Chapitre 7 : L'Étrange Dame haute dans la brume
Zadok Allen avait passé une bonne partie de la journée à la taverne du Port des Brumes, à écluser des verres et jouer aux cartes avec le vieux Barnabas Marsh et deux membres de sa nombreuse descendance. L’endroit était bas de plafond, humide, éclairé par des lanternes d’un vert nauséeux, et pourtant il s’y sentait chez lui.
Dans une autre vie – une vie dont les souvenirs s’étaient miséricordieusement estompés sous l’effet du tord-boyaux qu’il prenait soin d’ingurgiter chaque jour sans faute – il avait eu quelques difficultés relationnelles avec la famille Marsh. Mais à Kadath, les vieilles rancunes avaient cessé d’avoir de l’importance. La seule chose qui continuait à gêner Zadok chez les Marsh, outre leur physique un peu particulier, c’était la vague odeur de poisson qui s’attachait à eux. N’étant pas lui-même d’une propreté irréprochable, il se gardait toutefois de faire des remarques.
Au moins, leur gnôle était peu chère et de qualité correcte selon ses standards.
“À la santé du Père Dagon et d’la Mère Hydra, hihihi…” prononça-t-il après avoir titubé jusqu’au bord du quai, en levant face à la mer un flacon de liquide ambré.
Il le tenait avec la fermeté tremblante d’un homme qui a appris à ses dépens les conséquences d’une prise trop glissante.
Le chat vint se frotter contre sa jambe, lui arrachant un hoquet de surprise. Il lâcha la bouteille. Celle-ci tomba dans l’eau avec un “plouf” sourd et coula aussitôt dans les profondeurs.
Zadok lâcha un juron, mais se pencha néanmoins pour caresser le petit félin.
“M’sieur, le salua Yownah. Belle soirée, pas vrai ?”
Le pochard se retourna et leva les yeux vers lui. Les plissa. Les rouvrit en grand – instantanément dégrisé.
“Oh, c’est… c’est vous, bredouilla-t-il. L’ange à l’imperméab’. J’vous ai vu ce matin, sur l’esplanade. J’allais vous parler et pis...
– Et puis vous avez changé d’avis. Ça arrive.”
Yownah s’accroupit près de lui. Il le regarda avec quelque chose qui ressemblait à du soulagement – l’expression de quelqu’un qui n'espérait plus être compris et se retrouve compris malgré tout.
“L’Homme Noir, dit-il à voix basse. Il était là... Y me r’gardait...
– Je sais. Il me suit depuis ce matin.
– Et ça… ça vous fait-y pas peur ?
– Un peu. Mais j’ai un travail à faire. Alors, vous aviez quelque chose à me dire, M'sieur...?”
Zadok sortit sa lunette d’approche de sa poche d’une main tremblante.
“Allen, se présenta-t-il. Zadok Allen. J’observais la tour hier soir, comme que j’fais d’habitude. L’vieux seigneur Carter avait d’la lumière dans ses appart’ments – la lumière d’travail, j’la connais, j’la vois d’puis des années. Et pis j’l’ai vu r’garder par la f’nêt’ et...
– C’était bien lui, vous êtes sûr ?
– Oh, oui. Aussi sûr que j’suis sûr d’vous voir main’nant d’vant moi. Et il a fait quèque chose d’très bizarre : il a r’tiré sa robe d’chambre, celle qu’y quitte jamais quand y travaille.
– Et ensuite ?
– Ensuite, il a ouvert la f’nêt’, pis il est tombé. Enfin, tombé – on l’a poussé. Y avait quèqu’un derrière lui. Et ce quèqu’un a r’gardé en bas juste après et… et il avait son visage !
– Son visage, exactement ? Le même, dans tous les détails ?”
Zadok fixa Yownah
“Oui… sauf les yeux. Enfin, c’était bien ses yeux, mais pas son r’gard. Vous voyez la différence ?
– Oui, dit Yownah. Oui, je vois parfaitement.”
Il se redressa et aida le vieil homme à se relever.
“M’sieur Allen... le seigneur Carter. Il lui arrivait de sortir de son château, la nuit ?
– Des fois, oui. Surtout ces derniers mois – pis il a arrêté d’un coup.
– Vous savez où il allait ? À la Maison des sorcières ?”
Zadok eut un sourire – le premier depuis le début de leur conversation, bref et un peu triste.
