Chapitre 5 : Les suspects habituels

📖 L'Inconnu de Kadath ✍️ CharlyZarkov 📝 2095 mots

Kadath le matin ressemblait à Kadath la nuit, mais avec un peu plus de lumière et beaucoup plus de fumées.

Les fourneaux des alchimistes n’avaient pas refroidi – ils ne refroidissaient jamais, c’était une des particularités du quartier qu’ils occupaient, où les loyers étaient bas et les incendies fréquents – et leurs exhalaisons se mêlaient aux brumes laiteuses qui montaient du port pour former au-dessus de la cité un épais fumard dont les érudits les plus acharnés avaient renoncé à caractériser la nature. On respirait ça depuis toujours. Les habitants avaient développé une immunité ou une indifférence, ce qui dans les faits revenait au même.

Yownah arriva dans le quartier des Érudits avec son air de visiteur distrait et ses yeux qui regardaient tout.

Il avait sa liste. Il savait qui aller voir et dans quel ordre. Le vieil Alhazred, au guichet de la bibliothèque publique de Kadath, lui avait complaisamment donné les adresses en consultant un registre vermoulu relié de peau humaine.

*

Joseph Curwen le reçut dans son cabinet – une pièce dont la disposition avait été pensée, de toute évidence, pour que le visiteur se sente simultanément bienvenu et en position d’infériorité. Les fauteuils étaient bons. La table entre eux était trop haute. Les étagères contenaient des choses dans des bocaux qu’il valait mieux ne pas regarder trop longtemps.

“Lieutenant, dit Curwen avec la cordialité d’un homme qui n’a rien à cacher et qui tient à ce que ça se sache. Quelle surprise.

– Bonjour, M’sieur Curwen. Pardon de vous déranger de si bonne heure. Je sais que vous êtes occupé.

– Pas du tout. Asseyez-vous.”

Yownah s’assit. Regarda les bocaux. Regarda Curwen. Sortit son bout de papier froissé.

“Vous connaissez bien le seigneur Carter ?

– Nous nous fréquentons. Kadath est une petite cité, à sa façon. Les gens de notre... catégorie finissent toujours par se connaître.

– De votre catégorie ?

– Les praticiens. Ceux qui travaillent avec des matières et des forces que les autres préfèrent ignorer. C’est une communauté naturelle.

– Je vois. Et hier soir, M’sieur Curwen, vous étiez où avant que la nouvelle se répande ?

– Dans mon laboratoire, comme la plupart des soirs. J'ai un assistant, le jeune Charles Ward. Il pourra confirmer.”

Yownah, qui avait lu L’Affaire Charles Dexter Ward la nuit précédente, ne put s’empêcher de sourire à la mention de ce nom.

“Bien sûr, bien sûr. Dites-moi – cette expérience malheureuse dont parle le seigneur Carter. Ça vous surprend pas, comme accident ? Un praticien de son niveau ?”

Curwen sourit. C’était un sourire qui contenait beaucoup de choses et n’en révélait aucune.

“Les accidents arrivent aux praticiens les plus avancés, lieutenant. C’est la nature du travail. Plus on repousse les limites, plus les limites nous repoussent.

– Hmm. Et les restes de la chose – la créature. Vous auriez voulu les récupérer, non ?

– J’aurais été intéressé, oui. À titre scientifique. Tout comme mon collègue, le Dr West.

– Oh, oui, bien sûr. Un autre praticien. Mêmes fins, méthodes différentes, c’est bien ça ?”

Curwen se raidit légèrement, l’espace une fraction de seconde.

“J’ai la faiblesse de croire mon art bien plus abouti que le sien. Mais… il lui arrive de parvenir à des résultats intéressants.”

Yownah hocha la tête, lança un dernier coup d’œil en direction d’un bocal – qui le lui rendit – et prit congé de Curwen.

*

Herbert West ne le reçut pas à proprement parler – il était tellement absorbé par ce qu’il faisait qu’il n’atteignait pas toujours le niveau de conscience d’autrui qu’impliquait la notion de recevoir quelqu’un.

Son laboratoire occupait le sous-sol d’un immeuble du quartier des Sciences Appliquées – dénomination que les autres quartiers de Kadath utilisaient avec des guillemets implicites. Il sentait le formaldéhyde, l’ozone et quelque chose d’organique que Yownah préféra ne pas identifier précisément.

