Chapitre 12 : Le Retour

📖 Les Esclaves ✍️ Ayzikin 📝 3684 mots

Erik Sice s'apprête à écrire un ouvrage sur les Esclaves. Il en parle avec l'air de décrire un continent apparu pendant la nuit.

De mon côté, j'aurais pu commencer un livre plus modeste : l'histoire de l'incendie que j'ai provoqué dans mon logement.

Le feu a pris pendant mon absence, tandis que j'étais parti rejoindre Erik en ville. À mon retour, il ne restait de ma chambre que des murs noircis, quelques meubles ouverts par les flammes et l'odeur douceâtre du papier brûlé. Beaucoup de notes ont disparu. Pas assez, hélas, pour m'autoriser à renoncer.

L'accident m'a au moins offert une excuse parfaite pour accepter l'hospitalité de mon ami. J'habite chez Erik à présent. Ou plutôt chez moi, si l'on en croit sa manière de posséder plusieurs demeures sans jamais occuper longtemps la même. Je le vois à peine plus souvent qu'avant, mais ses domestiques me nourrissent mieux que je ne le faisais moi-même.

La situation reste compromettante. Je me console comme je peux : la ville m'est favorable. Le bruit des rues, les archives proches, les paroles saisies dans les tavernes, tout cela convient mieux à la suite de ce récit que la solitude de mon ancien logement.

Avant de reprendre la route avec Liam, il me faut préciser le nom qui allait bientôt durcir sa haine.

Thariel n'était pas un village comme les autres. On le désignait comme une localité ou une enclave, parfois comme une plaie à ne pas gratter. Des alchimistes y trouvaient refuge. Des espions, des voleurs, des assassins aussi. Pourtant, dans le Velmor, voir ces gens comme de simples criminels relevait presque de la naïveté. Leurs liens avec la capitale étaient puissants. Quant à leurs services, ils défiaient l'éthique, mais se payaient très cher.

Liam ne connaissait pas ces nuances. Pour lui, Thariel avait déjà un visage : celui du garçon sous le capuchon, l'arbalète levée, l'ennui dans les yeux. Et l'assassin avait fui.

***

Le convoi quitta Trigone sans musique.

À l'aller, les élèves de La Lisière avaient parlé trop fort, ri des cahots, comparé les chevaux et les provisions. Au retour, les roues semblaient seules à tenir la conversation. Les gardes de la capitale encadraient les charrettes avec une raideur nouvelle. On ne chantait plus.

Liam gardait la main sur son amulette déchirée. Il avait rafistolé la chaînette pour la remettre à son cou.

Le cuir brûlé lui râpait la peau sous le tissu, et la Pierre, revenue contre son torse, restait plus chaude que d'habitude. Il ne la caressait pas vraiment. Il vérifiait seulement sa présence.

En face de lui, Jean observait ce geste depuis trop longtemps.

— Encore cette Pierre.

Liam referma aussitôt les doigts dessus.

Jean ne sourit pas.

— Le jour de notre combat, à la fin, j'ai vu ton vieux la sortir de ta poche, reprit Jean. C'est elle qui m'a fracassé la main. Et dans la galerie…

Il s'interrompit. Le mot galerie suffit à ramener trop d'images.

Les torches. Le masque fendu de la Main de Trigone. L'arbalétrier se retournant avec un bandeau sur l'œil. Ymir au sol, la voix brisée. Tash respirant mal contre les feuilles.

Liam lâcha enfin l'amulette.

— Tu veux savoir quoi ?

Jean jeta un regard vers l'avant de la charrette. Plus loin, Lamora gardait les yeux sur la route. Ymir était dans une autre charrette, Tash enveloppé contre elle comme un paquet furieux.

— Ce que c'est.

Liam aurait dû mentir. Kvöt aurait menti. Aucune version possible ne vint : il en avait assez.

Assez des adultes qui savaient quelque chose sans le dire. Assez de la capitale qui envoyait des escortes trop tard. Assez de Trigone, de ses galeries, de ses registres et de sa Main polie. Assez de Thariel. Assez de Kvöt, peut-être, et de ses secrets gardés sous des sourires.

