Chapitre 4 : La Grande Bibliothèque
Il la trouva au bout de la ruelle des Cartographes – une porte basse entre deux bâtiments qui semblaient se pencher l'un vers l’autre comme des vieillards en conversation, avec au-dessus du linteau une inscription en trois langues dont deux étaient mortes et une autre n’avait jamais été prononcée par des lèvres humaines.
BIBLIOTHÈQUE PUBLIQUE, proclamait l’épigraphe. QUI SAIT LIRE, ENTRE.
Yownah la lut dans les trois langues simultanément – un des avantages de sa condition angélique, qu’il appréciait à chaque fois que les circonstances lui en donnaient l’occasion – et entra.
L’intérieur était étroit, mal éclairé et chargé d’une forte odeur de moisi et de papier en décomposition. Un vieil homme enturbanné, au regard fou, à la peau grisâtre et à la barbe blanche en broussaille accueillit son visiteur en marmonnant derrière un comptoir encombré de piles de livres festonnées de toiles d’araignées. Yownah le salua d’un bref signe de tête et s’enfonça droit entre deux rayonnages de livres, là où la lumière des lanternes ne parvenait plus du tout.
Après quelques pas dans le noir le plus total, il vit une lueur apparaître devant lui et la suivit.
C’est une chose que la plupart des enfants savent inconsciemment, et oublient quand ils grandissent : toutes les bibliothèques sont en réalité la même bibliothèque, comme toutes les mers et tous les océans ne forment en réalité qu’une seule et même étendue d’eau salée. Et si l’on s’enfonce suffisamment loin entre les rayonnages, on tombe invariablement sur la vraie, la Grande Bibliothèque.
Yownah déboucha dans une vaste salle qui ressemblait à un chœur de cathédrale gothique. Les rayonnages de livres y montaient jusqu’à un plafond qu’on devinait plutôt qu’on ne le voyait, perdus dans une pénombre de hauteur, et s’étendaient dans plusieurs directions selon une logique qui devait certainement faire sens pour quelqu’un, sinon pour le visiteur occasionnel.
L’odeur était celle de toutes les bibliothèques – vieux papier, poussière, et cette chose indéfinissable qui est peut-être l’émanation des pensées accumulées sur des étagères pendant suffisamment longtemps.
Deux personnes se disputaient dans le fond. Pas violemment, mais avec cette précision acharnée des gens dont le désaccord est si ancien et si fondamental qu’il s’est transformé en quelque chose qui passe – de loin – pour une conversation cordiale.
“La classification par auteur est la seule qui respecte l’intégrité de l’œuvre, disait une voix masculine à l’accent ibérique avec la ferme assurance de qui n’a pas changé d’opinion une seule fois dans sa vie. L’auteur est la source. Tout le reste découle de l'auteur.
– L’auteur est mort, répondait une voix féminine avec la patience de qui a répété la même chose sans se lasser des millions de fois. Tout ce qui reste, c’est le texte. Et le texte appartient à ceux qui le lisent. Classer par auteur, c’est classer par cadavre.
– Classer par thème, c’est classer par interprétation arbitraire.
– Toute classification est une interprétation. C'est ça le problème avec vous : vous croyez qu’il existe une façon neutre d’organiser le savoir.
– Et vous, vous croyez que le chaos est une méthode.
– Le chaos est honnête. L’ordre est une fiction.
– L’ordre est une nécessité.
– Pour qui ?”
Yownah s’approcha.
Ils étaient exactement comme il les avait vus à la Taverne. L’homme barbu en robe de bure, avec cette expression sévère proclamant qu’il était le seul adulte dans une pièce vaste comme l’Univers. La jeune femme rousse aux oreilles pointues et mobiles, avec ses bésicles et ce calme d’avant-gardiste qui a déjà gagné le débat même si l’autre ne le sait pas encore.
Don Tomás tenait dans ses mains un volume qu’il s’apprêtait manifestement à replacer quelque part. Siobhan tenait le même volume – ou un identique – qu’elle s’apprêtait manifestement à replacer ailleurs.
“Hum, fit Yownah. Excusez-moi, M’sieur-Dame...”
Ils se retournèrent tous les deux. Le regardèrent. Regardèrent les ailes de pigeon. Le cigare éteint.
“Un ángel del Cielo, soupira Don Tomás avec la satisfaction d’un homme dont la vision du monde vient de se trouver confortée. Vous voyez, Siobhan : les anges visitent les bibliothèques bien ordonnées.
– Un ange fumeur dans un imper froissé, nota Siobhan. Ce qui suggère que le Ciel est peut-être moins regardant qu’on ne le croit.
– Je cherche des textes sur Kadath, poursuivit Yownah comme s’il n’avait pas entendu. Et sur son seigneur. Un homme qui s’appelait – qui s’appelle – Randolph Carter. Mais il portait peut-être un autre nom, dans le temps.”
Un silence bref passa entre les deux bibliothécaires.
“Howard Phillips Lovecraft, récita Siobhan. 1890-1937. Écrivain américain né et mort à Providence, Rhode Island. Créateur, entre autres, du Mythe de Cthulhu et du cycle des Contrées du Rêve.
– Fabulateur, décréta Don Tomás. Qu’on peut classer sous : Littérature / Fantastique américain / Cosmicisme.
– Cartographe, rétorqua Siobhan. Qu’on devrait classer sous : Témoignages / Récits d’explorations / Géographie onirique.
– Attendez... il était l’un, ou bien l’autre ?” demanda Yownah.
Ils se regardèrent.
“C’est la question, reconnut Siobhan.
– En effet”, confirma Don Tomás, légèrement ébranlé à l’idée d’être d’accord avec sa collègue sur quoi que ce soit.
