Chapitre 8 : Le Destin qui s’abattit sur Kadath
La salle du trône du Château d’onyx se trouvait juste en-dessous des appartements seigneuriaux. C’était une pièce vaste, circulaire, haute de plafond, avec des piliers, des vitraux, des bannières, des statues décoratives, des torches et tous les éléments indispensables à un trônage de bon aloi. À ceci près que l’être assis sur le trône en ce moment précis n’avait aucune idée de ce qu’il devait faire à présent.
Jouer à être Randolph Carter ne l’amusait plus. Ce n’était pas que tenir le rôle lui demandait beaucoup d’efforts : il avait à sa disposition l’intégralité de la mémoire de l’original, dans laquelle il lui suffisait de puiser des informations à mesure que le besoin s’en faisait sentir. Mais l’acte avait quelque chose de répugnant – d’impie, eût écrit son modèle. C’était comme fouiller les poches d’un cadavre, ou même pire : porter sa peau afin de se faire passer pour lui.
Il n’était pas Carter. Pas plus qu’il n’était ce Howard P. Lovecraft qu’avait été Carter avant de régner sur Kadath. C’était un être neuf, avec ses besoins et désirs propres qui se heurtaient aux contraintes d’une réalité qu’il découvrait – et comme tous les individus dans son cas à travers le Multivers, il était en proie à la plus intense frustration.
“Espèce de crétin, cracha-t-il à son reflet sur le sol de pierre noire polie. C’est pour ça que tu as accepté d’accéder à l’existence ?”
Il n’avait toléré ce marché de dupes que dans l’idée de se défiler à la première occasion. Mais la première occasion ne semblait pas prête de se présenter. D’abord, la cité était encerclée par les légions célestes des Mal’aika pour la durée de l’enquête du Sar-Mishné Yownah – qui pouvait très bien s’éterniser. Ensuite, des types louches comme Joseph Curwen et Herbert West lui réclamaient par missives insistantes des audiences privées portant sur des “questions philosophiques de première importance” et des “interrogations scientifiques profondes” – sans compter cette Asenath Waite qui semblait vouloir à toute force lui prodiguer des leçons de biologie “avec travaux pratiques inédits issus de [ses] recherches personnelles”.
Et puis, il y avait l’Homme Noir.
Il l’avait repéré dès la veille, au petit matin, quand il était sorti pour la première fois du château afin de gérer la situation de Carter éparpillé sur les pavés de l’esplanade des Égarés. Il l’avait revu plusieurs fois, depuis, par la fenêtre, rôder autour du palais. Et peut-être même dans le palais, du coin de l’œil – même s’il ne pouvait en jurer.
Bien sûr, il savait de qui il s’agissait. Carter l’avait su, il le savait donc lui aussi. Comme il savait que cette créature n’attendait qu’une chose : que le trône de Kadath soit vide pour monter dessus, et refaçonner la cité à son envie.
Ce n’est pas ton problème, se répétait-il. Ces gens ne sont rien pour toi. Carter lui-même se fichait comme d’une guigne de la plupart d’entre eux.
De la plupart, oui. Mais pas de tous.
Il en était là de ses réflexions lorsqu’il sentit une présence avec lui dans la salle. Pas parce qu’un son avait été émis, ni parce qu’un souffle de vent était passé sur sa peau, mais parce que l’air avait soudain vibré différemment et que la lumière des torches s’était voilée de façon presque imperceptible.
Il était minuit, et l’Homme Noir était venu.
Tu me vois à présent, dit-il en sortant de l’ombre entre deux colonnes, si grand que sa tête frôlait presque le plafond. Je viens t’apporter la bénédiction des Autres dieux et mon concours dans tes projets.
Sa voix était grave et profonde, et il parlait sans remuer les lèvres.
“Que savez-vous de mes projets ?” répliqua l’être sur le trône d’onyx en tentant de ne rien laisser paraître de la terreur qui l’assaillait.
L’Homme Noir le toisa sans répondre. Il n’en avait pas besoin.
