s’arrêta et s’agenouilla.
La reine hésitante descendit.
Il resta à quatre pattes, l’observant.
Alors qu’elle soutenait son regard, quelque chose passa entre eux.
Elle porta les mains à son corset, défit les lacets. La créature ne bougeait pas, mais ses prunelles noires pesaient sur sa peau.
Le corset tomba. Tache rouge vif. La robe suivit. Corolle blanche sur l’herbe verte.
Nue devant lui, le menton levé fièrement, elle brisa le silence.
— Tu voulais me voir ?
Un grondement bas, approbateur.
Elle se retourna et se dirigea vers le ruisseau. Sans se presser, offrant son dos, ses fesses et ses jambes à la vue du roi des bois.
Le ruisseau s’élargissait à un endroit. Elle y entra en frissonnant, jusqu’aux hanches, puis jusqu’aux seins. Elle se retourna vers lui.
— Tu viens ?
Il se redressa.
Debout sur ses pattes arrière, il était immense. Terrifiant, si elle avait encore eu peur.
Et puis quelque chose se produisit.
Sa fourrure… ondula, comme si elle était vivante, séparée de lui. Elle commença à glisser. De ses épaules d’abord, puis de son torse, de ses bras.
La peau d’ours tomba au sol.
L’homme qui se tenait à sa place était grand, large, couvert de poils bruns, des épaules aux pieds. Humain et pas tout à fait.
Loreleï éclata de rire.
— Ça ne change pas grand-chose. Tu es toujours aussi poilu.
Un son sortit de la gorge de l’homme sauvage. Le même grondement que dans la forêt.
Il entra dans l’eau.
Ils s’amusèrent comme des enfants, comme des oursons. Ils s’éclaboussaient, se poursuivaient, s’attrapaient, se coulaient. Sous l’eau, elle colla sa bouche au visage barbu pour lui faire passer son souffle. Il se prit au jeu et ils manquèrent de suffoquer, emmêlés.
Crevant la surface, elle toussait, riait, la rivière s’échappant de son nez.
Elle se retrouva contre lui, son dos contre le torse poilu de l’homme, dont les bras passés autour d’elle l’enveloppaient. Ce souffle rauque, venant de si loin, dans son cou. Elle ferma les yeux, tandis qu’il la portait jusqu’à la rive.
Il la déposa sur l’herbe tendre, dans une flaque de soleil. La fourrure inhabitée luisait doucement près de la rivière.
Loreleï resta allongée, savourant la chaleur qui séchait sa peau. Les pas de la créature s’éloignèrent, avant de revenir.
Lorsque la femme rouvrit les yeux, l’homme bestial se tenait au-dessus d’elle, avec entre les mains un rayon de miel, doré et dégoulinant. Il avait dû le prendre dans une souche. Elle croyait entendre des vrombissements contrariés. Mais que peut-on refuser à un roi ?
Le miel coula sur elle.
D’abord sur son ventre. Le liquide tiède et sirupeux dégageait une odeur animale. L’homme traça une ligne du sternum au nombril, puis sur ses seins. Le miel s’écoula le long des courbes, un petit lac ambré se forma dans son nombril. La créature dirigea le rayon plus bas : hanches, cuisses, chevilles, sa peau se gorgeait du soleil butiné.
Il s’agenouilla entre ses jambes, qu’elle écarta davantage.
La langue chaude cueillit d’abord le miel sur son ventre. Méthodiquement. Loreleï ne pouvait se détacher du spectacle de la chevelure, des épaules mouvantes. Il remonta vers ses seins, en fit le tour plusieurs fois, avant de trouver les mamelons durcis et de s’y attarder. La peau tendre de la jeune femme était tour à tour caressée, chatouillée, étrillée par la barbe de l’amant sauvage.
Il descendit. Les yeux noirs de l’ours dans les siens, Loreleï bascula la tête en arrière et se perdit dans le blanc du ciel.
La créature dévorait son ventre. Puis plus bas. La ligne des hanches, l’intérieur des cuisses, là où le miel avait coulé. La pointe de la langue mêlée à ses poils sombres et poisseux. Un peu plus bas encore. Pas de miel ici, seulement son goût à elle, le jus de son envie qui dégoulinait. Les mains de la femme saisirent les cheveux épais, presque une crinière. Elle ne put s’empêcher de tirer.
L’odeur du miel enrobait tout, tandis que le soleil les inondait.
Grognements, basses animales qui cognaient dans sa chair ouverte, jusque dans ses os. Ses hanches ondulaient contre la bouche.
— Oh…
Le son sortit de sa gorge, libre, ample. Suivi d’autres. Lui restait calme, tandis qu’elle accélérait jusqu’à perdre pied. Les cuisses serrées autour de son amant, elle aurait voulu enfoncer la tête plus profondément en elle.
Une abeille paresseuse se posa sur son sein, tandis que son plaisir se suspendait. Son corps se tendit avant de claquer. Elle ouvrit les yeux. Le soleil était exactement au-dessus d’elle. Éblouie, elle ne vit plus que la lumière blanche.
Le plaisir pulsait toujours, sans plus de poids entre ses cuisses.
Elle resta la tête contre le sol tendre. Des branches craquaient, de plus en plus loin.
Elle roula sur le côté. Un scarabée iridescent la contourna. Plus de fourrure abandonnée sur la rive.
Loreleï se releva. Une abeille charpentière passa près de son oreille, ailes et dos noirs saupoudrés de pollen, bourdonnement sourd qui émergeait de la multitude. Loreleï la suivit lorsqu’elle s’éloigna entre les doigts de lumière. L’odeur lui parvint alors. Douceâtre, sucrée. Elle avait trouvé la ruche dans la souche. Elle prit un rayon et le croqua. Une résistance — une larve, sûrement. Le jus dans la gorge, les alvéoles molles et tendres. Elle ferma les yeux.
Quand elle les rouvrit, la lumière crue de la forêt avait été remplacée par une atmosphère confinée. Le rideau de la salle de TD était entrouvert. Elle cligna des yeux, sa joue toujours posée sur ses bras croisés.
Sur l’écran, une femme souriante, la joue barrée de suie. Cris de joie. Les chasseurs avaient capturé les hommes sauvages. Ils les tondaient. Ours redevenus hommes. « L’hiver est mort ! Vive le printemps ! » La foule en liesse chantait et dansait.
Comment se comporte un ours avec une fille ?
Le visage chiffonné, elle passa sa langue sur ses lèvres sèches et sourit.
Mieux qu’un homme,
apparemment.
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