Chapitre 6 : La Maison des sorcières
Le chat l’attendait perché sur l’auvent de la maison mansardée qui se dressait de guingois dans un recoin du quartier des Pénitents, à l’ombre d’un grand saule pleureur. Yownah ne fut pas surpris en croisant son regard. Il savait que les membres de la gent féline, a fortiori dans les Contrées du Rêve, avaient toujours un ou deux coups d’avance sur les bipèdes – qu’ils soient simples mortels ou anges des Cieux.
“Tu es là, toi, dit-il d’une voix qui aurait pu sembler désinvolte à une oreille inattentive. Tu attends quelque chose, pas vrai ?”
Il n’avait jamais été un amoureux des chats. En son temps, il avait eu un chien, qu’il appelait Le Chien – pourquoi s’embêter ? Et puis Le Chien était mort, et il n’avait pas voulu d’autre animal dans sa vie.
“Je vous laisse, fit Wilbur Whateley dans son dos, en s’éloignant déjà. Bonne chance.”
Yownah leva son cigare éteint au niveau de son front en guise de salut-remerciement. Il se demanda si l’être fuyait plus le chat ou les femmes qui occupaient la maison.
Il passa le portail envahi de lierre et traversa le jardinet en friche, passant sans s’arrêter à côté d’un puits au-dessus duquel l’air paraissait miroiter de façon étrange.
La porte s’ouvrit avant qu’il ait eu le temps de frapper.
“Lieutenant Yownah, fit une voix de femme – une voix jeune et séduisante, avec une pointe de provocation dans le ton. À l’heure pour le déjeuner. Je n’en attendais pas moins de vous.
– M’dame…
– Mademoiselle. Waite, Asenath Waite.”
Elle était petite, pâle et brune, avec une coupe à la garçonne des années 1920, et remarquablement belle malgré ses yeux protubérants. Yownah resta interdit en la regardant minauder dans sa robe verte. La nouvelle Le Monstre sur le seuil était encore fraîche dans sa mémoire. Il savait ce qu’avait été Asenath – qui elle avait été en réalité – et ce qu’elle avait fait à son mari, cet Edward Pickman Derby…
“Détendez-vous, lieutenant, rit-elle comme si elle avait lu dans ses pensées. Je suis bien Asenath – pas Ephraïm.”
Elle désigna sa tempe d’un doigt soigneusement manucuré.
“Il est enfermé là-dedans, à double tour, et il n’en sortira pas. Quant à mon ex-mari, ou du moins celui qui pensait m’avoir épousée… le pauvre garçon n’a jamais entièrement surmonté son traumatisme. Il refuse de venir me voir, ce qui est dommage. Mais il va bien. Il s’est mis en couple avec le mathématicien Gilman, paraît-il.”
Yownah fut surpris de constater qu’elle disait la vérité.
“Je vous prie de m’excuser, Mam’zelle Waite…
– Asenath. Asseyez-vous sur le banc, je vais vous chercher de la citronnade. Keziah termine de faire cuire le repas.”
Il suivit ses directives, et ne put réprimer un soupir de ravissement lorsqu’elle revint avec un pichet de breuvage glacé, des verres et des pailles sur un plateau d’argent.
“Asenath, reprit-il. Je suis ravi de voir que vous avez pu… repartir à zéro, en quelque sorte. Vous vivez ici depuis longtemps ?
– Depuis que Carter est monté sur le trône de Kadath. Un matin, je me suis réveillée et j’étais dans ce corps, mon corps, dans un lit à l’étage. C’est le cas de tout le monde ici, vous savez ? Même si la plupart feignent de ne pas s’en souvenir. Kadath était vide avant Carter. Même les dieux l’avaient abandonnée.”
Yownah la regarda pensivement.
“Dans les déserts glacés, Kadath Les a connus, et quel homme a jamais connu Kadath ? récita-t-il.
– Vous avez fait vos devoirs, je vois. À votre santé, lieutenant.”
Ils trinquèrent et burent en silence. Puis une voix éraillée les invita à entrer parce que le repas était prêt et que ça allait refroidir.
Keziah Mason avait tout de la proverbiale sorcière des contes de fées. Elle ressemblait beaucoup à la Vieille Bique de la Taverne au carrefour des mondes. Mais contrairement à ce que Yownah avait anticipé, il n’y avait pas trace de cruauté dans son regard. Elle tira une chaise pour lui et lui fit signe de s’asseoir à table. Puis elle lui servit une part de tourte au délicieux fumet.
“Vous pouvez y aller, lieutenant, l’encouragea Asenath en s’asseyant. C’est du bœuf, pas de la chair humaine. Keziah a beaucoup fait pour s’amender depuis qu’elle vit ici. Ses mauvaises habitudes sont derrière elle.”
Yownah remercia Keziah d’un signe de tête. Son sourire se figea néanmoins lorsqu’il la vit ouvrir son corsage pour libérer une sorte de rat à la face curieusement aplatie et barbue, qui s’empara aussitôt d’un morceau de tourte et se mit à le dévorer avec voracité.