Ils seront bientôt là – le Mal’ak et la femme de Carter. Agis intelligemment et tes désirs deviendront réalité. Ou bien...
La deuxième partie de la phrase fut laissée entièrement à l’imagination de son interlocuteur.
*
La tempête s’était abattue sur Kadath sans le moindre signe avant-coureur. Un vent furieux avait chassé la brume, et des nuages noirs crépitant d’électricité s’étaient accumulés en l’espace de quelques battements de cœur au-dessus de la cité. Puis, la première fourche bleue de foudre avait déchiré les cieux, et les vannes du Firmament s’étaient ouvertes d’un coup. L’eau formait déjà des torrents dans les rues pavées de basalte.
Yownah survolait les toits en portant Sonia dans ses bras, naviguant à travers les bourrasques et les rideaux de pluie. Devant eux, se dressait le Château d’onyx, noir et ruisselant, une lumière rougeâtre à ses vitraux. Mais alors qu’ils s’en approchaient, des formes sombres vinrent voler autour d’eux en piaillant de façon atroce.
L’ange ne les regarda pas directement. Elles lui faisaient l’effet de monstres de films de série B comme il en passait parfois tard le soir à la télévision – des machins censés évoquer à la fois des vautours, des fourmis géantes, des chauves-souris et des corps humains en putréfaction. Ça n’avait jamais été son truc de son vivant, et ça ne l’était pas plus à présent.
“Ce sont des Byakhees, l’informa Sonia. Ils sont au service de l’Homme Noir.
– Il cherche à nous intimider, M’dame. Rien de plus.
– N’en soyez pas si sûr, lieutenant.”
Des membres griffus, à la fois serres de rapace et pattes d’insectes, les frôlèrent à plusieurs reprises. Yownah manœuvra pour les éviter, mais il se rendit compte qu’il n’était pas certain de pouvoir faire face si les créatures se décidaient à les attaquer pour de bon.
Où étaient les Mal’aika laissés en garnison autour de Kadath ? Pourquoi ne venaient-ils pas à leur aide ? Il avait lancé l’appel avec la voix de l’esprit. Ils auraient déjà dû être là.
“Ce territoire ne reconnaît pas votre juridiction, cria Sonia comme si elle avait perçu sa pensée. Il la rejette, comme Howard la rejetait !”
La volonté d’un homme – un homme mort, a fortiori – pouvait-elle s’opposer à celle des Cieux ? Ailleurs, sans doute pas. Mais Yownah se trouvait dans les Contrées du Rêve, au sein du royaume d’un des plus grands rêveurs de tous les temps – un qui avait inspiré des millions d’autres rêveurs, des milliers d’autres auteurs, rien qu’avec ses mots. L’Homme Noir puisait directement à cette source. Lui, n’était ici qu’un corps étranger.
C’était là une force contre laquelle il ne pouvait lutter seul.
“Nodens ! hurla soudain Sonia, comme les appendices odieux des Byakhees les cernaient. Seigneur du Grand Abîme, entends mon appel !”
Comme en réponse à son cri, un éclair plus puissant que les autres ébranla le monde. Il y eut une lumière éblouissante, et en même temps un bruit d’Apocalypse. Les Byakhees se dispersèrent aussitôt. Puis, des nuages, d’autres formes – minces et rapides, pourvues d’ailes membraneuses et de cornes recourbées – fondirent sur eux en silence et se mirent à les pourchasser impitoyablement.
Yownah les reconnut. C’étaient les Maigres Bêtes de la nuit, les êtres sans visage qui servaient le dieu Nodens dans les récits de Lovecraft.
Au loin, il aperçut une silhouette parmi les éléments déchaînés, longue barbe flottant dans le vent, trident argenté à la main. Elle se tenait debout en plein ciel sur un grand coquillage tiré par des chiens – ou peut-être des dauphins. L’ange le salua d’un léger hochement de tête.
L’être barbu lui rendit son salut et disparut en un instant.
“Howard m’avait appris à l’appeler, murmura Sonia. Ce jour-là, sur la plage, à Magnolia.”