Alors, tandis que la montagne redescendait autour d'eux, Liam raconta.

Il parla du jeu de cartes. De la carte oubliée. De la première Pierre donnée par Kvöt. Des souvenirs rangés dans le noir, retrouvés avec une netteté impossible. Puis de l'étape suivante, plus dangereuse : la douleur transférée dans la Pierre, le feu contre sa hanche. Il évoqua aussi la peur qu'il y avait jetée dans la galerie.

Jean écouta jusqu'au bout.

— Tu me crois ? demanda Liam.

Jean regarda l'amulette, puis la route.

— Je crois que tu crois ce que tu dis.

— Magnifique.

— Et je crois que cet objet m'a brûlé la main.

Liam se tut.

Jean ajouta, plus bas :

— Pour le reste, je préfère réfléchir.

Cette réponse l'arrangea. Il n'aurait pas su défendre la vérité sans l'abîmer.

Jean détourna les yeux. Pas avec mépris. Avec prudence.

Liam aurait voulu s'en moquer. Il n'y parvint pas longtemps.

Il avait survécu. Ymir aussi. Lamora, Jean et les autres élèves de La Lisière avaient repris place dans les charrettes. Mania et Kärvi, eux, étaient restés à Trigone. L'assassin d'Olen avait fui avec un œil en moins, peut-être. Liam s'y accrocha une seconde.

Il allait rentrer, retrouver ses parents, Kvöt, Orange.

Il revit le petit bois, leurs vêtements couverts de boue, Kvöt réveillé sous son arbre, puis Orange trop proche de lui, presque en colère, juste avant le baiser. Liam posa deux doigts sur la Pierre. Il n'essaya pas d'y entrer. Il voulait garder ce souvenir en lui, pour une fois, malgré la fatigue, plutôt que dans le monde noir.

La Lisière apparut en fin de journée.

***

Le village avait préparé un accueil, puis y avait renoncé à moitié.

Des habitants s'étaient tout de même rassemblés près de la route. Les parents cherchaient leurs enfants du regard. Des maîtres, restés à La Lisière, comptaient les silhouettes avant même l'arrêt des charrettes. Blueno se tenait un peu à l'écart, sa manche vide serrée contre lui, le visage fermé. Le prévôt, revenu avec le convoi, descendit le premier et alla parler aux siens sans attendre.

Liam chercha Orange et ne la trouva pas.

Sa mère le serra trop fort. Son père posa une main maladroite sur son épaule, la retira presque aussitôt, puis la reposa, les doigts crispés dans le tissu. Kvöt arriva derrière eux, plus voûté qu'à son souvenir, mais les yeux vifs.

— Mon enfant.

Liam aurait pu sourire. Il aurait pu lui parler de la Pierre retrouvée, de Jean, de l'arbalétrier blessé. Au lieu de cela, il regarda encore la route, les maisons, les visages derrière les épaules de ses parents.

— Où est Orange ?

Sa mère serra plus fort le tissu de sa manche.

Les maisons lui parurent plus étroites, les rues plus lentes, les fenêtres trop nombreuses.

— Où est-elle ? répéta-t-il.

Personne ne répondit assez vite.

Kvöt fit un pas.

— Liam…

— Non.

Il recula. La main de son père quitta son épaule.

— Où est-elle ?

Cette fois, ce fut Dame Nihiline qui s'avança.

Liam ne l'avait pas vue. Elle se tenait près du mur de l'Académie, droite malgré la fatigue, un châle gris serré autour d'elle. La fièvre avait quitté son visage, mais ses yeux restaient ternes. Ses cheveux, tirés en arrière, semblaient plus pâles qu'avant.

— Viens, dit-elle.

Sa voix ne trembla pas.

Liam la suivit jusqu'à sa maison.

Le trajet dura une poignée de minutes. Il eut l'impression d'y passer une heure. Rien n'avait bougé dans les rues, mais chaque détour lui ramenait Orange : la réserve où elle pliait les tuniques, la porte devant laquelle ils s'étaient attendus, le début du petit bois où elle l'avait embrassé.