“Docteur West, lança-il depuis le seuil. Je suis...

– Entrez, entrez, le coupa West sans même lever les yeux du cadavre sur lequel il était penché. Faites attention à la troisième marche – elle est descellée.

Yownah fit attention à la troisième marche.

“Je voulais vous poser quelques questions sur…

– La chose qui était répandue sur les pavés hier soir, oui. Fascinant. Absolument fascinant. J’ai pu en analyser un fragment juste avant que Carter n’arrive et que les goules ne se mettent à nettoyer. Composition cellulaire parfaite. Densité osseuse remarquable. J’aurais obtenu des résultats extraordinaires avec une matière première pareille – quoiqu’en dise Curwen.

– Hmm, fit Yownah. Et... ça correspond à ce qu’on s’attendrait à observer chez une composition achimique en train de se déliter ?”

West leva enfin les yeux.

“Non, dit-il avec une franchise totale teintée d’une pointe d’indignation. Non, pas du tout. Qui vous a raconté une bêtise pareille ? Un délitement alchimique produit une dégradation cellulaire caractéristique : les membranes se dissolvent, les structures s’effondrent de l’intérieur. Là, les cellules étaient intactes. Parfaitement intactes. C’est d’ailleurs ce qui...”

Il s’arrêta.

Regarda Yownah.

“Je n’aurais peut-être pas dû dire ça.

– Peut-être pas, convint Yownah aimablement. Merci pour votre temps, M’sieur West.

*

L’atelier de Pickman se trouvait dans le quartier le plus ancien de Kadath – là où les rues n’avaient jamais vraiment décidé dans quelle direction elles voulaient aller et avaient fini par opter pour toutes en même temps. Les pavés y étaient d’une couleur différente du reste de la cité, plus irréguliers aussi, comme si quelque chose en dessous les avait soulevés et remis en place approximativement.

Yownah frappa. Attendit. Frappa encore.

La porte s’ouvrit sur une créature qui avait été un homme et était maintenant autre chose – une chose plus canine et plus pâle et plus caoutchouteuse. Richard Upton Pickman avait des mains de peintre, encore – longues, fines, tachées de diverses couleurs – mais ses yeux possédaient la qualité phosphorique des êtres qui voient bien dans le noir, et sa façon de se tenir dans l’encadrement de la porte suggérait une familiarité avec les espaces bas et étroits.

“Je pensais que vous viendriez plus tôt, déclara-t-il sans embages.

– J’avais d’autres visites. Vous permettez ?”

L'atelier était exactement ce à quoi l’on pouvait s’attendre – vaste, encombré, peu éclairé, et imprégné de cette odeur de peinture à l’huile qui est un des rares parfums capables de coexister pacifiquement avec presque n’importe quel autre.

Les tableaux étaient partout.

Yownah les regarda en prenant son temps.

Ils étaient techniquement extraordinaires, personne n’aurait pu le nier. La maîtrise de la lumière, la précision des textures, la façon dont Pickman rendait le volume et la profondeur – c’était du grand art dans le sens le plus académique du terme.

Leur sujet commun, en revanche, donnait à réfléchir.

“Vous peignez ça depuis longtemps ? demanda Yownah devant une toile particulièrement riche en détails.

– Depuis que j’ai appris à regarder, répondit Pickman. Quand on voit les choses de l’intérieur, on les peint différemment.

– Je suppose, oui.”

Yownah s’arrêta devant une toile plus petite que les autres, manifestement récente – la peinture était encore légèrement brillante sous certains angles. Il représentait une esplanade de nuit. Un mur d’onyx. Et au sol, quelque chose que le peintre avait rendu avec une précision confinant à la maniaquerie.

“Celui-là, dit Yownah. Il date de quand ?

– De la semaine dernière. Je peins ce que je vois venir, parfois.

– Oh. Et... vous avez prévenu quelqu’un ?”

Pickman haussa les épaules.

“À quoi bon ? Ce qui doit arriver, arrive. Et je n’allais pas priver les miens d’un bon repas.”

Yownah le considéra en silence.

“J’ai cru comprendre que le seigneur Carter et vous avez été très liés par le passé.

