Chapitre 10 : L'Astre Noir
Liam était de nouveau dans la salle du Conseil de l'Académie. Les bancs, les dossiers sombres, les mêmes visages autour de lui.
Dame Nihiline ne s'asseyait plreus. Elle allait d'un maître à l'autre, les joues pâles, la voix plus dure que dans son souvenir. Elle parlait de réparation, de pardon, de récompense. Elle disait l'Académie endettée envers lui. Puis elle ajoutait une phrase plus simple, plus dangereuse : il avait mérité sa place.
Liam gardait les yeux baissés.
L'entendre parler ainsi lui serrait le ventre. Il aurait préféré une consigne, une correction, même un reproche. Devant cette femme qui tremblait de colère pour lui, il redevenait l'enfant assis sur un banc, celui qu'on avait un jour retiré de la salle sans bruit.
Devant Dame Nihiline, il n'avait jamais réussi à dire merci. Puis elle était tombée malade, et lui était monté dans une charrette.
Il s'avança soudain et la serra dans ses bras.
La salle se tut. Dame Nihiline resta raide une seconde, puis sa main remonta le long du dos de Liam. Elle ne dit rien.
Il tourna la tête vers Kvöt, assis au fond.
— Guéris-la.
— Ça ne marche pas ainsi, mon enfant.
— Alors trouve un autre moyen.
Kvöt soupira.
— Réveille-toi.
Liam rouvrit les yeux.
Le voyage venait de s'achever. Il était seul dans la charrette. Ou presque : deux sacs, une cape roulée, un bâton coincé contre la ridelle. Dehors, les derniers élèves gagnaient déjà les portes de Trigone. Jean avançait devant, droit comme s'il connaissait la cité depuis toujours. Les roues grinçaient encore dans son crâne.
Liam porta aussitôt la main à son amulette. La Pierre était tiède.
Ses rêves lucides revenaient plus souvent depuis le départ de La Lisière. Ils n'avaient plus seulement la netteté des bons rêves. Ils avaient des angles, des textures, des silences presque réels. Parfois, au réveil, Liam ne savait plus si la Pierre l'aidait à s'en souvenir ou si elle les rendait possibles.
Sa main quitta l'amulette.
Il descendit de la charrette et leva enfin les yeux.
Trigone ne ressemblait pas à une ville où l'on arrivait par hasard.
La route montait vers elle en lignes nettes. Des murs clairs, taillés avec une exactitude presque agressive, s'étageaient sur la pente. Les tours ne montaient pas pour dominer. Elles prolongeaient les terrasses, accompagnaient les escaliers, ouvraient sur des arches. Partout, des lignes se rejoignaient. Des angles guidaient le regard. Même les ombres tombaient avec précision.
Liam se redressa malgré lui.
La Lisière avait ses murs fatigués, ses chemins boueux, ses pièces mal chauffées. Trigone, elle, lui imposait déjà de se tenir plus droit.
***
J'ai posé une lettre pour Erik Sice sur mon bureau.
Elle tient en une ligne : si je ne reviens pas, ouvre le tiroir.
Ma santé se détériore, et je suis loin d'avoir la maîtrise de Kvöt. Il me faut l'avis d'Erik, pas seulement son réconfort. Il connaît des personnes de confiance ; il saura lesquelles peuvent lire ces pages sans les réduire à une folie de vieil homme.
Cette fois, je lui parlerai de mon travail.
De la Pierre que je garde.
***
— On dirait que même les rues vont nous corriger, marmonna quelqu'un derrière lui.
Liam se retourna.
Ymir venait de descendre d'une autre charrette. Tash battit des ailes sur son épaule, mécontent d'avoir été secoué pendant le trajet. Autour d'elle, plusieurs élèves de La Lisière s'étiraient, se plaignaient, riaient trop fort. Lamora n'était pas loin. Il remettait ses manches en ordre avec une attention inutile.