Yownah ne répondit rien.
Il amorça sa descente.
*
La tempête rugissait encore lorsqu’ils arrivèrent devant les portes du Château d’onyx.
La foule était là sans que personne ait eu besoin de la convoquer – massée sur l'esplanade des Égarés dans le déluge, plaçant ses espoirs dans un abri dont les portes demeuraient obstinément closes, ou peut-être simplement attirée par ce sentiment que quelque chose d’important était en train de se décider là, dans cette citadelle qui ressemblait à un phare au cœur de la tourmente.
Yownah reconnut des visages : Curwen droit comme un i sous la pluie battante, son manteau colonial trempé mais sa dignité intacte, avec près de lui un jeune homme qui lui ressemblait étrangement. West, nerveux, agité, regardant partout autour de lui comme un rat pris au piège. Asenath, un improbable parapluie vert à la main, flanquée de Keziah qui berçait Brown Jenkin pour le rassurer. Wilbur Whateley, dont la stature imposante créait un abri relatif que plusieurs habitants de Kadath occupaient avec reconnaissance, oubliant l’effroi légitime que leur inspirait le fils de Yog-Sothoth.
Et même le vieux Zadok Allen, qui semblait avoir été charrié depuis les quais par le courant, et avait miraculeusement récupéré une bouteille dans le processus.
Yownah posa Sonia sur ses pieds.
“Les portes, dit-il. Ouvrez-les, M’dame.”
Elle s’approcha sans hésiter et plaça ses paumes à plat sur le bois noir luisant de pluie. Pas de formule. Pas de geste particulier. Juste la pression de ses mains et quelque chose d’autre – une reconnaissance, une mémoire que la citadelle avait d’elle ou qu’elle avait de la citadelle.
Les portes s’ouvrirent sans un bruit.
Dans la foule, un murmure.
Yownah entendit Curwen pester à voix basse contre ces paysans qui l’empêchaient d’avancer, tandis que le jeune Charles Dexter Ward tentait d’attirer son attention sur les sujets d’étude qu’ils avaient laissés enfermés dans le sous-sol de leur laboratoire, et qui risquaient de ne pas survivre à l’inondation. Il entendit aussi West et Pickman glousser de concert en l’écoutant, pour des raisons sans doute différentes, mais avec une gourmandise curieusement similaire. Il entendit enfin Asenath assurer à Keziah que dans sa mansarde, Nabby Gardner serait probablement à l’abri – du moins elle l’espérait.
Ce qu’il n’entendit pas, ce fut le chat – Le Chat. Mais il le vit avancer mine de rien parmi les habitants de Kadath dans l’obscurité du vestibule, gris, élégant et parfaitement sec, juste avant que les portes ne se referment derrière eux.
*
L’escalier d’onyx avait quelque chose de différent – il paraissait plus large, pour commencer, comme s’il s’adaptait à l’importance du groupe qui l’empruntait. Les flammes des torches y vacillaient sans qu’on sente le moindre courant d’air, et les ombres dansaient avec une autonomie excessive. Sonia montait devant, ses mains blanches et fines effleurant les parois, avec cette familiarité des gens qui connaissent un endroit sans y avoir jamais mis les pieds – parce qu’on leur en a parlé des centaines de fois, dans des lettres et dans des récits.
Des nuits passées à écouter quelqu’un décrire sa citadelle imaginaire avec l’amour et la précision d’un architecte.
Yownah montait derrière elle, notant dans son carnet mental les choses qu’il voyait – les objets dans les niches, les traces de pas sur les marches. Il pensait en même temps à ce qu’il allait dire et ne pas dire, ce qui chez lui correspondait au même processus.
La porte de la salle du trône était entrouverte. Une lumière rougeâtre filtrait de son embrasure, ainsi que le silence particulier des lieux où deux présences très différentes occupent le même espace sans se parler.
Sonia s’arrêta devant l’huis. Se retourna vers Yownah.
L’ange hocha la tête.
Elle entra la première.
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