I.1 - Schneiden, schnitt, geschnitten *
Paris, avril 1998. Loreleï, 21 ans.
Loreleï avait choisi le restaurant avec soin. Des plantes grimpantes à l’assaut d’une façade bleue et à l’intérieur, des livres partout et une cheminée. Après une balade à Saint-Michel, entre les bouquinistes et l’île de la Cité, Bastien et elle échouèrent donc à La Fourmi ailée. Pourtant, ce fut une abeille qui les accueillit : après avoir flirté au cœur de pétales roses, elle vrombit sous leur nez.
Une fois installés et le menu sous les yeux, Bastien constata, fataliste.
— Au moins, on n’hésite pas à choisir.
— Un menu végétarien, c’est déjà bien ! Et tu verras, c’est bon. — Elle bascula légèrement tout son corps vers lui — Tu ne trouves pas que c’est romantique ici ?
Elle guetta la réaction de Bastien, qui se contenta d’un coup d’œil circulaire.
Tout en dégustant leurs lasagnes aux légumes, Bastien parla de ses études en informatique, mais surtout des fêtes et des prochaines vacances.
— Tu pourrais venir, on va chez la tante d’Antoine, elle nous laisse sa maison à Arcachon !
— Génial ! Je travaille en juillet en Allemagne. Je peux proposer à Nadia de venir ? Août c’est bon pour vous ?
Bastien s’enthousiasma :
— Oui pour Nadia. Et normalement, on bosse tous en juillet. Faudra juste se serrer : je ne sais pas combien il y a de chambres.
Loreleï saisit la balle au bond :
— Je me disais… on pourrait dormir ensemble, ce serait plus pratique, non ?
Il acquiesça sans ciller.
— Si ça ne te va.
Loreleï se lança :
— Tu sais, je pensais à nous… Je me disais… Parfois, les choses évoluent et…
— Tu prends un dessert ?
Bastien faisait déjà signe au serveur, qui vint leur donner la carte. Bastien la consulta. Loreleï attendit que son ami au statut difficilement évolutif réagisse.
Il commanda un fondant au chocolat.
***
Une fois chez Loreleï, ils se brossèrent les dents, se mirent en pyjama, papotèrent avant de se coucher : Loreleï dans son lit, Bastien dans le clic-clac du salon. Elle tourna, vira, s’entortilla dans les draps, puis se releva.
Elle vint s’allonger près de Bastien, qui s’étonna.
— Tu veux un câlin ?
— Plus… si tu veux…
— Oh…
— Ça veut dire oui ?
— Ça veut dire… je ne m’y attendais pas !
Dans le noir, elle ne voyait pas les expressions de Bastien. Elle crut sentir, dans sa voix et dans son corps, la surprise et le désir.
— Tu as décidé ça comme ça ?
— Non, ça fait un moment que j’y pense. On est célibataire, on s’entend bien… On s’aime bien, non ?
Bastien se colla contre elle et posa sa main contre sa joue.
Ils parlèrent encore : du fait qu’elle ne prenait plus la pilule et préférait ne rien précipiter. Bastien approuva. Elle n’avait pas besoin de confier que ce serait sa première fois depuis Vivian.
Les mois passèrent, sans donner de nom à leur relation. En vacances, cet été-là, ils furent un couple aux yeux de tous. Ils agacèrent Antoine, avec leur manie de ricaner et de prendre leur douche ensemble, bruyamment. Nadia nota que rien ne semblait avoir changé depuis le lycée.
Un soir, ils burent des Tequilas paf. Loreleï se laissa séduire par le rituel : sel et citron sur le dos de main, le verre fermé par la paume, taper le verre contre la table, « paf ! » et boire cul sec. Toute la bande se rendit ensuite sur la plage. Loreleï vomit sur un crabe, qu’elle poursuivit pour s’excuser. Anecdote ajoutée à vie dans son dossier.
Octobre, la rentrée, chacun bien occupé de son côté. La routine se mit en place : le train une fois par mois, les vacances le plus souvent possible ensemble. Plutôt à Paris : elle évitait toujours Bordeaux et Périgueux. Après avoir essayé les préservatifs, les spermicides et le diaphragme, avoir eu peur une fois et fait pipi sur un test de grossesse, Loreleï reprit la pilule.
En janvier, Loreleï sentit que Bastien commençait à avoir la bougeotte, tandis qu’elle se demandait si cette relation ne leur servait pas d’excuse pour ne pas affronter le monde. Un soir, au lit avec Bastien, elle proposa :
— On pourrait être ensemble quand on se voit, et le reste du temps… On fait ce qu’on veut.
— Okay.
Loreleï encaissa : « Il n’a même pas hésité. »
****
Fin mars 1999, visite de contrôle au centre mutualiste étudiant. Le moyen le plus simple pour avoir un rendez-vous avec une gynécologue sans devoir souscrire un crédit.
— Votre dernier frottis n’est pas bon.
Loreleï attendait la suite. La docteure prit une feuille et commença à crayonner.
— Vous voyez, là, ce sont les cellules saines. Et là, celles qui peuvent évoluer vers un cancer…
Loreleï n’entendit plus rien. Une bulle venait de se fermer autour d’elle. En sortant du cabinet, elle trouva la lumière trop guillerette. Dans le métro, les stations se succédèrent sans qu’elle ouvre son livre. Une fois chez elle, elle se fit une infusion à la badiane. Sa version personnelle « d’un truc fort ». Sa voix était blanche, atone, lorsqu’elle appela Bastien.
— Bastien… je… je peux te parler ?
— Oui, j’allais partir à la fac, mais j’ai cinq minutes.
— Je sors de la gynéco. Je dois aller faire des examens. Tu pourrais venir ?
— Quand ?
— Je ne sais pas encore, je dois prendre rendez-vous à l’hôpital. On doit me faire un prélèvement du col de l’utérus.
— Ne t’inquiète pas, ça va bien se passer. — Il devint enthousiaste — Tu sais qui j’ai vu à la dernière soirée ?
Loreleï avait le tournis.
— Non…
Bastien poursuivit :
— Caro ! Tu te souviens de Caro ?
Comment aurait-elle pu oublier Caro, celle pour qui Bastien l’avait « non-quittée ». Loreleï écouta, raccrocha, prit rendez-vous à l’hôpital.
Dans la salle d’attente, elle lut chaque affiche. Cinq fois. Les autres femmes étaient également seules.
Quand ce fut son tour, elle répondit à quelques questions avant de s’allonger, cuisses écartées, plus exposée que jamais. Elle aurait voulu ne pas voir. Ni la desserte avec tous ces instruments brillants ni les ciseaux — immenses — dans la main du docteur.
— Vous avez pris une protection hygiénique ?
— Oui.
— Ça va faire mal, mais pas longtemps.
Il coupa.
Schneiden, schnitt, geschnitten. Couper, coupe, coupée.
***
Encore une fois, les résultats ne furent pas bons. Mais pas catastrophiques. Elle ne sut même pas ce qu’elle avait. Elle avait toujours cru que si un jour elle était malade, elle serait courageuse.
À la pharmacie, elle tendit son ordonnance. On lui donna quelques recommandations.
Une fois chez elle, Loreleï lut la notice. Tous les soirs, elle s’introduisit un cachet dans le vagin, qui laissait une pâte dans sa culotte au matin.
Quand Bastien vint chez Loreleï, elle déplia à nouveau le clic-clac.
Le frottis de fin de traitement fut normal.
Il ne demanda rien.
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