Ymir posa les yeux sur Liam.
— Tu as dormi tout le voyage ?
— J'ai fait semblant.
— Tu as bien fait. C'était très long.
Liam pensa qu'Orange aurait trouvé une remarque plus brutale. Cette pensée le retint une seconde avant qu'il relève les yeux.
Ymir avait l'air fatiguée, mais la ville semblait lui rendre de l'énergie. Sa voix portait mieux dans l'enceinte de Trigone. Elle tourna la tête vers les portes qu'ils venaient de passer, vers la foule qui les attendait, puis vers une jeune fille aux cheveux clairs qui descendait les marches de l'Académie locale en courant.
— Ymir !
Ymir quitta Lamora sans même y penser et traversa la cour. Les deux filles se heurtèrent presque. Elles se prirent les mains, rirent, parlèrent dans un mélange de velmorien et de mots venus du Givral que Liam ne comprit pas.
La nouvelle venue était grande. Pas autant que Ymir, mais assez pour que Liam s'en aperçoive. Son corps avait pris de l'avance sur son âge, avec cette injustice étrange qui faisait paraître certains enfants presque adultes avant l'heure. L'uniforme de Trigone, porté avec une négligence étudiée, accentuait encore l'effet : une manche roulée plus haut que l'autre, un ruban défait, le menton trop sûr.
Quand elle rit, Lamora tourna la tête.
Liam le vit faire. Il s'aperçut aussitôt qu'il regardait aussi. Il baissa les yeux le premier. Sous sa tunique, l'amulette reposait contre sa poitrine ; il pensa au petit bois, au coup d'Orange sur son épaule, à son baiser presque furieux.
Plus loin, Jean, qui passait près des charrettes, ralentit d'un pas avant de reprendre sa route avec une raideur nouvelle.
Lamora, lui, retrouva le premier son assurance. La fille lui répondit par un sourire rapide, plus curieux que timide.
— Kärvi, dit Ymir en revenant vers eux. Mon amie.
Liam répéta le nom en silence.
La nouvelle venue aperçut Tash avant de saluer les autres. Elle leva la main vers l'oiseau, amusée. Tash inclina la tête, jugea sans doute l'hommage convenable, puis se rengorgea. Ymir en parut ravie.
— Lui, c'est Lamora, ajouta-t-elle.
Il inclina légèrement la tête.
— On m'avait parlé de Trigone, dit-il. On avait oublié le plus intéressant.
Kärvi leva les sourcils.
— C'est donc comme ça qu'on se présente, à La Lisière ?
Son accent rappelait celui d'Ymir, mais en plus discret. Les mêmes inflexions, moins de résistance sur les consonnes. Comme si Trigone avait déjà commencé à le lisser.
Lamora rit.
Liam préféra regarder ailleurs.
C'est ainsi qu'il aperçut Mania.
Il reconnut l'ancienne Ombre de Lamora avec retard. Mania avait grandi. Ses épaules s'étaient redressées, son regard avait gagné en vitesse. À La Lisière, on l'avait vu longtemps dans les pas de Lamora, assez proche pour passer pour un sbire, assez brillant pour ne jamais disparaître derrière lui. Ici, il portait l'uniforme local. Les lignes droites semblaient faites pour lui.
— Lamora !
Cette fois, la voix fendit vraiment la cour.
Mania dévala les marches et se jeta dans les bras de Lamora. Celui-ci le serra contre lui sans hésiter. Pendant quelques secondes, il n'y eut plus ni chef, ni Ombre, ni ancien ordre à respecter. Seulement deux garçons qui se retrouvaient.
Liam ne détourna pas les yeux.
Mania parla trop vite. Il montra la cour, les bâtiments, les escaliers, puis désigna Liam d'un geste brusque.
Lamora se tourna vers lui avec un sourire trop large.
— Viens voir, Liam.
Dans sa bouche, il n'entendit pas une insulte. Il en resta une seconde décontenancé.