Chez Dame Nihiline, la table était couverte de choses arrêtées au milieu de leur usage. Une tasse froide. Un registre ouvert. Une épingle plantée dans une manche blanche. Liam reconnut la manière d'Orange dans ce désordre efficace. Il resta planté là, presque prêt à recevoir sa remarque.

Dame Nihiline resta debout.

— La fièvre a cédé deux jours après ton départ, dit-elle.

Liam baissa les yeux vers le registre ouvert. L'écriture d'Orange s'arrêtait au milieu d'une ligne.

— Elle a disparu cette nuit.

Il releva les yeux.

— Cette nuit ?

— Avant l'aube. Au début, j'ai cru qu'elle était chez une voisine. Ou à la réserve. Elle sortait ainsi parfois, quand elle ne trouvait pas le sommeil. Ensuite…

La phrase s'arrêta. Dame Nihiline posa les doigts sur le dossier d'une chaise. Ses phalanges blanchirent.

— On a cherché partout. La maison, l'Académie, les chemins proches. On n'a trouvé ni trace de lutte, ni message, ni témoin sûr. Au matin, les guetteurs voyaient déjà votre convoi sur la route.

Liam entendit les mots sans les ranger : cette nuit.

Les relais de Blueno avaient laissé le même genre de vide.

Ymir était revenue vivante à Trigone. Ici, Orange avait disparu.

— Thariel, souffla-t-il.

Elle ferma les yeux, une seconde seulement.

— Je ne sais pas.

— Bien sûr que si.

— Liam.

À ce prénom, il serra les dents.

— Ils ont vidé les relais. Ils ont envoyé quelqu'un à Trigone. Ils ont tué Olen. Ils ont tué son père. Ils ont pris Orange. C'est eux.

Dame Nihiline ouvrit la bouche. Aucun son ne sortit.

Liam se tourna vers Kvöt. Le vieil homme était resté près de la porte, silencieux.

— Tu étais ici.

Il inclina à peine la tête.

— Oui.

— Et tu n'as rien vu.

Kvöt laissa passer quelques secondes.

— Rien qui m'ait permis de la retrouver, répondit-il.

Liam eut un rire bref. Un son sec, sans joie, presque sale dans la pièce.

Sa mère murmura son nom derrière lui. Il ne savait même pas quand ses parents étaient entrés.

Il sortit.

Personne ne l'arrêta.

***

Il monta jusqu'à la colline.

Ses jambes connaissaient le chemin mieux que lui. Il dépassa les premières maisons, prit le sentier vers l'ouest, glissa sur une pierre, se rattrapa, continua. Le ciel se couvrait. Il n'avait ni manteau ni lampe. Nul besoin de voir loin.

Au sommet, le village paraissait petit.

Liam s'arrêta là où Olen avait frappé doucement ses paumes l'une contre l'autre pour lui expliquer les applaudissements. Plus haut, la corniche disparaissait derrière les arbres. Le vent remuait les feuilles avec un bruit de pluie avant la pluie.

Orange n'était pas là non plus.

Ses genoux fléchirent.

Il se remit en marche, puis entra dans la forêt.

Il appela une fois. Pas très fort.

— Orange.

Le nom tomba entre les troncs.

Il appela plus fort. Il fouilla les buissons, remonta un talus, descendit un passage trop raide. Bientôt, il ne chercha plus vraiment. Il courait seulement. Des branches lui griffaient le visage. La boue collait à ses chaussures. Quand la pluie éclata enfin, elle le frappa avec une violence presque bienvenue.

— Orange !

Cette fois, le cri lui arracha la gorge.

Rien ne répondit.

Il marcha encore, jusqu'à ne plus reconnaître le chemin. Alors il injuria Thariel. Puis la capitale. Puis Trigone. Puis le village, les adultes, les routes, les escortes…

Il tomba à genoux dans les feuilles mouillées.

Au bout d'un moment, une lumière trembla entre les troncs.

Liam releva la tête.

Kvöt approchait, une lanterne à la main, sa vieille cape plaquée contre les épaules.

— Rentre.

Liam essuya son visage du revers de la main. La pluie s'occupa aussitôt d'effacer le geste.

— Non.

Kvöt s'arrêta à deux pas.

