Chapitre 13 : Le Songe
Plus mon récit approche le fonctionnement de la Pierre, plus les mots deviennent suspects.
Il serait faux d'écrire que Liam lut celle de son mentor. Il ne pouvait pas. Kvöt l'en avait assez averti : une main posée sur une matière étrangère ne suffit pas à en ouvrir les portes, surtout lorsque le désespoir tient lieu de méthode.
Pourtant, Liam referma les doigts.
Le choc fut immédiat.
Ni image ni souvenir. Seulement une blancheur violente, partie de la paume et montée jusqu'au crâne. Son autre main chercha l'amulette contre son cœur. Il ne sut même pas s'il l'avait touchée.
La lampe, l'escalier, le sang sur le plancher, la respiration lointaine de Kvöt : tout se retira d'un même coup.
***
La première journée fut parfaite.
Olen l'attendait sur la colline.
Il portait sa tunique orange du spectacle, intacte et éclatante. Il riait avec Orange. Elle avait de la boue sur une manche et les cheveux mal attachés. Quand Liam arriva, elle leva les yeux au ciel comme s'il était en retard depuis cinq minutes seulement.
— Tu en mets, du temps.
Olen frappa dans ses mains.
Une fois. Deux fois.
Liam resta debout devant eux, le souffle coupé. Puis Orange lui prit le poignet et l'entraîna vers le bord de la pente. En contrebas, La Lisière brillait sous un soleil doux. Pas de pluie. Pas de funérailles. Pas de routes. Rien que les toits, les prés, la forêt, et les deux personnes qu'il n'aurait jamais dû revoir ainsi.
Au début, il ne chercha pas à comprendre : il accepta.
Les jours suivants eurent la même clarté. À moins qu'il n'y eût pas de jours suivants. La lumière demeurait souple, généreuse, sans jamais basculer tout à fait vers le soir.
Quand Liam s'épuisait à courir avec Olen et Orange, il retrouvait Kvöt près du petit bois. Le vieil homme l'attendait avec son bâton, sa cape et cette satisfaction irritante.
Ils s'entraînaient. D'abord, Kvöt l'emportait sans effort. Liam tint ensuite plus longtemps. Puis il cessa de tomber. Puis il frappa juste. Bientôt, il rivalisa avec son mentor, puis le dépassa.
Jean vint ensuite. Il se présentait avec son épée en bois, le visage lisse, la posture impeccable. Liam le battit une fois, puis dix. Jean recommençait sans se vexer. Chaque défaite le ramenait au début, docile, presque paisible.
Lamora dansait le soir, même si la nuit refusait de tomber. Autour d'un feu clair, avec Ymir chantant près de Tash, il devenait l'Astre Noir. Il retirait sa coiffe et souriait comme à Trigone. Tous applaudissaient. Olen surtout. Liam applaudissait aussi. Ses mains ralentirent avant les autres.
Il essaya de changer certaines choses.
Un jour, il demanda à Olen de ne pas applaudir.
Son ami obéit. Ses mains restèrent ouvertes sur ses genoux. Son sourire, lui, ne bougea pas.
Liam eut froid.
Il demanda à Orange de se moquer de lui. Elle le fit avec une précision si parfaite qu'il reconnut ses mots, mais pas la fatigue ni la colère derrière. Il demanda à Jean de se fâcher. Celui-ci fronça les sourcils, leva son arme, puis attendit la suite comme un élève recevant une consigne.
Liam porta la main à sa poitrine.
L'amulette était là. Le cuir, la chaînette, la Pierre dessous. Pas celle du vieil homme. La sienne.
Le rêve n'entourait pas seulement Liam : il était bâti avec ce qu'il avait déposé dans la Pierre.
Il avait cru forcer un secret étranger. Il était revenu dans le seul lieu qui lui obéissait vraiment.
Il pouvait rejoindre la colline en un battement de paupières. Il pouvait faire revenir le soleil quand l'ombre lui déplaisait. Il pouvait appeler Ymir, Orange, Olen, Lamora, Jean, et les voir apparaître avec le degré exact de joie, d'inquiétude ou d'ironie réclamé par son esprit. Il pouvait vaincre l'assassin de Thariel de cent manières. Esquiver le carreau. Briser l'arbalète. L'obliger à demander pardon devant le corps vivant d'Olen.
Il voulut se réveiller. Il chercha le contact des draps, le poids de son corps dans le lit. Rien ne vint.
Il pouvait presque tout faire, sauf sortir.