Liam les rejoignit. Mania le détailla sans cacher sa curiosité.
— Si on m'avait dit que tu serais réadmis à l'Académie… Et à un âge pareil. Tu as appris à lire entre-temps ?
— Non.
Mania cligna des yeux.
— Ah.
— Tu voulais savoir autre chose ?
Mania préféra désigner les bâtiments.
— La visite commence par là.
***
On leur accorda un peu de temps avant l'installation dans les dortoirs. La visite n'avait rien d'officiel. Mania la menait comme s'il attendait ce moment depuis des mois.
À Trigone, même les couloirs obéissaient à un plan. Trois ailes principales partaient du bâtiment central. Les escaliers montaient par paliers réguliers. Les fenêtres, toutes différentes au premier regard, obéissaient à des proportions précises. Mania expliquait sans reprendre son souffle.
— Tu vois, ici, c'est l'ancienne aile des maîtres d'angles. Enfin, on ne les appelle plus comme ça. Sauf les gens drôles. Donc presque personne ici.
— Dommage, dit Liam.
Lamora marchait un peu devant, mais il restait dans la conversation. Parfois, il lançait une remarque. Mania repartait alors sur une explication plus vive encore. Liam les observait malgré lui. Son épaule se raidissait chaque fois que Lamora se retournait trop vite. Ils avaient une histoire dont il ne connaissait presque rien.
Il repensa à l'enfant qu'il avait été, planches sous le bras, joues marquées, décidé à ne pas pleurer devant eux. Cet enfant aurait peut-être haï la scène : Lamora riant, Mania revenant vers lui, Liam lui-même suivant le pas.
Un autre visage manquait : La Brute. Personne n'avait su dire ce qu'il était devenu avant le départ. Orphelin, jamais admis à l'Académie, il n'avait pris aucune charrette. Liam ne fut pas rassuré.
Il toucha l'amulette sous son col.
Au détour d'une galerie ouverte, la cité apparut sous eux. Les toits descendaient en terrasses jusqu'aux remparts. Au-delà, la montagne tombait presque à pic par endroits, couverte de pins sombres et de passages rocheux. La route empruntée par l'escorte serpentait plus bas, déjà lointaine.
La forêt de La Lisière paraissait dangereuse parce qu'elle avalait la lumière.
Ici, le vide au-delà des murs suffisait à le ralentir.
— On sort souvent des murs ? demanda Liam.
Mania suivit son regard.
— Pour les exercices, oui. Pas loin. Jamais sans adultes.
— Bien sûr.
***
La cantine de Trigone n'avait rien à voir avec celle de La Lisière.
Elle était plus vaste, plus haute, plus sonore. Les tables semblaient alignées selon un plan lisible seulement d'en haut. Les nouveaux arrivants de La Lisière ruinèrent aussitôt cette belle organisation : ils tiraient les bancs trop fort, appelaient leurs amis, se penchaient par-dessus les plats, riaient des manières trop correctes des Trigoniens.
Les élèves de Trigone, eux, riaient moins. Ils regardaient.
Liam prit place près d'un bout de table, assez loin du centre pour ne pas devoir choisir un camp. Jean était déjà entouré de son petit groupe. Il mangeait calmement, le dos droit, l'air à peine présent. Lamora n'était pas là.
Au fond de la salle, les adultes avaient commis l'erreur de placer les deux prévôts côte à côte.
Le prévôt de Trigone avait une minceur sèche et un visage fait pour les remarques polies. Celui de La Lisière gardait son sourire des mauvais jours. L'émissaire de la capitale siégeait entre deux maîtres, trop attentif à sa coupe pour paraître serein.
Au début, les voix des adultes restèrent basses.
Puis le prévôt de La Lisière posa son verre.
— Je vais gagner du temps, dit-il assez fort pour que trois tables se taisent. Je ne ferai pas davantage d'efforts ce soir pour sauver l'idée lumineuse d'un roi sénile.
