Chapitre 9 : Neshome

📖 L'Inconnu de Kadath ✍️ CharlyZarkov 📝 2397 mots

L’être sur le trône leva les yeux.

Il vit Sonia s’avancer vers lui, et quelque chose passa sur son visage – quelque chose de très rapide, que Yownah qui entrait derrière elle eut juste le temps de remarquer. Pas une reconnaissance au sens mémoriel du terme. Quelque chose de plus profond et de plus inexplicable, comme si une partie de lui – une partie qu'il n’aurait su nommer – identifiait en elle un élément qui n’était pas dans la biographie de Carter.

Dans un coin de la salle, l’Homme Noir se tenait immobile, sa haute silhouette absorbant la lumière des torches avec la même efficacité que les murs d’onyx. Il regarda entrer Yownah avec dans ses yeux de poix ce qui n’était ni vraiment de l’hostilité, ni du dédain, ni une ironie moqueuse, mais très probablement les trois à la fois.

Sonia s’avança vers le trône.

“Howard”, prononça-t-elle.

Ce n’était pas une question. Ce n’était pas non plus tout à fait une affirmation. C’était la façon dont on appelle quelqu’un qu’on a longtemps cherché dans une foule et qu’on a enfin retrouvé, avec un mélange de soulagement et de reproche.

L’être sur le trône ouvrit la bouche. La referma.

“Je ne suis pas lui, lâcha-t-il enfin dans un soupir. Pas plus que je ne suis Carter. Mais vous le saviez déjà, n’est-ce pas ?

– Oui, je sais, dit Sonia doucement. Je le sens. Tu es... autre chose. Même si ton regard ressemble à celui qu’il avait quand je l’ai rencontré.”

Un silence.

“Il est mort, n’est-ce pas ?”

L’être qui portait le visage de Carter acquiesça.

“Oui, admit-il. C’est lui qui s’est écrasé sur les pavés au pied du château la nuit dernière. Et c’est moi qui l’ai poussé.”

Il avait prononcé ces mots en regardant le sol. Puis, comme s’il venait de se débarrasser d’un grand poids, il releva la tête et regarda l’ex-épouse de son modèle – de sa victime – sans honte ni remords.

“J'ai sa mémoire. Tout ce qu’il savait, je le sais, même si ça ne m’appartient pas. Il m’a créé pour ça – pour le remplacer. Et aussi pour l’aider à en finir. C’est la première chose qui m’a animée, quand je me suis éveillé. Le besoin de le pousser dans le vide.”

Les yeux de Sonia s’embuèrent, mais elle garda sa contenance. Avec la même douceur qu’elle avait mis dans ses mots, elle s’approcha plus près de l’imposteur et posa sa main sur son avant-bras.

“Est-ce que tu sais pourquoi ?

– Pour vous libérer. Parce que c’était le seul moyen. Vous étiez liée à son âme, sa Neshome, et son âme vous liait à ce royaume. Alors il devait mourir – mais pas sans assurer sa succession d’abord. Et il ne pouvait pas non plus se tuer lui-même, parce que…

– Parce que j’aurais eu à vivre avec ça. L’idée qu’il s’était tué pour moi.

– Oui. Vous n’étiez pas censée apprendre la vérité. Je suis désolé.”

Une grimace déforma brièvement les traits de l’être.

“Il m’a fait le détester, vous savez ? Il m’a donné toutes les raisons de vouloir le supprimer. Toutes ces horreurs qu’il a pu écrire et penser lors de sa première vie – sur les juifs, sur les Noirs, sur les métis, sur ceux qui n’étaient pas comme lui. Toute cette laideur. Ça… et le fait de vous avoir fait souffrir. Je ne voyais que ça en lui, au départ.”

Il prit sa tête dans ses mains.

“Et puis, j’ai vu tout le reste, en fouillant dans ses souvenirs. Tout ce qu’il avait été, ou voulu être, ou rêvé d’être. Et en même temps, j’ai compris que je devrais faire semblant d’être lui, sinon tout ce qu’il avait créé ici s’écroulerait.”

Ce fut à ce moment-là que l’Homme Noir intervint. Il ne se déplaça pas : soudain, il était à côté du trône, ses mains posées sur les épaules du simulacre de Carter.

Sonia recula d’un pas.

Tu ne lui dois rien, résonna une voix sans âge. Carter a agi avec toi comme il a toujours vécu – en égoïste. Tu es libre de faire ce que tu veux. Pars si tu le désires. Ou bien reste sur ce trône et laisse-moi te conseiller.

Un frisson parcourut la foule. Une larme de terreur coula sur la joue d’Asenath Waite. Richard Upton Pickman laissa échapper un faible couinement. Wilbur Whateley chercha sa mère des yeux autour de lui, mais elle n’était pas là.

Même Joseph Curwen pâlit.

“Hum. Si vous permettez, M’sieur, fit une autre voix – polie mais ferme. Avant qu’on aille plus loin… j’aurais quelques petites questions à vous poser.”