— Tu n'as rien vu, répéta Liam. Rien entendu. Rien senti. Toi.

Le vieil homme encaissa sans baisser les yeux.

— Je l'ai cherchée.

— Pas assez.

— Peut-être.

Ce mot, plus que tout le reste, fissura Liam. Il se releva d'un bond et repoussa la lanterne. Kvöt la rattrapa de justesse.

— Ne fais pas semblant d'accepter ! cria Liam. Dis-moi que ce n'est pas ta faute. Dis-moi que tu aurais pu la sauver. Dis-moi quelque chose d'utile.

Kvöt le regarda longtemps.

— Quelque chose d'utile ? Tu vas rentrer. Tu vas dormir. Demain, tu vas manger. Après-demain, tu vas recommencer à travailler.

Liam resta bouche entrouverte.

— Tu as perdu la tête.

— Pas encore, répondit Kvöt.

Le vieil homme posa la lanterne au sol. Sa main tremblait un peu, à cause du froid ou de l'âge. Liam le remarqua malgré lui.

— Si tu gardes tout ouvert, ça va t'avaler.

— Tant mieux.

— Non.

Kvöt fit un pas vers lui.

— Écoute-moi bien, Liam. Si Thariel l'a prise, tu ne pourras rien contre eux, brisé au fond d'un bois. Tu veux les retrouver ? Alors il te faudra un corps plus solide que ta colère et une tête capable de porter ce que tu sais.

Liam serra l'amulette entre ses doigts.

La Pierre répondit aussitôt. Un frémissement noir, presque doux, lui passa sous la peau.

— Je ne veux pas oublier.

— Je ne te parle pas d'oublier.

— Tu mens tout le temps.

Kvöt eut une grimace. Pas tout à fait un sourire.

— Souvent. Pas maintenant.

La pluie tombait entre eux, épaisse, froide. Liam tremblait de partout.

— Une porte, reprit Kvöt. Pas une tombe. Tu enfermes ce qui t'empêche de tenir debout. Tu gardes la clé. Plus tard, tu rouvres, si tu es encore vivant pour le faire.

Liam pensa au baiser. À la bouche d'Orange sur la sienne, presque brutale, au coup léger contre son épaule, à son rire dans la boue. Puis il pensa à la table de Dame Nihiline, au registre ouvert, à l'épingle dans la manche blanche.

Sa main se crispa sur l'amulette.

Il ne voulait perdre ni l'un ni l'autre.

Il ne pouvait pas les porter ensemble.

Kvöt posa deux doigts sur le cuir brûlé de l'amulette, sans toucher directement la Pierre.

— Je vais te guider.

— Et si je refuse ?

— Alors je resterai là jusqu'à ce que tu t'écroules, et je te porterai. Je suis vieux, mon enfant. Épargne-moi cette indignité.

Liam ferma les yeux.

Dans la Pierre, le noir s'ouvrit.

Il n'y entra pas comme les autres fois. Kvöt parlait tout près de lui, mais la voix semblait venir de derrière une paroi. Liam chercha l'endroit où les souvenirs reposaient. Il trouva la carte, le chant d'Ymir, le visage d'Olen, les détails de Trigone. Puis, plus loin, il sentit une zone qu'il n'avait jamais vraiment regardée. Une profondeur sans image.

— Là, murmura Kvöt.

Liam y poussa d'abord la table de Dame Nihiline. Puis la phrase : elle a disparu cette nuit. Puis le chemin jusqu'à la colline, la gorge déchirée par le nom d'Orange, et cette idée sale : Olen dans l'herbe, Orange disparue, et lui encore debout pour compter les absents.

Le baiser, il le garda en lui. Pas intact. Rien ne l'était plus. Mais il refusa de le jeter derrière la porte.

Quand il rouvrit les yeux, il était à genoux. Kvöt avait une main sur son épaule.

La pluie continuait.

— Je vais les retrouver, dit Liam.

— Oui.

— Et je vais les tuer.

Kvöt ne répondit pas tout de suite.

— Alors il faudra commencer par grandir.

***

Les jours suivants ne ramenèrent pas Orange.