La salle se figea.
Puis des rires éclatèrent à plusieurs endroits, étouffés trop tard. L'émissaire pâlit avec discrétion. Le prévôt de Trigone sourit comme un homme servi contre son gré.
— Nous sommes honorés par votre diplomatie, répondit-il.
Liam repoussa son assiette.
Plusieurs élèves obtinrent l'autorisation de sortir un peu dans les cours intérieures. Liam s'éloigna avant que quelqu'un ne lui propose de rester.
Dehors, la pierre gardait la chaleur du jour. Trigone devenait plus belle à mesure que la lumière baissait. Les angles durs s'adoucissaient, les arches découpaient des pans de ciel rose, et les marches semblaient mener vers des endroits moins surveillés.
Liam grava quelques images dans sa Pierre.
Puis il s'arrêta.
L'objet reposait contre sa poitrine, muet et disponible. Il aurait voulu garder chaque façade, chaque vue, chaque détour pour les montrer à sa manière un jour à Orange. Mais elle n'était pas là. Elle veillait sans doute sa mère, dans la maison aux volets presque clos. Lui se promenait dans une cité étrangère, libre pour quelques minutes, à recueillir des images qu'elle ne verrait pas.
Il imagina la remarque qu'elle aurait faite devant ces escaliers trop droits, cette ville trop sûre d'elle. Il ne trouva pas les mots exacts. Alors il retira la main de l'amulette.
— Li-am !
La voix d'Ymir venait d'une galerie latérale. Elle arrivait vite, Tash agrippé à son épaule.
— Tu n'aurais pas vu Kärvi ? Elle n'était pas au dîner. Elle ne m'a rien dit.
Liam répondit trop vite.
— Non.
Il vit aussitôt le bref retrait sur son visage. Pas de douleur franche. Seulement un petit mouvement, presque rien.
Sa voix avait claqué plus sèchement qu'il ne l'aurait voulu.
— Si tu veux, reprit-il, on peut la chercher à deux.
Ymir l'observa une seconde.
— D'accord.
Ils descendirent d'abord vers les cours basses. Ymir connaissait déjà certains passages, grâce à Kärvi ; Liam suivait. Leurs pas résonnèrent seuls entre les murs bas.
— Tu n'aimes pas Trigone ? demanda-t-elle.
— Je n'ai pas encore décidé.
— Tu décides lentement.
— Et toi trop rapidement.
Ymir tourna la tête vers lui. Son sourire resta en place, moins sûr qu'avant.
Ils trouvèrent Lamora et Kärvi près d'une terrasse en surplomb, à l'abri d'une galerie où les élèves n'étaient pas censés traîner si tard. La jeune fille était assise sur la rambarde. Lamora se tenait devant elle. Sa main restait près de la hanche de Kärvi, sans la toucher. Il parlait bas. Elle riait.
— Ah, vous voilà, lança Kärvi sans descendre. On cherchait un endroit avec moins de monde.
— Sans me prévenir ? demanda Ymir.
Le ton restait léger. Trop léger.
Kärvi fit une moue.
— Je t'aurais retrouvée après.
Lamora regarda Ymir, puis Liam, et prit un air innocent, sans paraître convaincant.
— Je lui faisais visiter les abords, dit-il.
Kärvi éclata de rire.
Ymir non.
Elle sourit, mais l'expression ne tenait plus.
— On devrait rentrer, dit-elle.
Kärvi sauta de la rambarde.
— Déjà ?
— Déjà.
Sur le chemin du retour, Ymir marcha devant. Tash, d'ordinaire si prompt à s'agiter, resta silencieux sur son épaule. Liam suivit avec les deux autres, assez loin pour ne pas devoir parler.
***
Les jours suivants imposèrent une routine nouvelle.
Les élèves de La Lisière assistaient aux cours de Trigone le matin, puis répétaient l'après-midi sous la surveillance de maîtres locaux chargés de les encadrer.