Kadath ne reconnaît pas ta juridiction, Mal’ak.

Yownah s’avança à son tour, les habitants de Kadath s’écartant pour lui livrer passage. Il grattait sa tignasse grisonnante avec la même main qui tenait son éternel tronçon de cigare.

“Oh, je le sais, ça, M’sieur. Comme je sais qui vous êtes. L’Homme Noir du Sabbat, aussi appelé le Chaos Rampant, aussi appelé Nyarlathotep – je m’en tiens aux noms que vous donnait Lovecraft, hein, sinon on en aurait pour des heures. Sans vous offenser.”

Il sortit de sa poche un papier froissé où il était peu probable que quoi que ce soit fût écrit.

“Entité pandimensionnelle de catégorie Alpha, lut-il néanmoins. Associations pertinentes : les Autres Dieux. Supérieurs hiérarchiques : Azathoth et son co-régent Yog-Sothoth. Vous confirmez, M’sieur ?”

Pourquoi demander ce que tu sais déjà ?

L’ange eut un vague haussement d’épaules signifiant qu’il s’en tenait à la procédure. Puis, il se tourna vers la foule.

“M’sieur Curwen ! héla-t-il. Rappelez-moi quelque chose, vous voulez bien ? Vous et vos amis sorciers de Salem, vous adoriez Azathoth et Yog-Sothoth, pas vrai ?

– Euh ! Oui, lieutenant, c’est exact, bredouilla Curwen, manifestement mal à l’aise d’être ainsi singularisé. Mais je ne…

– Et sous quel nom vous faisiez référence à eux dans votre correspondance ?”

Le visage rusé de Curwen s’illumina, comme s’il venait de comprendre quelque chose avant tout le monde – ce qui lui procurait assez de satisfaction pour éclipser temporairement sa peur.

“Almousin-Metraton, répondit-il.

– Ah oui, feignit de se souvenir Yownah. Almousin-Metraton. Ce qui correspond, en langage kabbalistique, à… comment vous diriez ça, M’sieur Curwen ?

– Dieu et le Roi des Anges.”

Il y eut un éclair de lumière. Yownah venait de laisser tomber au sol son imperméable froissé. À la place, il portait maintenant un pectoral de bronze rutilant garni de ptéryges. Ses ailes paraissaient plus grandes et plus blanches, et une auréole dorée brillait derrière sa tignasse ébouriffée.

Dans sa main, un glaive avait remplacé le cigare.

“Finalement, je crois que vous êtes pile dans ma juridiction, M’sieur Nyarlathotep.”

Pour la première fois depuis très longtemps, peut-être même depuis le début de son existence, l’Homme Noir sembla un instant pris de court. Mais il ne tarda pas à riposter : un battement de cœur lui suffit pour franchir la distance qui le séparait de l’ange. Il le toisait de toute sa hauteur, lèvres immobiles, sourire impénétrable.

Il n’y a pas eu de crime. Ton enquête est caduque, Sar-Mishé Yownah. Et Mika’el n’a aucune raison de faire intervenir les Mala’ika contre moi.

“C’est vrai, reconnut Yownah en levant la tête afin de le fixer droit dans les yeux. Techniquement, y a pas eu crime. C’est la volonté de Carter qu’était à l’œuvre dans sa mort – sa création alchimique était juste le modus operandi. En ce qui me concerne, elle est libre d’aller où bon lui semble. Enfin, dès qu’on aura réglé un dernier petit détail...”

Il avisa l’être sur le trône et lui fit signe d’approcher à son tour.

“Si vous voulez vous donner la peine, M’sieur. Juste une petite signature sur le procès-verbal. Et je pourrai déclarer l’affaire classée.

– C’est que… je n’ai pas de nom pour signer”, hésita le simulacre.

Yownah fit un geste de la main signifiant que c’était sans importance.

“Une croix, ça ira très bien. C’est le geste qui compte, comme on dit.”

L’être se leva du trône qu’il occupait et s’avança vers Yownah. Celui-ci lui tendit un parchemin sur lequel figurait la transcription exacte de tout ce qui venait d’être prononcé ce soir-là dans la salle du trône de Kadath. Puis il retira une plume d’une de ses ailes.

“Oh, dites, M’sieur Nyarlathotep : vous pourriez nous dépanner d’un peu de noirceur ? J’avais un stylo quelque part, mais en transmutant mon costume, j’ai dû le fusionner avec mon plastron ou mon glaive réglementaire – allez savoir. C’est que je fais pas ça tous les jours.”

L’Homme Noir leva les yeux au ciel, mais prit la plume entre les doigts de Yownah et en plaça entre ses lèvres l’extrémité, qui se gorgea aussitôt de ténèbres semblables à de l’encre. Puis il la transmit au simulacre.

“Alors, vous avez décidé ce que vous alliez faire ?” s’enquit Yownah d’un ton badin.

