Chapitre 11 : Le Jeu

📖 Les Esclaves ✍️ Ayzikin 📝 3962 mots

À Trigone, au matin du jeu, Mania était déjà réveillé.

Il ne remuait pas. Assis sur sa paillasse, les genoux ramenés contre lui, il regardait une tache de lumière avancer sur le sol du dortoir. Les autres élèves étaient partis déjeuner ou se chamailler dans le couloir. Liam se redressa, avec l'impression de surprendre quelqu'un en train de penser trop fort.

— D'après toi, Dame Ua et Dame Nihiline se détestent depuis toujours ? demanda Mania.

Liam chercha une réponse adaptée à l'heure.

— Bonjour.

— Bonjour.

Mania ne tourna pas la tête.

— Mes parents disent qu'elles étaient proches, avant. Très proches. À La Lisière, tout le monde prétend avoir toujours su tout sur tout, mais là-dessus, ils deviennent vagues.

Liam enfila sa tunique en silence. Le nom de Dame Nihiline lui ramenait aussitôt Orange, la maison fermée, le baiser dans le petit bois, puis le départ sans elle. Il n'avait pas besoin de cela avant une journée d'épreuves.

— Pourquoi tu me parles de ça ?

Mania haussa une épaule.

— Je trouve ça triste, voilà tout.

Liam tira sur l'ourlet de sa tunique et lissa un pli déjà plat.

***

Le jeu commença dans la cour haute.

Les maîtres avaient disposé trois tables sous les arcades. Sur chacune, des enveloppes marquées du sceau de Trigone attendaient les duos. L'émissaire de la capitale prononça quelques mots sur la concorde, l'attention mutuelle et d'autres idées auxquelles personne ne prêta vraiment attention. Le prévôt de La Lisière bâilla sans chercher à le cacher.

La Main de Trigone, elle, prenait la chose au sérieux.

Depuis leur arrivée, Liam l'avait vu partout : près des portes, dans les réserves, au bord des répétitions, derrière les maîtres au moment précis où l'on croyait pouvoir lui échapper. Il exécutait les décisions du prévôt local avec une politesse sans chaleur et des mains fines, toujours occupées à tenir une liste.

Ce matin-là, il vérifia chaque duo.

— Ymir de La Lisière, Kärvi de Trigone.

La chanteuse répondit par un signe de tête. Tash battit des ailes sur son épaule, comme vexé de ne pas être nommé. Kärvi adressa un salut de deux doigts vers Liam, comme si elle se moquait déjà un peu de la situation.

— Lamora et Jean, de La Lisière.

Quelques rires montèrent. Jean ne bougea pas. Lamora non plus. Les associer l'un à l'autre violait l'esprit du jeu, mais satisfaisait visiblement plusieurs adultes.

— Mania de Trigone, Liam de La Lisière.

Le Trigonien prit l'enveloppe avant Liam.

— Je lis. Tu retiens.

— Je respire aussi, parfois.

La première feuille contenait une figure géométrique, trois vers d'une vieille chanson de Marcheurs et une suite de nombres. Mania lut tout à voix basse. Ses yeux couraient plus vite que ses lèvres. Liam, lui, regardait déjà les angles du dessin, les mesures cachées dans les mots, et les trois indices qui ne se rejoignaient pas encore.

La réponse les mena à une fontaine triangulaire, puis à un escalier dont la dernière marche portait une marque presque invisible. Une seconde feuille les attendait sous la pierre mobile. Mania eut un sourire féroce.

— Bien.

***

Quelques jours avant le départ pour Trigone, Liam était à la taverne avec Kvöt, après une journée éprouvante à l'Académie.

En pensée, il peaufinait un tour de cartes. Rien de bien savant : un choix forcé, un déplacement discret, une petite humiliation élégante pour celui qui croirait tout comprendre trop vite. À force d'insister, il avait même convaincu Kvöt de lui prêter son jeu.

— Je vais y arriver cette fois, dit Liam.

Kvöt sourit et lui fit signe de commencer.

Le garçon posa les doigts sur la première carte avec un soin excessif.

Il allait s'y mettre lorsque Morhen héla Kvöt depuis l'autre bout de la salle.

— Le vieux ! Viens donc perdre ta dignité avec des gens de ton âge !

— Il n'y a personne de mon âge ici, répliqua Kvöt.

Deux tables rirent. Morhen se leva tout de même, traversa la salle et posa une main lourde sur l'épaule du conteur.