Mania, lui, s'épanouissait.
Un problème de géométrie posé au tableau changeait entre ses mains. Il voyait les raccourcis, les symétries, les pièges. Quand un maître hésitait à l'interroger, Mania avait déjà la main levée. Dès qu'on lui donnait la parole, il prenait l'air innocent d'un élève surpris d'être choisi.
Le prévôt de La Lisière ne manqua pas l'occasion.
— Votre meilleur élève vient donc de chez moi, lança-t-il un matin dans la cour.
Le prévôt de Trigone répondit par un sourire mince.
— Nous avons surtout eu la bonté de lui offrir un lieu adapté.
— La bonté, chez vous, ressemble beaucoup à une saisie.
L'émissaire de la capitale passa entre eux avec une prudence visible.
Liam, lui, travaillait avec Mania dès qu'il le pouvait. Au début, leur petite compétition l'amusa. L'autre résolvait vite ; Liam mémorisait tout. Les suites de nombres, les plans, les règles, les corrections : la Pierre retenait sans effort ce que les autres devaient recopier, relire, apprendre.
Chaque victoire obtenue ainsi lui paraissait moins nette. Quand Mania levait les yeux vers lui, Liam sentait l'amulette sous sa tunique avant d'entendre le compliment.
Un après-midi, Mania lui tendit une feuille couverte de figures.
— Allez. Celle-là, sans réfléchir trop longtemps.
Liam sentit la Pierre contre sa peau. Il aurait pu y descendre, retrouver la correction d'un exercice voisin, comparer les formes, extraire la réponse.
Il ne le fit pas.
Il posa le doigt sur un angle.
— Ici.
— Tu es sûr ?
— Non.
Liam se trompa.
Pas de beaucoup. Assez pour perdre.
Il s'en voulut moins que prévu.
***
À la fin de la première semaine, le séjour n'avait pas réconcilié les académies. Il les avait rendues plus attentives l'une à l'autre. C'était déjà un progrès aux yeux de la capitale, ou du moins une phrase que l'émissaire pourrait répéter sans rougir.
Le prévôt de La Lisière, lui, supportait mal les couloirs trop fiers, les maîtres trop précis, les élèves trop sûrs. Il affirma un soir qu'on avait assez regardé les plans de Trigone et qu'il serait temps de montrer à ces gens ce que son village savait faire debout.
Le lendemain, un spectacle fut annoncé.
Les maîtres parlèrent d'exercice commun, de rapprochement, de tradition partagée. Les élèves comprirent surtout qu'il y aurait un public, des rôles, des comparaisons. On monta une scène dans une grande salle aux colonnes triangulaires. Les costumes sortirent des coffres. Les chants se répétèrent jusque dans les escaliers.
Un soir, Liam trouva Ymir seule sur une marche, un feuillet plié contre le genou. Elle recommençait la même phrase, plus bas chaque fois, jusqu'à faire rouler un son du Givral que les Trigoniens arrondissaient trop. Tash frappait la pierre du bec quand elle oubliait de respirer.
— Même lui me corrige, dit-elle.
Puis elle reprit avant que Liam trouve une réponse.
Le soir du spectacle, Liam retrouva Ishtal.
Le masque de Trigone lui couvrait le visage, mais la panique de son admission n'était plus là. La scène faisait écho à la précédente : Ishtal revenait, cherchait une place, se heurtait aux siens et aux autres. Face à lui, les comédiens de Trigone n'avaient pas la violence de Jean. Ils avaient leur propre raideur, plus froide, plus académique.
Liam tint.
Sa voix trembla une fois. Il la rattrapa. Ses appuis restèrent nets. Il n'essaya pas de voler la scène ni de la sauver de force.
Quand les applaudissements vinrent, ils ne furent ni délirants ni polis à l'excès.
Cela lui suffit.