On chercha encore. La Lisière se divisa en groupes, puis en rumeurs. Des hommes fouillèrent les chemins proches et les cabanes abandonnées, jusque dans les replis du petit bois. Quelques-uns parlèrent d'envoyer une équipe vers les relais. Le prévôt refusa d'abord, puis céda pour une patrouille courte. Elle revint sans rien.

Blueno ne disait presque rien. Chaque soir, pourtant, il retenait un charretier par la manche, comparait une heure, un relais, un détour. Puis il restait près de sa porte, l'œil tourné vers la route. Sa main gauche se refermait et s'ouvrait lentement, comme si son corps cherchait encore le bras perdu.

Liam, lui, ne tenait plus en place.

La zone cachée dans sa Pierre lui permettait parfois d'avaler une bouchée, de répondre sans hurler, de dormir deux heures. Puis un détail suffisait : une manche blanche, une épingle, la voix d'Orange dans son souvenir, et tout revenait contre la porte. Il la sentait vibrer en lui.

Kvöt le faisait travailler.

Pas toujours avec un bâton. Parfois il lui imposait de courir faire le tour du bois et de revenir. Parfois de rester immobile si longtemps que ses jambes tremblaient. Parfois de reconstituer, les yeux fermés, le trajet entier des galeries de Trigone. Liam obéissait mal. Il répondait trop vite, cassait un exercice, partait avant la fin.

Les disputes arrivèrent presque chaque jour.

Les parents de Liam ne savaient pas quoi faire de lui. Dame Nihiline ressemblait déjà à une maison dont toutes les fenêtres auraient été fermées de l'intérieur. Kvöt, lui, restait à portée de voix.

Un soir, Liam alla trop loin.

Ils étaient dans la salle à manger. Sa mère avait renoncé à servir le repas chaud. Son père regardait son assiette, les épaules rentrées. Kvöt venait de corriger Liam sur un détail idiot, la manière de tenir son couteau, ou peut-être sa posture. Ce n'était rien. Justement.

— Tu veux vraiment me faire la leçon ? lança Liam.

Kvöt leva les yeux.

— Je préfère toujours parler de ce qui manque.

— Alors parle de toi.

Kvöt ne répondit pas.

Liam sentit l'occasion de s'arrêter. Il ne la prit pas.

— Tu étais ici. Elle aussi. Maintenant elle n'est plus là. Mais toi, oui. Encore. Toujours.

Sa mère posa une main sur la table.

— Liam.

— Non. Qu'il réponde.

Kvöt avait pâli. Ou bien la lampe lui prêtait cette couleur.

— Je ne peux pas réparer cela, dit-il.

Le vieil homme ne bougea pas.

Liam se leva si vite que sa chaise tomba.

— Quand je serai assez grand, je partirai. Avec ou sans toi. Je trouverai Thariel. Je trouverai celui qui a tué Olen. Je trouverai ceux qui ont pris Orange. Et si tu essaies de me retenir…

La phrase mourut avant la fin.

Kvöt se redressa lentement.

Pour la première fois depuis longtemps, il n'eut pas l'air vieux.

— Je t'empêcherai de mourir trop tôt, dit-il.

Sa voix resta basse.

— Même si tu me hais pour cela.

Liam ramassa sa cape et sortit sous la pluie.

***

La nuit était plus froide que les précédentes.

Il retourna dans la forêt. Pas jusqu'à la corniche. Pas cette fois. Il marcha sans but, assez longtemps pour perdre le fil de sa colère. La pluie collait ses cheveux à son front. Son amulette pesait contre sa poitrine. À plusieurs reprises, il crut entendre un pas derrière lui. Chaque fois, il se retourna trop vite.

Rien.

Peut-être espérait-il croiser un homme de Thariel. Peut-être espérait-il ne pas revenir. Il grimaça presque aussitôt, agacé par sa propre pose.

Alors il rentra.

La maison était presque noire.

Il poussa la porte avec précaution, par habitude plus que par respect. La cuisine sentait la cendre froide. Une lampe brûlait encore sur une marche, trop près du bord.

Une masse coupait le passage.

Liam s'arrêta.