Kvöt tenta de se dégager. Trop tard : on l'avait déjà happé. Il eut seulement le temps de se tourner vers Liam.

— Prends-en soin.

Le garçon resta seul avec le paquet.

Il aurait pu ranger les cartes. À la place, il en fit glisser quelques-unes sous ses doigts, pour garder le rythme du tour.

Les cartes de Kvöt ne ressemblaient à aucune matière connue. Elles se pliaient sans garder la marque, glissaient entre les doigts avec une souplesse sèche, et leurs bords restaient précis malgré l'âge. Les figures le troublaient davantage : des visages pâles, des vêtements impossibles, des objets dont l'usage lui échappait.

Ce n'était pas le Velmor. Pas le Givral tel que Ymir le racontait parfois.

Liam effleura l'arête d'une carte.

Une ligne rouge apparut sur son index.

Il porta le doigt à sa bouche. La coupure était fine, presque ridicule. La sensation le surprit : cette matière si douce venait de l'ouvrir avec une netteté de métal.

Il regarda Kvöt, entouré d'adultes trop bruyants.

Le vieil homme riait.

Liam rangea les cartes.

***

À Trigone, Liam et Mania poursuivirent leur parcours. La ville semblait avoir été construite pour ce jeu. Les façades devenaient des indications possibles ; les fenêtres pouvaient compter ; les sculptures dissimulaient un nombre, un nom ou une erreur volontaire. À deux reprises, Mania trouva la solution avant d'avoir achevé sa phrase. À deux autres reprises, Liam sauva leur avance en reconstituant, grâce à sa Pierre, un plan aperçu la veille dans une salle de cours.

La première fois, Mania le regarda avec admiration.

La seconde, avec méfiance.

— Tu fais comment ?

Liam replia la feuille.

— Je retiens bien.

— Personne ne retient bien comme ça.

— Tu viens vraiment de dire ça, toi ?

Mania ouvrit la bouche, hésita, puis préféra reprendre la marche. Liam sentit la Pierre contre sa poitrine. L'amulette avait retrouvé une chaleur discrète, une présence trop agréable. Il ne s'arrêta pas.

Au bout d'une heure, ils atteignirent la porte orientale. La ville tombait au-delà en terrasses sèches, puis en chemins de pierre et de pins accrochés à la pente. Plusieurs duos étaient déjà sortis. On apercevait leurs silhouettes sur différents sentiers, chacune suivie de loin par un adulte ou par un garde.

Un élève de Trigone, chargé de surveiller les départs, leur indiqua le registre ouvert sur une table. Mania y inscrivit leurs noms avec une rapidité nerveuse.

— Le secteur autorisé est marqué par des fanions rouges, récita l'élève. Les galeries anciennes sont ouvertes sur le premier niveau seulement. Ne quittez pas le balisage.

— On cherche quoi ? demanda Liam.

L'élève haussa les épaules.

— La récompense.

Mania le tira déjà par la manche.

Ils ne tardèrent pas à comprendre. Deux équipes discutaient au pied d'un muret, assez fort pour les renseigner malgré elles. La récompense n'était pas une simple médaille. Les maîtres avaient caché une réplique de l'Astre Noir, une pièce ouvragée portant l'emblème ancien des Marcheurs. Le premier duo à la trouver la garderait jusqu'au spectacle final du séjour.

Ils prirent un sentier raide, bordé de pins tordus. La montagne de Trigone n'avait rien de la forêt de La Lisière. Ici, la lumière ne disparaissait pas sous les branches : elle frappait la pierre, rebondissait sur les parois, découpait les chemins en plaques brûlantes. Les rochers rendaient la chaleur, les racines sortaient de terre, sèches et noueuses, et le vide apparaissait parfois entre deux troncs, si près que Liam ralentissait malgré lui.

Mania, lui, semblait connaître les règles du sol. Il sautait d'un appui à l'autre avec une confiance agaçante.

Le dernier indice les mena devant l'entrée basse d'une galerie. Liam se retourna. Aucun adulte en vue.

Deux torches brûlaient à l'intérieur. La première dégageait une fumée plus noire que l'autre.

— On a le droit ? demanda Liam.

Mania désigna un fanion rouge accroché à une pierre.

— Premier niveau. C'est marqué.

Liam regarda le fanion. Le tissu semblait plus neuf que ceux croisés sur le sentier, et le nœud tenait mal autour de la pierre. Il ne portait pas la même poussière que les autres. Le vent le faisait claquer de travers.