L’être regarda Yownah. Regarda Sonia. Regarda la salle du trône – les piliers, les bannières, les vitraux, tout cet apparat qui ne lui appartenait pas et ne lui appartiendrait jamais.

“Oui. Je n’ai rien à faire ici. Pas plus que Mme Greene. Je veux partir.”

L’Homme Noir aurait gloussé d’aise, s’il avait été le genre d’entité à émettre un gloussement ou à exprimer une émotion, de quelque nature qu’elle fût.

“Partir, hein ? insista Yownah. En abandonnant le pouvoir et les responsabilités que vous avait légués Carter ? En laissant le trône de Kadath à qui pourra le prendre ? C’est bien ça, votre souhait, M’sieur ?

– Oui.”

Le mot apparut comme par magie en bas du parchemin.

Et sans attendre un instant de plus, l’être signa d’une croix.

Tu es plus intelligent que je le pensais, Mal’ak, résonna la voix de l’Homme Noir. Tu as compris qu’il ne servait à rien d’affronter l’inéluctable. Le temps de Carter est fini, et Kadath va redevenir ce qu’elle aurait toujours dû être.

“Kadath aura ce qu’elle aura, dit Yownah sans se lever les yeux. Ça me regarde pas. Ce qui me regarde, c’est lui – et M’dame Greene.”

Il roula le parchemin et le fit disparaître entre ses paumes dans un léger crépitement d’électricité. Puis il se pencha pour ramasser son pardessus beige froissé.

“Je connais une taverne, dit-il. C’est un troquet honnête si on a le gosier sec et qu’on cherche un peu de compagnie, ou de solitude – ils ont les deux. Mais surtout, on peut y entrer avec ou sans nom, et en ressortir avec un qu’on s’est choisi. on veut. Quand on veut.”

Il sourit, à sa manière agréable et sans malice.

“Venez avec moi, tous les deux. Je vais vous montrer le chemin.”

Puis il regarda la foule des habitants de Kadath massée à l’entrée de la salle de trône, et fit un vague geste de la main qui signifiait qu’il était temps pour tout le monde de sortir. Le Château d’onyx avait désormais un nouveau seigneur, dont on ne pouvait présumer de l’hospitalité.

“Vous condamnez Kadath, siffla Curwen à voix basse comme le trio passait devant lui.

– Kadath se débrouillera”, lâcha Sonia Greene sans même lui accorder un regard.

Ils sortirent du Château d’onyx dans la nuit odorante, qui commençait à l’horizon à se changer en jour.

La tempête s'était calmée – pas progressivement, à la façon des tempêtes ordinaires, mais d’un seul coup, comme si quelqu’un avait fermé un robinet. Les rues ruisselaient encore, mais le vent était tombé, les éclairs avaient cessé, et au-dessus de la cité le ciel se dégageait rapidement, laissant apparaître les étoiles une à une.

La foule achevait d’évacuer la citadelle. Curwen, West, Asenath, Keziah, Pickman, les Marsh, Zadok Allen avec sa lunette d’approche et sa bouteille, Wilbur Whateley dont la stature dominait l'assemblée – tous les habitants de Kadath ou presque, silencieux, la mine défaite, les yeux plein de questions non résolues.

Quand les portes se refermèrent dans un claquement sec, Yownah se tourna vers eux.

“Vous pouvez rentrer chez vous, M’sieurs-Dames, dit-il. Y aura rien de plus à voir ici.”

Il portait à nouveau son costume ordinaire de détective un peu miteux, avec son pardessus sous le bras.

“Nous, nous appartenons complètement à Kadath, protesta Asenath Waite en le foudroyant du regard. Pour nous, contrairement à vous et à eux deux, pas de sortie possible. Mais vous vous fichez bien de…”

Sonia fit un pas en avant et posa un doigt sur les lèvres de la jeune femme qui lui ressemblait tant.

“Ma chérie, lui dit-elle doucement, tu ne sais pas de quoi tu parles. Rentre chez toi avec Keziah. Et si tu veux mon conseil : laissez Nabby Gardner rejoindre ses enfants dans le puits. Elle y sera mieux.”

Elle se tourna vers Wilbur Whateley.

“Allez parler à votre mère, dans les collines. Elle n’attend que ça. Et essayez de la convaincre de venir s’installer en ville. Il va bientôt y avoir une chambre libre à la Maison des Sorcières.”

Enfin, elle regarda Yownah et le simulacre de Carter.

“Je suis prête, lieutenant. Je n’ai rien à emporter. Et lui non plus.

– C’est souvent mieux pour commencer.”

Yownah les prit tous les deux par la main et s’envola avec eux dans la nuit finissante, comme s’ils n’avaient pas pesé plus lourd que des souvenirs heureux. Bientôt, ils disparurent tous les trois dans le ciel qui s’éclaircissait au-dessus des clochers et des toits en croupe.


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