Il chercha Orange dans le public avant de se souvenir qu'elle ne pouvait pas être là. Il fixa un instant l'endroit où il l'avait imaginée. Il aurait voulu entendre une remarque d'elle, même mauvaise. Surtout mauvaise.
À la place, Ymir se pencha vers lui pendant le changement de scène.
— C'était bien.
Liam tourna la tête.
Elle ne souriait pas tout à fait comme avant. Depuis l'incident avec Kärvi et Lamora, elle laissait les silences durer. Elle parlait moins vite. Elle regardait davantage avant de parler.
— Merci.
— Je ne dis pas ça pour être gentille.
— Ça t'arrive ?
Elle lui donna un coup d'épaule.
Quelques mois plus tôt, Liam aurait gardé cette pression sur son bras toute la soirée.
Sa main remonta presque vers l'amulette. Il l'arrêta avant de toucher la Pierre. Il ne voulait pas ranger ce coup d'épaule près du baiser.
Ymir chanta en duo avec Kärvi dans une chorale improvisée. Elle avait appris trop tard qu'elle n'interpréterait finalement aucun rôle dans la séquence de Lamora. Elle s'était accrochée à sa partie chantée, assez pour que, l'espace de quelques mesures, les regards reviennent vers elle.
Elle revenait à peine vers Liam lorsque Jean passa près d'eux sans s'arrêter. Son rôle, ce soir-là, lui avait moins réussi. Il avait dû jouer dans une scène improvisée où la précision ne suffisait pas. Sa mâchoire disait assez ce qu'il pensait de sa prestation.
Puis les lumières baissèrent.
Lamora entra seul.
La salle se tut avant même le premier geste. Dans les rangs de Trigone, plusieurs élèves se redressèrent.
Il portait la tunique de l'Astre Noir. Pas celle des exercices. Une autre, plus ample, plus lourde, brodée d'un fil sombre à peine visible. La coiffe lui couvrait une partie du visage. De loin, il n'avait plus l'air d'un élève de La Lisière ni du garçon qui avait autrefois barré les chemins de Liam.
Il leva un bras.
La danse commença.
Pas une copie. On y retrouvait la main de Dame Ua : la même économie brutale, le même contrôle des arrêts, la même façon de laisser croire à une rupture avant de revenir au centre. Mais Lamora n'était pas Dame Ua. Chez lui, chaque geste cherchait la foule.
Liam resta immobile.
Il se souvenait du bois, de la nuit, de Dame Ua corrigeant l'angle du coude. À cela s'ajoutait sa propre caricature, sur scène, lors de son épreuve. Trop ample. Trop sèche. Une danse volée, déformée, jetée au public pour survivre.
Liam aurait voulu se raccrocher au rite. Mais ses yeux suivaient le bras de Lamora, l'arrêt net, la reprise lente. Il n'avait plus envie de détourner le regard.
Ymir, près de lui, ne bougeait plus. Kärvi non plus. Jean gardait les bras croisés. Sous sa manche, son poing s'était fermé. À chaque souffle retenu pour Lamora, sa mâchoire se durcissait un peu plus. Mania, à quelques rangs de là, avait oublié de faire le malin.
Lamora tourna sur lui-même, s'arrêta si net que plusieurs spectateurs retinrent leur souffle, puis reprit par un pas plus lent. La danse n'avait presque rien de gracieux au sens où Liam l'aurait attendu. Chaque arrêt semblait retenir une chute. Chaque reprise repoussait quelque chose. Puis, par endroits, une ouverture surgissait. Brève. Dangereuse.
La dernière séquence arriva trop vite. Lamora s'immobilisa au centre, la tête baissée. Un silence entier passa. Puis il retira sa coiffe.
Son visage apparut.
Il souriait.
Non : il riait presque. Une joie nue, impossible à confondre avec de l'arrogance. Jamais Liam ne l'avait vu ainsi. Ni après une victoire ni entouré de ses Ombres.
Les applaudissements éclatèrent.
