Chapitre 28
Écrit en écoutant notamment : Mr. Bassmeister — Love, Sex, Dance
Aujourd’hui, le cours d’algèbre portait sur les formes quadratiques d’un espace vectoriel. Entre chaque définition importante, Alban ne pouvait s’empêcher de faire tourner son stylo autour de son majeur. La prof déroulait son cours, indifférente à la tension qui l’agitait.
Lorsque la pause de dix heures arriva, il fonça vers l’extérieur en quête d’air frais. Comme lui, plusieurs étudiants profitaient du timide soleil de novembre. Certains s’acharnaient sur un pauvre babyfoot, d’autres vapotaient, assis sur un parallélépipède de béton. Un message lui arriva sur WhatsApp :
« Hey ! C’est Jakub. Mission réussie, j’ai un téléphone et une pièce d’identité. J’essaie de passer à la mairie maintenant pour les autres papiers, sinon cet après-midi. C’est toujours bon pour seize heures. C'est normal si je réponds plus : j'ai besoin de wifi, y a pas de carte SIM sur ce tél. »
Alban sourit en gardant son téléphone éteint dans la main. Il pardonna mentalement ses propres tendances anxieuses ; Jakub ne l’aurait jamais abandonné. Le soleil gagna soudain en vigueur et ses rayons l’éblouirent en se reflétant sur les vitres de la fac. Le week-end s’annonçait beau et doux.
Cette fois-ci, il prit le temps d’ajouter le nouveau numéro de Jakub à son répertoire.
Il regagna l’amphithéâtre en rallumant son téléphone toutes les vingt secondes. Ce simple message et le « J » qui trônait en haut à gauche de l’écran le remplissaient de fierté. Il s’arrêta encore une fois en plein milieu du hall et adjoignit un cœur à l’intitulé du contact. Pour la photo de profil, il aurait dû le photographier le matin même, avec Montpellier en toile de fond.
Le cours avait déjà repris lorsqu’il retrouva sa place à côté de Matthias. Il changea encore de stratégie : répondre à Jakub sous ses yeux, en mentionnant son prénom.
« Bien reçu ! À tout à l’heure, j’ai hâte. Je demande confirmation à Matthias pour t’intégrer. » pianota-t-il.
Le résultat fut immédiat, au point de le faire douter quant au niveau de concentration de son ami vis-à-vis du cours.
— Hé, tu parles à qui ? Je dois confirmer quoi ? chuchota-t-il.
Alban le fixa avec un sourire impossible à retenir. Il attrapa son stylo et griffonna le nom de Jakub dans la marge d’une feuille de notes. Il entoura les cinq lettres d’un cœur et se tourna pour profiter de la réaction.
Matthias paraissait surexcité, contrarié par la retenue qu’imposait le cours magistral.
« Grâce à mon message ? » écrivit-il sous le prénom.
Alban copia une preuve d'un théorème avant de répondre par un pieux mensonge. Il ne faudrait pas le vexer maintenant.
« On peut dire ça. »
Il mit ensuite à contribution ses qualités en dessin pour exposer la situation. Il traça grossièrement une carte avec le trait de côte, Montpellier, Montferrier — chez les parents de Jakub — ainsi que Valras-Plage, leur destination du week-end. Il plaça aussi Charleville-Mézières, tira deux grands traits pour marquer la rupture d’échelle et esquissa un tank pour lui rappeler que Jakub s’était engagé là-bas.
Une flèche illustra le voyage de Jakub jusqu’à Montpellier, jusqu’à un symbole de maison qu’il légenda : « Chez moi ».
Matthias suivait attentivement le processus.
Au nord de la ville, Alban dessina un homme représentant le père de Jakub, et juste à côté, une rangée de signes de ponctuation furieux digne d’une bande dessinée. Matthias devait comprendre qu'il ne pouvait revenir chez ses parents dans l’immédiat.