– C’est exact. Mais c’était il y a longtemps. Et l’homme qui vit aujourd’hui dans le Château d’onyx n’est plus vraiment celui que j’ai connu.”

Il se saisit d’un tibia humain à demi nettoyé de sa chair qui traînait sur une table et se mit à le ronger pensivement.

“C’est comme ça, Lieutenant, ajouta-t-il avec mélancolie. Tout finit par changer, au bout du compte. Même à Kadath.”

*

Yownah erra une bonne partie de la journée dans la ville, sans se presser. Il passa voir, entre autres, le sculpteur Wilcox, le professeur Armitage et un cerveau conservé dans un bocal qui avait jadis appartenu à un fermier du Vermont nommé Henry Wentworth Akeley. Celui-ci était relié à d’ingénieuses machines lui permettant de percevoir son environnement et de s’exprimer. Il vivait en collocation avec un certain Dr Muñoz, dont la condition particulière nécessitait de maintenir la température de son environnement autour de zéro degré. 

Aucun ne l’avait spécialement éclairé sur son affaire, mais à travers ces rencontres, il commençait à percevoir, en creux, ce qu’il cherchait.

Il en eut la confirmation lorsqu’il croisa par hasard Wilbur Whateley dans une ruelle du quartier des Pénitents.

Whateley ressemblait à un bouc – un très grand bouc – dressé sur ses pattes arrières, qu’on aurait passé beaucoup de temps à vêtir et à maquiller afin de le faire passer pour un être humain, avec un succès pour le moins discutable. Il se dégageait de lui une odeur de soufre et des effluves qui n’ont pas de nom dans les langues terrestres, car elles ne proviennent pas des dimensions de l’espace-temps que sont autorisés à arpenter les mortels.

Ce n’était pas quelqu’un que Yownah cherchait particulièrement à interroger, mais l’occasion ne se refusait pas.

“M'sieur Whateley. Lieutenant Yownah, police des anges. Vous auriez une minute ?

– Si c’est pour me parler de mon père…”

Yownah sourit. Bien sûr, il savait qui était le père de son interlocuteur. En tant qu’ange, il avait étudié les hiérarchies célestes et cosmiques, avec tout ce qu’elles avaient d’indicible et de contradictoire. Le Tout-en-Un et L’Un-en-Tout ressemblait en bien des aspects à l’Éternel, mais aussi à Son adversaire. Ce qui était, d’une certaine manière, parfaitement logique.

“Oh non – non, m’sieur Whateley. Je suis pas là pour ça. En fait… j’aurais bien aimé vous poser des questions sur votre mère. Lavinia, je crois ?”

Le colosse au visage caprin eut l’air presque comiquement surpris. Il réfléchit un instant, puis posa un genou à terre – dans un mouvement qui suggérait une articulation très différente de celle d’une jambe humanoïde. Son mufle brun se trouvait maintenant à quelques centimètres à peine du visage de Yownah.

“Qu’est-ce que vous voulez savoir ? demanda-t-il d’une voix étonnamment douce.

– Est-ce qu’elle est ici ? Je veux dire – dans votre histoire, elle a disparu durant la nuit de Halloween 1926, si je me souviens bien. Je ne vous demanderai pas ce qui s’est passé ce jour-là – il y a comme qui dirait prescription. Mais vous aussi, vous mourez, dans cette histoire. Moins de deux ans après. Et vous êtes ici.”

Whateley inspira lentement, puis expira de la même façon, ses naseaux se dilatant de manière grotesque. Enfin, il hocha la tête.

“Oui, dit-il. Oui, elle est ici. Pas dans la ville, mais autour – dans les contreforts des montagnes. Elle a toujours aimé parcourir les collines, vous savez ?”

Yownah acquiesça. Il savait.

“Vous avez pu lui parler ?”

Le fils de Yog-Sothoth baissa la tête. L’ange aurait pu jurer voir une larme perler au coin d’un de ses yeux jaunes.

“Non. Non, mais… elle me fait signe de la main, des fois. De loin.”

Un silence.

“Les autres femmes de Kadath, elles vivent toutes au même endroit. Elles lui ont proposé de se joindre à elles, mais elle a pas voulu.

– Oh. Toutes au même endroit, hein ? Et... vous sauriez m’indiquer le chemin ?”


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