“Oh, non. Non, là, ça fait des années qu’y avait pas mis les pieds. Non, y v’nait par ici, près d’la mer. Et pis y montait par là-bas.”
Il pointa sa lunette d’approche en direction d’une falaise qui se dressait à pic au-dessus du rivage. Elle était aux trois-quarts masquée par la brume, mais à son sommet, se découpant contre le disque blême de Yuggoth, on voyait une petite maison.
La lucarne était éclairée.
“Qui vit là-haut ? demanda Yownah à voix basse.
– Une dame.
– Vous connaissez son nom ?
– Non. Personne y sait qui c’est. A vient jamais en ville. Mais moi j’lai vue à la lunette – les fois où elle ouvrait au seigneur Carter. Une belle femme.
– Et les fois où elle ouvrait pas ?
– L’seigneur Carter restait un moment d’vant la porte, au bord d’la falaise, pis y r’partait. Et c’t’une maudite longue promenade, pour monter comme pour r’descendre.”
Yownah regarda la lucarne, avec sa lumière douce et constante qui n’avait pas la qualité de celle du Château d’onyx, mais suggérait une source plus simple et plus difficile à éteindre.
“Merci, M’sieur Allen, murmura-t-il. Vous m’avez été très utile.
– C’est vrai ? fit Zadok, avec une surprise sincère.
– C’est vrai, acquiesça Yownah.”
Il boutonna son imperméable, déploya ses ailes de pigeon, et prit son envol en silence.
*
Le ciel était d’un noir d’encre. La nuit de Kadath s’épaississait, avec ses fumées d’alchimistes et ses lumières anormales et ses habitants qui rêvaient leur existence depuis près d’un siècle. Quelque part dans cette obscurité, l’Homme Noir regardait Yownah s’élever en direction de la petite maison au sommet de la falaise. Il le savait, le sentait, mais choisit de ne pas s’en préoccuper encore – cela viendrait bien assez tôt.
Pour l’heure, il avait un rendez-vous.
La porte était de bois, peinte en blanc. Son perron donnait presque immédiatement sur le vide. Un être dépourvu d’ailes devait longer la maison en se plaquant contre le mur, en évitant surtout de regarder en bas, afin d’y parvenir. Carter l’avait pourtant fait un nombre incalculable de fois. Yownah, lui, n’avait pas ce problème. Il actionna le heurtoir de bronze verdi.
“Entrez, fit une voix féminine. C’est ouvert.”
L’huis pivota sans grincer. Il reconnut la femme aussitôt – il l’avait vue en photo à peine quelques heures auparavant. Elle portait le même chapeau cloche, la même coupe à la garçonne. Elle ressemblait à Asenath Waite comme une œuvre originale ressemble à sa parodie.
“M’dame”, salua l’ange avec respect.
Sonia Haft Greene lui tendit la main en le regardant avec des yeux brillants d’émotion.
“Alors, il a dit vrai ? murmura-t-elle. C’est fini ? Je suis libre ? Vous êtes venu me chercher ?”
Yownah laissa ses pieds se poser sur le sol et saisit la main tendue avec douceur.
“J’regrette, M’dame. Je suis sans doute pas ce que vous attendiez, mais je ferai de mon mieux pour vous aider. En attendant, si vous permettez… j’aurais quelques petites questions à vous poser.”
*
L’intérieur de la maison au sommet de la falaise était celui d’un appartement new yorkais des années 1920 ou 1930 – non pas un meublé miteux, mais un logement cossu, décoré avec goût. Il semblait aussi largement plus grand que la bicoque vue de l’extérieur.
Yownah appréciait le confort du fauteuil moelleux sur lequel il était assis. Il ne s’était même pas étonné lorsqu’un chat – Le Chat – s’était faufilé depuis une pièce attenante et avait bondi sur les genoux de la maîtresse des lieux pour s’y lover en ronronnant.
Sonia avait allumé une cigarette et fumait en silence.
“Ne vous gênez pas si vous voulez vous joindre à moi, lieutenant”, dit-elle soudain d’un ton las.
Yownah considéra le tronçon de cigare éteint qu’il tenait perpétuellement entre ses doigts, haussa les épaules et se pencha en avant pour l’allumer à l’extrémité incandescente de la cigarette de son hôtesse.
“Merci M’dame, fit-il avec reconnaissance après la première bouffée. La plupart des gens ont ça en horreur.
– Oui. C’était son cas aussi.
– Vous parlez de Randolph Carter ?