Liam applaudit aussi.
Il ne s'en aperçut qu'une fois ses mains levées.
À côté de lui, Ymir se pencha.
— Je comprends mieux, maintenant.
— Quoi ?
— Ce que tu as fait ce jour-là. Ta version. La colère de Dame Ua. Tout.
Elle regardait encore Lamora.
— C'était du génie. Ou de la folie.
Liam voulut répondre. Aucun mot ne vint.
Sur scène, Lamora recevait les applaudissements comme s'il venait seulement de les découvrir. Liam pensa à Olen, malgré lui. Aux mains frappées doucement l'une contre l'autre sur la colline. Aux applaudissements qu'il avait tant voulus.
Ses mains retombèrent.
***
Il ne restait plus qu'une semaine avant le retour prévu à La Lisière.
Les prévôts se détestaient toujours, mais ils avaient cessé de se le rappeler à chaque repas. Les élèves de La Lisière trouvaient encore les Trigoniens froids ; les Trigoniens trouvaient encore les visiteurs bruyants. Cette hostilité commençait à ressembler à une habitude.
Vers la fin de la seconde semaine, l'Académie de Trigone annonça un jeu.
Le mot suffit à faire taire plusieurs conversations.
On ne parlait pas d'un divertissement simple. À Trigone, même un jeu devait justifier ses règles. Orientation, énigmes, observation, sang-froid : les maîtres avaient préparé une journée entière pour forcer La Lisière et Trigone à se mélanger.
Les duos furent annoncés.
Ymir fut associée à Kärvi. Elle accueillit la nouvelle avec un sourire bref. Kärvi leva les deux pouces comme si la victoire venait de leur être remise d'avance.
Liam se retrouva avec Mania.
Lamora et Jean furent appelés ensemble.
Cette fois, la salle ne se contenta pas de murmurer. Quelques rires partirent aussitôt. Les deux garçons restèrent immobiles, chacun refusant de regarder l'autre le premier.
Ils avaient eu, deux nuits plus tôt, une altercation au dortoir. Rien de glorieux. Des mots trop bas, un banc renversé, deux maîtres obligés d'intervenir avant que les deux garçons n'en viennent aux poings. Les associer relevait donc d'une punition déguisée.
Le jeu commencerait dans la cité, puis sortirait des murs.
La montagne visible au-delà des fenêtres rendit aussitôt cette précision moins rassurante.
— Hors des murs ? répéta le prévôt.
— Aux abords immédiats, répondit le maître de Trigone chargé de l'annonce.
Les garanties s'empilèrent : escortes, limites, signaux, maîtres postés, passages interdits. Liam repensa au récit de Blueno.
***
— Et toi ? demanda Erik. Ton récit avance ?
Je baissai les yeux vers mes feuillets.
Il avançait.
Je gardai le silence un peu trop longtemps. Erik me fixa avec un intérêt plus calme.
— Jordas ?
— Il avance.
Je repensai aux pages déjà écrites, aux lacunes de la trace, aux scènes que je n'arrivais plus à regarder en face. Liam n'était plus seulement un enfant maltraité par son village. Le monde autour de lui s'élargissait.
— Que penses-tu de la censure ? demandai-je.
Erik cligna des yeux.
— Religieuse ?
— Non.
— Politique ?
— Non plus.
Je pris le temps de boire. La tisane avait refroidi. Son amertume resta au fond de ma gorge.
— Je parle d'un récit. D'événements que l'on peut rapporter fidèlement ou adoucir. On peut dire ce qui s'est passé, ou s'arrêter avant le détail.
Erik haussa les épaules.
— Tu sais que l'imaginaire ne m'intéresse plus vraiment. Moi, je suis dans le réel, maintenant. Et avec l'arrivée de ces Esclaves… le réel n'a plus rien à envier à l'imaginaire.
💬 Commentaires 2
J'ai un faible pour les récits enchâssés,