“Brown Jenkin ! rouspéta la vieille. Tes manières ! On a un invité.”
La créature releva son museau et émit un gloussement suraigu qui pouvait passer avec beaucoup d’indulgence pour une salutation, puis se remit à manger sans feindre le moindre intérêt pour ce qui l’entourait. Comme en réponse à son cri, des sons étouffés – chocs et gémissements inarticués – se firent entendre en provenance de l’étage mansardé.
“Vous avez d’autres pensionnaires, ici ? s’enquit Yownah d’un air dégagé.
– Nabby Gardner, répondit Asenath. Elle est folle, malheureusement. Et phosphorescente. L’effet de son exposition à une couleur venue de l’espace, si j’ai bien compris. Ses enfants vivent dans le puits.
– Oui, je connais l’histoire. Et c’est tout ? Pas d’autres femmes que vous trois à Kadath – plus Lavinia Whateley dans les collines ?”
Asenath hésita une fraction de seconde avant de répondre. Yownah, qui notait tout intérieurement sans avoir l’air de rien remarquer, surligna ce fait au marqueur fluorescent sur son petit calepin mental.
“Pas que je sache. Nous sommes le convent parfait. La Vieille, la Mère, et moi la Jeunotte. C’est sans doute pour ça que Lavinia ne veut pas vivre ici – la pauvre se sent de trop.
– Je vois. Et le seigneur Carter, il vous rend visite parfois ?
– Oh, oui. Oui, certainement. Un homme charmant. Keziah adore cuisiner pour lui. Nabby se calme quand il est là. Et moi… moi, je sais lui procurer ce que les autres ne peuvent.”
En disant cela, elle avait étendu son bras jusqu’à celui de Yownah. Sa main se posa légèrement sur la sienne. Elle avait la peau froide et moite, mais non dénuée de douceur.
“Rien ne vous oblige à partir, lieutenant. Après le repas, je pourrais vous montrer… la raison pour laquelle le seigneur Carter vient me voir...”
Yownah la regarda comme un homme qui a beaucoup vécu regarde une petite fille qui essaie de se faire passer pour une adulte. Asenath avait peut-être existé pendant des décennies à Kadath, mais elle n’avait pas évolué depuis le jour où elle s’était réveillée dans son propre corps à l’étage de la Maison des sorcières.
“Vous êtes charmante, Mam’zelle, lui confia-il avec un sourire attendri. Ma femme aurait sans doute dit que vous étiez un sacré numéro. C’était une de ses expressions favorites. Malheureusement, il me reste du monde à interroger avant ce soir. Mais je ne m’en fais pas pour vous : le seigneur Carter tardera sûrement pas à venir prendre de vos nouvelles.”
Il se leva, salua poliment la Vieille et la Jeunotte, eut une pensée pour la pauvre chose démente qui gémissait à l’étage, et sortit.
Le chat l’attendait sous l’auvent.
“Voilà, Le Chat, lui dit-il. J’en ai terminé ici. On peut aller où tu veux, maintenant.”
Et comme le félin se mettait à trottiner dans la lumière désormais déclinante du jour, Yownah quitta la Maison des sorcières, son saule pleureur, son jardinet et son puits, sans un seul regard en arrière.
*
Il marcha longtemps, en direction de la mer, dans les pas de son guide félin. Et ce fut à la tombée du crépuscule, lorsque les premières étoiles se mettaient à clignoter dans le ciel de Kadath, qu’il remarqua l’Homme Noir.
Pas pour la première fois de la journée. Mais pour la première fois de façon suffisamment nette pour que l’ignorer davantage eût été une forme de malhonnêteté intellectuelle.
En vérité, il avait été là depuis le matin. Yownah en avait eu conscience de façon périphérique – une présence légèrement décalée qui se déplaçait en parallèle de ses propres allées et venues sans jamais coïncider avec elles. Au coin d’une rue quand il était sorti du cabinet de Curwen. Dans le reflet de la vitrine d’un magasin d’optique lorsqu’il avait quitté le laboratoire de West pour se rendre chez Pickman. Sous un réverbère, peu avant qu’il croise Wilbur Whateley.
Il ressemblait vaguement à Nikola Tesla tel que ses portraits l’avaient immortalisé autour de 40 ans – mince, élégant, avec quelque chose dans la façon de tenir ses mains qui évoquait des calculs perpétuellement en cours. Une peau sombre, non pas brunie par le soleil, mais couverte d’ombre. Des yeux comme des fentes ouvertes sur une nuit éternelle, qui regardaient les choses et les êtres avec cette attention particulière de ceux qui voyaient au-delà.
Yownah ne chercha pas à l’aborder. Pas encore. Pas avant d’y être contraint.
Il nota sa présence sur son calepin mental, comme il aurait noté une particularité météorologique – quelque chose qui méritait d'être enregistré sans nécessiter d’action immédiate.
Puis il continua sa route.
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