Pendant une seconde, il ne reconnut pas le corps au bas de l'escalier. Une forme longue, dépliée de travers, la cape en partie retournée, une main ouverte près de la première marche. Puis il vit le visage, la bouche entrouverte, le sang qui descendait de la tempe vers l'oreille.

— Kvöt ?

Aucune réponse.

Liam se jeta à genoux.

Il posa deux doigts sous la mâchoire du vieil homme. Il trouva un battement. Faible.

— Mère ! Père !

Sa voix déchira la maison.

Kvöt n'aurait pas dû être là. Sa couche se trouvait toujours dans l'atelier, au fond de la maison. Pour une raison que Liam ignorait, le vieil homme avait dû monter au premier étage, puis tomber en redescendant.

Les heures qui suivirent n'eurent pas d'ordre.

Son père descendit presque en tombant. Sa mère cria, puis se couvrit la bouche, puis cria encore vers la rue. Un voisin arriva en chemise. Deux soigneurs furent tirés de leur lit. On souleva Kvöt avec une prudence qui parut à Liam d'une lenteur criminelle. On parla de crâne, de hanche, de respiration courte. On envoya chercher une femme du bourg connue pour ses onguents et un ancien soldat qui savait remettre une épaule en place.

Liam restait au milieu de la pièce.

Chaque fois qu'on lui donnait un ordre, il l'exécutait trop vite, puis oubliait le suivant. Il apporta de l'eau, puis une couverture, puis une bassine déjà pleine. Il chercha une bande propre dans la réserve et revint avec un torchon sale. Personne ne lui reprocha rien.

Quand on ramena enfin Kvöt vers son lit, dans l'atelier, Liam resta seul dans la salle à manger.

La lampe tremblait encore près de l'escalier.

Il alla plus tard jusqu'à la pièce du fond, sans savoir pourquoi.

L'atelier, depuis que Kvöt y dormait, n'avait jamais vraiment appartenu à la maison. Il sentait les herbes amères, la laine humide, le cuir, la poussière des routes. Liam s'aperçut alors qu'il n'y était presque jamais entré.

Sur la table, quelques cartes reposaient sous un galet. Un sac entrouvert laissait voir des tissus soigneusement roulés. Près du lit, un carnet fermé par une lanière attendait, muet.

Liam n'y toucha pas.

Il revint vers la salle à manger.

Au pied de l'escalier, sous la première marche, un objet avait roulé dans l'ombre.

Il ne l'avait pas vu avant.

La Pierre de Kvöt.

Liam s'accroupit lentement.

Elle était plus grosse que la sienne, plus lourde à regarder même avant de la prendre. Son noir n'avait pas la même profondeur. La Pierre de Liam ressemblait parfois à une pièce vide où il pouvait déposer des souvenirs. Celle-ci ressemblait à une maison entière sans fenêtre.

Kvöt la portait rarement en évidence. Il en parlait moins encore. Quand Liam avait demandé ce qu'elle contenait, le vieil homme avait répondu :

— Trop de portes pour toi.

Une autre fois :

— Tu te briserais sur la première.

Liam tendit la main.

Sa propre Pierre reposait contre son cœur. Celle de Kvöt attendait au creux de sa paume, froide malgré la chute, intacte malgré le sang sur le plancher.

Il pensa à Orange.

Il pensa à Kvöt, étendu dans l'atelier, respirant mal sur son propre lit.

Il pensa à tous les secrets que le vieil homme avait gardés.

Pour une fois, l'un d'eux reposait dans sa main.

Liam referma les doigts.


💬 Commentaires 4

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scifan • 2 jours, 23 heures
Quel talent tu as ! Je suis admiratif. J'adore.
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Ayzikin Auteur • 2 jours, 16 heures
C'est gentil. N'hésite pas si tu perçois des zones de flou qui semblent involontaires. Ou même des problèmes de rythme, bien que je me suis appliqué à le travailler.

Le prochain chapitre est plus court :)
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scifan • 2 jours, 15 heures
Je prends autant de plaisir à lire ce roman qu'a lire Hobb.
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Ayzikin Auteur • 21 heures, 48 minutes
Ca me touche, Hobb et Rothfuss sont de vraies références pour moi...
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