– Non. Je parle de l’homme sur lequel vous êtes venu m’interroger. Je parle de mon ex-mari – Howard Phillips Lovecraft.”
L’ange acquiesça légèrement à la correction.
“J’ai beaucoup lu depuis le début de mon enquête – de lui et sur lui. Mais je pense pas l’avoir cerné vraiment.
– C’est normal. Peu de gens l’ont fait. La plupart ont en tête une de ses identités fictives : Abdul Alhazred, Grandpa Theboald, Randolph Carter… Mais il fallait vivre avec lui au quotidien pour le connaître. Moi, je l’ai fait. Et j’en ai payé le prix.
– C’est à dire ?”
Sonia hésita un instant. Tira sur sa cigarette. Souffla un nuage de fumée bleutée.
“Je l’ai aimé, vous savez. J’en suis tombée amoureuse, vraiment amoureuse, pendant l’été 1922. Après notre promenade sur la plage à Magnolia, dans le Massachusetts.”
Yownah pensa au tableau qu’il avait vu accroché au mur dans le Château d’onyx – le seul élément de décor des appartements de Randolph Carter qui lui avait semblé porteur de souvenirs et d’une émotion sincères. Mais il ne dit rien.
“Il m’avait écrit cette lettre... Elle commençait par cette phrase : L’amour réciproque d’un homme et d’une femme est une expérience de l’imagination. C’était un homme brillant, intelligent, érudit – et plein d’humour. Les gens ne savent pas à quel point il pouvait être drôle. Mais il y avait aussi des choses laides en lui. Des choses qui venaient de sa famille, de son milieu. Le pire, c’était sa façon de se saboter en permanence. Je crois que dans le fond, il désirait échouer, en tant qu’homme et en tant que mari, pour pouvoir retourner à Providence. Se réfugier dans un passé figé et idéalisé, plutôt que de chercher son bonheur dans la réalité.
– C’était ça, le prix à payer, hein, M’dame ? Vous rendre compte que vous étiez tombée amoureuse de l’idée d’un homme – du rêve qu’il faisait de lui-même – et qu’il réussirait jamais à l’incarner ?
– Oui. Oui, c’est exactement ça.”
Yownah se leva de son fauteuil.
“Dites-moi, M’dame, depuis quand vous vivez dans cette maison ?
– Je ne sais pas. Le temps est étrange, ici. Trop longtemps, en tout cas.
– Vous avez jamais eu envie de descendre en ville ?”
Sonia soupira
“Non. Je la connais, cette ville. C’est Kadath. Et aussi Arkham, et Innsmouth, et Kingsport, et Providence. C’est un décor qu’il a bâti et peuplé avec ses personnages. Je ne veux rien avoir à faire avec ça.
– Il venait vous voir. De quoi vous parliez ?”
La femme se leva à son tour – provoquant un miaulement de protestation de la part du Chat. Son sourire était mélancolique.
“Parfois, c’était merveilleux. Comme si nous étions revenus tous les deux à l’époque où il me faisait la cour – moi, la juive divorcée, et lui, le conservateur puritain qui oubliait ses préjugés. On parlait de tout, de rien. De physique quantique et de l’Antiquité romaine. Mais il y avait toujours un moment où je me souvenais que j’étais prisonnière ici – dans cette maison, au-dessus de cette maudite ville – et alors je le haïssais de toute mon âme.”
Une pause.
“Vous me jugez peut-être ingrate. C’est vrai, il m’a donné la maison dont je rêvais à l’époque où nous étions mariés, avec tout le confort. L’endroit où j’aurais aimé vieillir avec lui. En vérité, je n’ai jamais manqué de rien ici… sauf de l’essentiel.
– La liberté.”
Sonia acquiesça tristement.
“Il a fini par le comprendre. Il m’a dit qu’il avait trouvé un moyen de tout arranger pour moi. Comme il avait arrangé les choses pour les autres. Je crois… je crois que je savais ce que ça signifiait. Et je l’ai laissé faire.”
Dans l’œil de Yownah – celui qui n’avait pas la fixité du verre – une lueur de compréhension s’alluma.
“Finalement, M’dame, je vais vous demander de venir avec moi.
– Est-ce que je suis en état d’arrestation, lieutenant ?”
L’ange prit délicatement la main de la femme dans la sienne.
“Non – oh, non, M’dame. Je vais essayer de vous donner ce que vous voulez. Mais vous êtes pas la seule dans votre cas. Y a quelqu’un d’autre à libérer d’abord.”
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