Alban signala en levant l’index qu’il arrivait à un point important. Il ajouta à son œuvre une voiture, qui partait de Montpellier vers Valras. Il fit un couple hétéro en bâtonnets, R et L ; un mec seul, M ; deux garçons liés par un cœur au niveau des bras, A et J.
Il conclut en beauté avec un énorme point d’interrogation sur Jakub et deux mains suppliantes en position de prière.
— Ah ouais, Jakub est chrétien ? chuchota Matthias. Tant mieux, ça fera quelqu’un pour accompagner mes grands-parents à la messe dimanche.
Alban ne savait pas s’il se foutait juste de lui ou s’il n’avait absolument rien pipé à son schéma digne d’une planification militaire du XIXe siècle. Dans tous les cas, le message principal était passé.
Matthias reprit le stylo et écrivit :
« As-tu baisé Jakub ?
□ Oui
□ Non »
Puis, avec un sourire goguenard, il ajouta : « □ C’est lui qui m’a foudroyé ».
Alban joua un air choqué et cacha la feuille sous son trieur.
— Je te raconterai ce midi, souffla-t-il.
***
— Si j’ai bien compris, c’est chaud avec ses parents ?
— C’est ça. Tu comprends, c’est pas facile pour lui : il a redoublé sa première année, il a quitté la fac pour s’engager dans l’armée... et il s’est barré pour... des raisons personnelles. Son père a lui-même fait carrière comme militaire, donc il supporte mal les errances de son fils.
— Mais ça fait longtemps qu’il est revenu ? Pourquoi tu ne m’as rien dit ?
— Heu, ça date d’hier. Je crois que je suis complètement amoureux. J’espère que lui aussi. En tout cas, la soirée a été... magique.
— Tu as donc coché des cases ! s’écria Matthias en référence à son micro-questionnaire.
— Oui, j’ai pêché... J’hésite à m’organiser un tête-à-tête avec un prêtre ce week-end. On a le droit si on n’est pas baptisé ?
Matthias éclata de rire.
— Tu nous as quand même bien menés en bateau, avec Robin et Lou ! Je n’aurais jamais deviné. Une table de poker au casino t’irait mieux qu’un confessionnal.
— Donc, pas de problème pour l’emmener ce soir ? C’est vraiment juste une fois. Dis-toi qu’il est arrivé à Montpellier sans un sou, sans la moindre affaire, en ayant dormi à la rue la veille.
— Évidemment que c’est d’accord. Je suis trop content pour toi. Et Papy est toujours ravi de voir de nouvelles têtes. Il lui racontera les souvenirs de son service militaire... Je l’appelle tout à l’heure.
— Trop bien !
— Tu comptes le garder chez toi combien de temps, ensuite ?
— Je n’en sais rien. Mon pauvre petit cœur est en surrégime et mon cerveau est hors service.
Ce vendredi, il y avait lasagne : c’était le temps fort de la semaine au RU. Matthias marchanda avec le cuistot pour se faire servir le plus gros morceau, celui du coin, qui était aussi plus gratiné que les autres.
Alban ajouta à son plat seulement une coupelle de fruits tandis que son ami se prépara un menu en cinq services.
— On n’a pas un restau de prévu, ce soir ?
— Si ! dit Matthias. Mais ce n’est pas une raison pour s’affamer ! Tu devrais faire comme moi.
— Mouais. Jakub a dit qu’il adorait mon physique tel qu’il est.
Ils rejoignirent deux collègues du cours précédent et s’orientèrent vers des conversations moins intimes. Mais derrière la façade, tout son corps ardait de désir à l’idée de retrouver la peau nue de Jakub. Il l’aurait encore à lui, au moins deux jours complets.
Les cours de l’après-midi passèrent vite.
💬 Commentaires 1
Les amours d'Alban suivent leur cours, plus qu'Alban qui n'a pas trop l'air de suivre son cours :)))