— Ils ne savent pas nouer leurs propres fanions ? demanda-t-il.

Mania s'était déjà penché vers l'entrée.

La galerie avala les sons avant la lumière.

Les torches, plantées à intervalles réguliers, traçaient un chemin rassurant le long des parois. La roche restait trop proche. Mania avançait devant, la feuille levée, attentif aux signes gravés dans la pierre. Liam suivait, une main près de son amulette.

Au premier carrefour, la solution semblait évidente.

Trois triangles étaient gravés sur le mur. Deux incomplets, un entier. Mania compara la figure à la feuille, puis désigna le couloir de droite.

— Là.

Il fit deux pas.

Puis il s'arrêta.

— Tu entends ?

Liam tendit l'oreille.

Rien.

— Non.

— Si. Pas devant. À gauche.

Mania revint vers le carrefour. Il pencha la tête. Au loin, un choc frappa la pierre. Une fois. Puis deux.

Liam l'entendit enfin.

Un choc sourd. Un souffle. Peut-être une voix.

— C'est une autre équipe, dit Mania.

— Ou un indice.

— Un indice qui contredit tout le raisonnement ?

Le bruit revint. Plus net. Un éclat de voix suivit, aussitôt avalé par la galerie.

Liam n'attendit pas.

— Hé ! lança Mania en le suivant. C'est comme ça qu'on perd.

Plus ils avançaient, moins les torches étaient nombreuses. Les parois se resserraient. Le sol descendait par endroits, puis remontait sans logique apparente. La galerie tourna brusquement. Une lumière apparut.

Ils débouchèrent dans une salle courte, presque un cul-de-sac.

Jean tenait Lamora par le col.

Celui-ci avait les poings levés, mais il riait. Un rire mauvais. Jean, lui, ne riait pas. Sa mâchoire était trop serrée, son regard trop fixe.

— Moi, je te dis que j'ai entendu une voix, lâcha Jean.

— Et moi, je te dis que tu confonds ton besoin d'être intéressant avec un appel au secours.

Jean le repoussa contre la paroi. Le choc fit tomber de la poussière.

Liam s'interposa avant de réfléchir. Mania jura derrière lui.

— Arrêtez.

Lamora tourna la tête vers lui.

— Bien sûr. Il manquait ton arbitrage.

Jean ne lâcha pas tout de suite.

— Il y avait quelqu'un.

Sa voix n'avait plus rien de théâtral. Liam le regarda vraiment. Jean gardait les yeux sur le couloir de gauche.

Puis une voix étrangère s'éleva derrière eux.

— Vous êtes adorables. Vraiment.

Liam se retourna.

Une silhouette venait d'apparaître à l'entrée de la salle. Elle portait une tunique sombre et un masque clair, fendu d'un sourire peint. Liam reconnut aussitôt le masque d'Ishtal qu'il avait porté quelques jours plus tôt pour le spectacle.

Le sang quitta son visage.

Derrière le masque, la voix montait trop haut pour une gorge humaine.

— Continuez donc à vous tenir. Vous nous facilitez la tâche.

Jean recula d'un pas. Lamora se dégagea aussitôt. Mania, lui, regardait la sortie, puis les murs, puis le sol, cherchant déjà une échappée.

Une seconde silhouette entra.

Elle ne portait pas de masque.

Liam vit d'abord l'arbalète. Ensuite un pan d'étoffe vert noirâtre, déchiré à l'épaule et recousu à la hâte. Puis le visage. Jeune, fermé, presque effacé sous le capuchon.

La galerie disparut autour de lui.

Il revit la pluie. Olen à genoux. La tunique orange qui cessait d'être orange. Le lambeau de tissu dans sa main.

Le tueur leva son arbalète.

— Contre le mur, dit l'homme au masque.

Personne ne bougea.

Il soupira.

— Je vais préciser, dit-il à Liam en désignant Jean. Vous deux, contre la paroi.

Son masque se tourna vers Mania.

— Toi, Mania, tu…

Il s'interrompit.

— Je veux dire… toi, le gosse qui vient de se pisser dessus, tu vas venir vers moi et laisser ton pote ici. Il ne va rien lui arriver, t'en fais pas. Tout le contraire. Plus tard, il reviendra peut-être te remercier de la nouvelle vie qui l'attend.

Puis il désigna Lamora d'un mouvement du menton.

— Quant à toi, tu approches.

