Épilogue

📖 L'Inconnu de Kadath ✍️ CharlyZarkov 📝 1104 mots

Debout au milieu de la salle du trône, l’Homme Noir savourait sa victoire. Il sentit qu’ils avaient quitté Kadath et franchi les frontières des Contrées du Rêve – tous les trois, le faux Carter, la femme Greene et ce stupide Mal’ak qui lui avait littéralement offert la clé de la cité sur un plateau d’argent.

Le Château d’onyx était désormais à lui – et à travers lui, aux Autres Dieux aveugles et idiots qui bouillonnaient dans le Chaos nucléaire au centre de tout.

Les choses allaient changer, ici. Pour commencer, toute cette vermine humaine ou semi-humaine qui souillait Kadath de sa présence grouillante allait connaître l’étendue de son imagination en matière de sévices, de malheurs et de souffrances.

Une lueur rouge se mit à pulser au fond de ses yeux morts tandis qu’il visualisait les tourments qu’il réserverait en particulier aux occupantes de la Maison des Sorcières.

C’est à ce moment-là qu’il l’entendit. Une voix de femme qui chantonnait en s’approchant de la salle du trône.

Summertime,
And the livin’ is easy
Fish are jumpin’
And the cotton is high

Your daddy’s rich
And your mammy’s good lookin’
So hush little baby
Don’t you cry

One of these morning
You’re going to rise up singing
Then you’ll spread your wings
And you’ll take to the sky…

Elle poussa les portes de la salle du trône et entra sans le remarquer, toute à sa chanson. C’était une femme noire corpulente, aux cheveux soigneusement coiffés en chignon, vêtue d’une robe bleue rehaussée d’un col et de poignets de dentelle blanche. Un tablier d’apparat, des bas de soie à rayures rouges et de coquettes chaussures de cuir noir à petit talon carré complétaient le tableau.

Un cliquetis à sa ceinture attira l’attention de l’Homme Noir, qui vit qu’elle y portait un grand trousseau de clés.

Qui es-tu ? résonna la voix froide et sans âge du Chaos Rampant.

La femme sursauta légèrement, se campa face à lui et le regarda avec incrédulité. Puis elle fit quelque chose que l’Homme Noir n’avait jamais vu ni entendu au cours de sa longue, très longue existence. Inspirant l’air entre ses dents, elle émit un bruit distillant avec une perfection quasi-cosmique sa désapprobation, son agacement et son mépris.

“Qu’est-ce que vous fichez encore là, vous ? lança-t-elle. Asa ? ASA ! Viens m’aider ici, il en reste un qu’est pas parti !”

Un bruit de pas pressés dans le grand escalier précéda l’entrée d’un homme au dos légèrement voûté, dont les cheveux et les favoris blancs tranchaient sur sa peau sombre. Il portait un pantalon de laine et une chemise aux manches relevées avec des élastiques aux biceps, un nœud papillon et des bretelles. Une clé à molette et un chiffon dépassaient de ses poches.

“Je m’en occupe, Hannah”, dit-il du ton apaisant de celui qui sait qu’il vaut mieux prendre les devants pour éviter la tempête.

Il s’approcha de l’Homme Noir, qui le regardait comme un cobra regarderait une gerbille suicidaire s’avancer vers lui en sautillant.

“Faut partir, maintenant, patron. Le nouveau maître du Château accorde pas audience aujourd’hui. Faudra écrire et attendre qu’on vous convoque. Allez, venez, je vous raccompagne en bas.”

Il y eut un moment de flottement. L’Homme Noir toisa le vieil Asa de toute sa hauteur. Très bien : il commencerait avec lui, puis il s’occuperait de sa femme. Exposer à l’air libre l’intégralité de leurs organes et de leurs terminaisons nerveuses tout en les maintenant en vie et conscients serait un bon exercice avant de passer au reste des Kadathi.

“Ah, patron, soupira Asa. Vous auriez pas dû. Maintenant, il va plus vous laisser partir comme ça.”

Celui que Howard P. Lovecraft appelait Nyarlathotep dans ses histoires tressaillit. Cela n’arrivait normalement jamais. Il n’était pas le genre d’être à tressaillir – il n’était même pas équipé pour ça. Pourtant, c’est ce qui venait de se produire.

Il avait tendu sa volonté vers Asa. Cela aurait dû suffire. Kadath lui appartenait. La réalité devait se plier à son désir, et son désir était d’infliger la souffrance.

Mais rien ne se passait.

Une pensée ignoble lui vint. Il se souvint des mots de l’ange, juste avant que le simulacre de Carter ne signe le procès-verbal en usant d’un peu de sa noirceur en guise d’encre.

Partir ? En laissant le trône de Kadath à qui pourra le prendre ? C’est bien ça, votre souhait, M’sieur ?

Il se retourna. Le trône était là. Vide.

Non.

Pas vide.

Le Chat était assis dessus.

Gris, compact, les yeux mi-clos, dans cet état particulier qui n’est ni de la somnolence ni une attention soutenue, mais quelque chose qui oscille quantiquement entre les deux. Il occupait le centre exact du coussin de velours noir avec cette façon qu’ont les chats de remplir entièrement l’espace qu’ils choisissent d’occuper, rendant toute alternative non pas impossible mais tout simplement inconcevable.

Sous ses pattes de devant, froissée et douce et ayant depuis longtemps renoncé aux apparences au profit du confort, la robe de chambre violette qu’avait portée Carter.

Quelque part dans le Château, le vent passa par une fenêtre mal fermée et fit trembler les bannières.

Ils commencèrent à sortir de partout. De derrière les colonnes et les braseros. Des poches d’ombre. Des angles des murs. Blancs, roux, noirs, fauves, tigrés, marbrés, le poil soyeux, les moustaches frémissantes, les yeux avides, en émettant de petits bruits qui n’étaient ni des miaulements ni des ronronnements, mais ces caquètements étranges que poussent les chats face à une proie.

L’Homme Noir ferma les yeux. Ils fondirent sur lui par dizaines, par centaines – peut-être plus.

Quand ils en eurent fini, il ne restait plus de lui que des lambeaux noirs et humides frissonnant dans le courant d’air.

“Va me chercher un balai et une pelle, Asa, tu veux bien ? demanda Hannah en soupirant. Et après, faudrait que tu passes à la ferme Whateley. On va avoir besoin de plus de lait.”

Dehors, Kadath respirait différemment – plus doucement, comme quelqu’un qui vient de décider ce qu’il allait être maintenant que personne ne lui imposait plus de tenir un rôle.

C’était, dans l’ensemble, plutôt bien.


FIN


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