Après cela, les journées se défirent.
La nuit revint par morceaux. D'abord au fond de la forêt, puis derrière les maisons, puis dans les yeux de ceux qu'il appelait. Liam cessa de convoquer ses amis. Leur docilité lui faisait plus mal que leur absence. Il marcha longtemps. Les chemins s'ouvraient avant lui.
Parfois, il entendait une voix lointaine.
Sa mère, peut-être. Ou Ymir. Ou Kvöt.
Les sons arrivaient étouffés, comme à travers de l'eau.
Un jour, un choc traversa le ciel.
Il ne venait pas de lui.
Pas un orage. Pas un coup. Plutôt une fissure dans l'habitude du monde. Liam se trouvait au bord de la forêt. Il tenta de se transporter ailleurs, comme il le faisait désormais par ennui. Rien ne répondit.
Il entra sous les arbres.
À chaque pas, son pouvoir reculait.
La forêt changeait sans lui demander son avis. Les troncs s'espaçaient. Les feuilles devenaient rares. Le sol perdait son humidité. Une chaleur sèche monta autour de lui. Bientôt, il ne marcha plus dans un bois du Velmor ni dans une version rêvée de La Lisière. Les arbres se dressaient comme des épines noires au-dessus d'une terre pâle.
Liam continua.
Il trouva le corps dans une clairière.
Un homme était étendu sur le côté, la bouche ouverte, les yeux clos. Sa peau avait une couleur inconnue de Liam, plus sombre, chauffée par un soleil étranger. Sur l'instant, il crut presque que la mort expliquait cette couleur. Puis il aperçut la cheville.
Deux points marquaient la peau.
Autour, la chair avait pris une teinte mauvaise.
— Un serpent, murmura Liam.
— Tu as vu juste.
Il se retourna.
Un autre homme se tenait là.
Il ressemblait au mort. Même peau, mêmes traits inconnus, même étrangeté venue d'un pays que Liam ne pouvait pas nommer. Celui-ci vivait, mais son crâne portait un bandage grossier. Du sang séché lui collait à la tempe. Il vacillait à peine, comme s'il refusait d'accorder à sa blessure le droit de le coucher.
— Qui êtes-vous ? demanda Liam.
L'homme regarda le corps.
— Son frère.
Alors le mort rouvrit les yeux.
Sa bouche chercha l'air. Son visage se tordit d'une terreur si réelle que Liam recula.
— À l'aide !
La voix n'avait rien d'un rêve.
L'homme debout tendit la main vers Liam.
— Reviens, Liam.
Le nom se déploya partout. Dans les arbres secs. Dans la terre. Dans sa propre poitrine.
— Reviens.
***
Liam ouvrit les yeux.
Sa chambre n'était plus sa chambre.
On l'avait rangée, nettoyée, presque reconstruite autour de son lit. Les étagères avaient changé de place. Une couverture inconnue reposait sur ses jambes. Sur le rebord de la fenêtre, Tash dormait en boule, l'aile mal repliée, mais vivant.
Au début, Liam crut encore à une variation du piège.
Il aperçut le visage de Kvöt, beaucoup trop près du sien.
Le vieil homme était penché au bord du lit, une main posée sur la couverture, l'autre encore suspendue à quelques doigts de l'amulette. Plus maigre, plus pâle, un bandage ancien visible près de la tempe, il respirait comme après un effort trop long. Ses yeux se remplirent avant qu'il ait le temps de parler.
Alors seulement, Liam vit sa mère porter les mains à sa bouche.
Son père se leva si vite que la chaise bascula derrière lui.
Ymir se tenait près de la fenêtre. Elle avait changé. Pas beaucoup. Assez. Ses cheveux avaient poussé. Son visage s'était affiné. Quand elle prononça son prénom, elle le fit comme autrefois, en deux morceaux.
— Li-am.
Sa mère pleurait déjà. Son père gardait une main sur le dossier renversé. Il ne le redressait pas. Kvöt se pencha davantage vers lui, puis s'arrêta, comme s'il craignait de le toucher.
Liam porta la main à son amulette.
Le cuir était raide, noirci par endroits. La Pierre ne brûlait plus.
— Combien ? demanda-t-il.
Personne ne répondit tout de suite.
Ymir baissa les yeux.
— Presque un an.
Liam referma les doigts sur la Pierre refroidie.
Il avait voulu entrer dans le secret de Kvöt.
Il avait passé presque un an dans le sien.
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