Le tueur d'Olen n'avait pas réagi. Il gardait l'arbalète levée, avec l'ennui d'un garçon chargé de tenir une porte.

Liam fixa son visage. Il ouvrit la bouche. Aucun mot ne passa. Ses jambes se vidèrent d'un coup. Sa gorge se contracta, son ventre aussi. Il se plia en deux.

— Lui aussi… tu vas le tuer ? réussit-il à dire dans un souffle.

Il gardait les yeux levés vers ce visage timide sous le capuchon. Les ordres de l'autre n'étaient plus qu'un bruit derrière lui.

— De qui tu parles ? répondit l'assassin.

À cet instant précis, Liam bascula.

Il vomit.

Tout se brouilla : les torches tirèrent des traînées de lumière, les voix devinrent des grincements lointains, et ses pensées s'épaissirent jusqu'à ne plus rien porter. Penché, cassé en deux, il sentit l'amulette se plaquer contre son torse. La chaînette tira sur sa nuque. Son premier réflexe fut de serrer la Pierre contre lui.

Elle était là, tout contre sa peau, assez près pour qu'il y tombe.

Ses mains tremblaient. Sa gorge se fermait. Le visage sous le capuchon, l'arbalète, Olen, Lamora contre la paroi, tout se mélangeait dans un même étau.

— Garde aussi l'autre en joue, lança l'homme au masque à son complice.

L'arbalétrier détourna les yeux.

La Pierre devint brûlante contre sa paume.

Les tremblements cessèrent d'un coup.

Il garda le reste : la rage.

Il arracha l'amulette de son cou et la lança de toutes ses forces vers le visage de l'assassin, la Pierre irradiante en tête.

***

Quand Liam rouvrit les yeux, il était allongé dans le grand hall de Trigone.

Les voix lui entraient dans le crâne. Trop nombreuses. Trop proches. Des élèves pleuraient, d'autres s'appelaient d'une table à l'autre. Les maîtres tentaient de compter les présents. Des gardes entraient et sortaient par groupes de deux, le visage poussiéreux, les mains sur leurs armes.

Liam se redressa.

Ymir manquait.

Sa main alla vers son cou.

Rien.

Pas de chaîne. Pas de cuir. Pas de Pierre.

Son souffle se coupa. Il fouilla sa tunique, ses manches, la paillasse improvisée où on l'avait posé. Ses doigts ne trouvèrent que le tissu froissé. Les cris se chevauchaient. Les visages se défaisaient dès qu'il essayait de les fixer. Il voyait Jean près d'une colonne, le front bandé. Lamora un peu plus loin, sous la surveillance d'un maître de Trigone. Mania était assis sur une marche, pâle, les deux mains autour d'une coupe d'eau.

Pourtant, autour de lui, les autres étaient là, presque tous.

Un choc frappa une fenêtre haute.

Liam leva la tête.

Le choc revint, plus violent. Une forme blanche battait contre le verre.

— Ouvrez, murmura-t-il.

Personne ne l'entendit.

Il se leva. Le sol pencha sous ses pieds, mais il avança jusqu'au mur, grimpa sur le rebord bas et chercha la poignée à tâtons. Un maître lui cria de descendre. Liam ouvrit.

Tash entra d'un trait.

L'oiseau traversa le hall, revint vers Liam, repartit aussitôt vers la fenêtre. Ses cris n'avaient rien des piaillements agaçants habituels. Ils râpaient l'air.

— Ymir ?

Le nom lui échappa.

Tash lui attrapa la manche du bec et tira.

Liam regarda autour de lui. Ymir n'était pas là. Kärvi, si. Elle était assise contre un mur, les cheveux défaits, un maître local penché vers elle. Ses yeux rougis croisèrent ceux de Liam. Elle ouvrit la bouche, mais le prévôt de Trigone entra à cet instant par la grande porte.

— Personne ne sort, annonça-t-il.

La phrase fit taire une partie du hall.

Liam descendit du rebord.

— Ymir est dehors.

Le prévôt le regarda avec une patience dure.

— On vérifie les présences.

— Elle n'est pas là.

Le prévôt baissa les yeux vers le registre ouvert entre deux maîtres.

— Nous vérifions.

Tash se jeta vers la porte, puis revint vers Liam. Encore. Plus fort.

Le garçon se mit à courir.

Le prévôt se plaça devant la porte avec une rapidité surprenante. Sa main descendit vers la clé.

— Tu n'ajouteras pas du désordre au désordre.

— Poussez-vous.

— Non.

Une chaise heurta la porte à côté de lui et vola en morceaux.

Le prévôt bondit de côté.

Lamora avait déjà saisi une seconde chaise. Le maître qui le surveillait l'attrapa par les épaules avant qu'il la lance à son tour. Jean tenta de le retenir aussi, mais Lamora se débattait de toutes ses forces.

— Vas-y ! cria-t-il à Liam.

Le mot suffit.

Liam ouvrit la porte et s'échappa dans la cour.

Tash passa devant lui.

***

Le vent s'était levé.

Il dévalait les terrasses de Trigone par rafales sèches, soulevant la poussière, pliant les pins, arrachant aux fanions rouges des claquements trop vifs. Liam suivait l'oiseau sans Pierre, sans plan. Sa poitrine lui paraissait trop légère ; une douleur sourde persistait derrière ses yeux.

Il ne savait pas combien de temps s'était écoulé depuis la galerie.

Des fragments lui revenaient pendant sa course : la Pierre frappant le visage du tueur, le cri, Jean projetant quelqu'un contre le mur, Lamora qui hurlait un nom, Mania au sol, les torches renversées. Rien ne tenait assez longtemps.

Plus bas, deux gardes remontaient un sentier en soutenant un troisième homme. L'un d'eux portait les couleurs de la capitale. L'autre saignait à l'oreille. Liam ne ralentit pas.

Tash le mena hors du secteur balisé.

Les fanions rouges disparurent derrière eux. Le sol devint plus traître, couvert de racines et de pierres plates. Liam glissa une première fois, se rattrapa à une branche, puis continua. Le vent rendait les cris difficiles à situer. Peut-être n'y avait-il aucun cri. Peut-être courait-il seulement derrière Tash.

Puis Tash descendit brusquement.

Un trou béait entre deux buissons.

La végétation, arrachée sur les bords, révélait un piège camouflé. Des branches tressées, de la terre sèche, assez pour tromper un pas pressé. Au fond, il n'y avait personne.

Tash se posa près du bord et poussa un cri rauque.

Liam s'agenouilla.

Des traces descendaient dans le piège, puis remontaient de l'autre côté. Une silhouette avait chuté. Une autre l'avait ressortie.

Une voix appela au loin.

— À l'aide !

Liam releva la tête.

Tash repartit avant lui.

Il courut.

Les branches lui fouettaient le visage. La pente tournait. Le chemin n'en était plus un. Il franchit un rocher, dérapa dans la terre, se releva avec les paumes ouvertes. Le vent couvrait presque tout. Puis il vit l'homme.

L'arbalétrier avançait entre les pins, Ymir dans les bras.

Elle pendait contre lui, les cheveux devant le visage. Liam crut d'abord qu'elle ne bougeait plus. Son corps entier se durcit. L'homme se retourna au bruit de sa course.

Un bandeau grossier couvrait désormais l'un de ses yeux.

La Pierre l'avait atteint.

Il lâcha Ymir sans douceur. Elle tomba sur le côté, roula contre une racine, puis remua faiblement. Liam ne vit que cela. Elle vivait.

L'assassin arma son arbalète.

Il n'avait plus l'air ennuyé. Sa bouche restait fermée, son visage blême sous le capuchon. L'œil valide fixa Liam sans colère visible.

La peur aurait dû revenir.

Elle ne revint pas.

Il l'avait laissée dans une Pierre perdue. Il alla droit devant.

Le carreau partit.

Tash surgit de côté et frappa le visage blessé du tueur. Le tir dévia. Le carreau passa si près de Liam qu'il sentit l'air se déchirer au ras de sa joue. L'oiseau, lui, fut rejeté contre un arbuste dans un bruit sec.

Liam atteignit presque l'homme.

L'arbalétrier réarmait déjà.

Ymir lui agrippa la jambe.

L'assassin baissa les yeux trop tard.

Des dents se refermèrent sur sa cuisse.

Le cri qu'il poussa n'eut rien de froid. Il frappa Ymir du genou pour se dégager. Liam arriva dans le même mouvement et saisit l'arbalète à deux mains. Le bois lui glissa dans les doigts. L'homme tira en arrière. Liam résista, sans technique ni grâce, jusqu'à sentir ses épaules brûler.

L'arbalétrier choisit de lâcher.

Il recula, trébucha presque, puis disparut entre deux pins.

Liam voulut repartir à sa poursuite.

Une main lui saisit la cheville.

Cette fois, il baissa les yeux.

Ymir était là, au sol, le visage couvert de terre et de larmes.

— N'y va pas… sanglota-t-elle.

Elle le tenait mal, avec des forces presque épuisées. Pourtant il ne bougea plus. Il entendait encore la fuite de l'assassin dans les branches. Chaque pas qui s'éloignait lui serrait davantage la poitrine.

Liam s'agenouilla près d'elle. Ymir posa le front contre lui.

— Reste.

Alors Liam resta.

***

Ils retrouvèrent Tash vivant.

L'oiseau respirait vite, une aile de travers, l'œil furieux.

Lamora arriva le premier, suivi de Jean et de deux gardes de l'escorte. Il s'arrêta devant Ymir avec un visage que Liam ne lui connaissait pas. Il tendit une main, la retira, puis la tendit de nouveau.

Ymir ne la prit pas.

Pas tout de suite.

Elle regarda Liam, puis Tash, puis l'endroit où l'assassin avait disparu. Elle laissa Lamora l'aider à se relever.

Liam détourna les yeux.

Au retour, ils croisèrent l'émissaire de la capitale.

Il descendait de la galerie avec deux soldats. Entre eux pendait un corps masqué. Le masque d'Ishtal avait été fendu. Un pan s'était détaché, révélant une joue pâle, une bouche connue, un menton trop net.

La Main de Trigone.

Le registre du matin, les listes, les noms appelés dans la cour, la politesse froide : tout revint à Liam avec une simplicité écœurante. On ne les avait pas répartis. On les avait conduits.

L'émissaire ne regarda pas les élèves.

— À l'intérieur, ordonna-t-il aux gardes.

Cette fois, personne ne parla de jeu.

***

Liam refusa de dormir sans la Pierre.

Personne ne l'écouta vraiment. On parlait trop fort autour de lui. On comptait les élèves, on fermait les portes, on répétait les mêmes questions. La Main de Trigone avait trahi les siens. L'arbalétrier avait fui. Ymir vivait.

Il attendit qu'on cesse de le regarder.

La galerie n'était plus gardée comme elle aurait dû l'être. Ou bien les gardes regardaient ailleurs. Liam passa entre deux groupes, prit une lampe posée près d'un mur et retrouva le chemin des galeries.

Il se souvenait mal.

Pas tout. Pas assez. Mais certaines images tenaient encore : une marche fendue, une torche penchée, l'odeur froide de la roche, le coude où les voix avaient commencé à résonner.

Plus il avançait, plus son crâne se resserrait.

Les torches avaient été redressées. Le sol portait encore les traces de la lutte. Une tache noire marquait la roche près du cul-de-sac. Plus loin, contre le mur, un peu de sang avait séché.

Liam n'osait pas respirer trop fort.

Sans la Pierre, le lieu lui paraissait incomplet, presque faux. Une part de lui était restée là, dans la poussière.

Il la trouva près d'une fissure, au pied de la paroi.

Quelque chose de noir luisait faiblement.

Liam s'accroupit.

La chaînette était rompue. Le cuir avait brûlé sur un bord. La Pierre, elle, n'avait pas changé. Un peu de sang séché la tachait, peut-être celui de l'assassin, peut-être le sien.

Il la prit.

Son ventre se vida d'un coup.

Ses doigts se refermèrent malgré lui. Le tunnel bascula. La peur enfermée dans la Pierre lui revint d'un coup. Olen tomba à genoux. L'arbalétrier leva son arme. À ces images se mêlèrent les souvenirs du sauvetage, restés en lui : Ymir dans les pins, Tash heurtant l'arbuste.

Liam plia, une main contre la roche.

Il resta ainsi longtemps, le front presque contre la pierre froide.

Puis il arracha un morceau de tissu à sa manche et enveloppa l'amulette dedans. Ses doigts tremblaient encore lorsqu'il la glissa contre lui.

Au bout de la galerie, le jour n'était plus qu'une bande pâle.

Le tueur d'Olen avait fui. Ymir vivait. La Pierre était revenue dans sa main.

Liam ne sourit pas.

💬 Commentaires 2

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scifan • 3 jours, 19 heures
Excellent, je dirais le meilleur chapitre, mais peut-être est-ce parce qu'il est le dernier lu. ❤️❤️❤️
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Ayzikin Auteur • 3 jours, 17 heures
Merci beaucoup.
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