Siobhan alla fouiller dans les rayonnages avec la précision de quelqu’un qui connaît chaque livre par son emplacement plutôt que par son titre, et revint au bout d’un moment avec une pile d’une douzaine de volumes qu’elle posa sur la table la plus proche.
“Commencez par-là, indiqua-t-elle. Les nouvelles d’abord. Ensuite les lettres – il écrivait beaucoup de lettres, c’est souvent plus révélateur que l’œuvre. Et puis cette biographie, dit-elle en posant un volume plus épais par-dessus les autres. Elle est incomplète – toutes les biographies le sont – mais honnête sur ses limites. Oh, et j’ai pris soin d’omettre les continuateurs, les pasticheurs et les imitateurs. Vous n’avez pas besoin de ça.
– Merci, dit Yownah.
– La classification par auteurs aurait évité d’avoir à faire le tri, fit remarquer Don Tomás en s’adressant visiblement au plafond voûté de la Bibliothèque.
– La classification thématique regroupe les témoignages avec les fictions et évite de créer une distinction arbitraire entre l’homme et l’œuvre, dit Siobhan. Ce qui est précisément ce pour quoi notre visiteur est là.”
Yownah prit la pile de livres, trouva une table dans un coin suffisamment éclairé, et commença à lire.
*
Il lut toute la nuit. Il n’avait plus besoin de sommeil, c’était l’un des avantages d’être un ange. Un autre était qu’un seul regard sur une page lui suffisait pour s’imprégner de chaque mot.
Comme le lui avait conseillé Siobhan, il commença par les nouvelles. La Quête onirique de Kadath l'inconnue, naturellement – récit dont le héros s’appelait Randolph Carter mais aurait aussi bien pu porter le nom d’Howard P. Lovecraft. Et puis L’Appel de Cthulhu, Les Montagnes hallucinées, L’Abomination de Dunwich, La Maison de la sorcière, L’Affaire Charles Dexter Ward... jusqu’à cette histoire inconfortable intitulée Horreur à Red Hook.
Cette dernière parlait de Brooklyn et de ses habitants immigrés avec une hostilité si viscérale que le malaise qu’elle provoquait éclipsait de loin les abominations indicibles des autres récits.
Yownah pensa à son père – à l'appartement de Little Italy, à l’odeur de la cuisine sicilienne dans les escaliers, à la façon dont son père prononçait l’anglais avec cet accent que certains trouvaient pittoresque et d’autres inquiétant selon ce qu’ils décidaient de voir quand ils regardaient un homme comme lui. À sa mère, qui ressemblait à la Patronne de la Taverne, comme toutes les mères du monde. À l'Empire State Building, alors encore fraîchement sorti de terre.
Il était né en 1927. Lovecraft avait quitté New York en 1926.
Un an.
Ils avaient manqué de se croiser dans les mêmes rues – lui en poussette, peut-être, et cet homme marchant dans Brooklyn avec ses peurs soigneusement organisées, son génie visionnaire et sa façon de regarder les gens qui n’étaient pas comme lui.
Yownah resta un moment avec ce livre ouvert sur cette nouvelle, sans lire, à penser à quelque chose qu’il ne formula pas entièrement, même pour lui-même.
Puis il tourna la page.
Parce que c’était du grand travail malgré tout. Et parce que c’était son dossier, maintenant.
*
Il lut les lettres ensuite.
Il y en avait beaucoup. Apparemment, Lovecraft avait correspondu avec une énergie qui contrastait avec la réclusion de sa vie physique. Des lettres longues, détaillées, sur tout et sur rien, sur la littérature et la philosophie et la cosmologie et les insectes et la cuisine et les villes et la peur et la beauté et la décadence et ce qu’il pensait de l’humanité et de sa place dans un univers indifférent.
Un homme qui avait entretenu l’image d’un reclus solitaire et misanthrope alors que sa correspondance le révélait affable, généreux, prodigue de conseils pour qui lui en demandait et jamais avare du temps qu’il consacrait à ses amitiés épistolaires.
Certaines de ses missives, en particulier de l’époque de New York, dépassaient néanmoins en horreur toute sa fiction. L’homme y révélait l’ampleur de sa détestation de ce qui était autre à ses yeux, en des termes qui glaçaient le sang. Appelait à des “solutions” que certains, peu après sa mort, mettraient en pratique sur un autre continent.
Mais il y avait autre chose. Des doutes progressifs. Des remises en question discrètes, enfouies dans des parenthèses et des postscriptums, sur certaines de ses propres convictions. Des contradictions qu'il notait lui-même avec une honnêteté qui contredisait l’image du théoricien rigide.
Un homme en guerre contre lui-même. Un homme capable d’évoluer, peut-être – s’il n’était pas mort à 47 ans d’un cancer de l’estomac.
Yownah nota quelque chose sur son bout de papier froissé.
*
Ce fut en lisant la biographie – au chapitre concernant les années new-yorkaises, le mariage avec Sonia, l’appartement de Brooklyn, le retour à Providence – qu’il s’arrêta sur un paragraphe.
Le biographe écrivait, à propos du personnage de Randolph Carter : “On a souvent dit que Carter était l’alter ego imaginaire de Lovecraft, la version de lui-même qu'il aurait souhaité être – l'homme d’aventure, celui qui ose aller jusqu'au bout de ses visions. Mais il est peut-être plus juste de dire que Carter était ce que Lovecraft était lorsqu’il rêvait, et que la distance entre les deux hommes est précisément la mesure de l’abîme entre le rêve et la réalité prosaïque.”
Yownah lut ça deux fois. Pensa à la silhouette dans la fenêtre de la citadelle. À ces yeux gris-bleu d’une lucidité inconfortable (là où les yeux de Lovecraft, sur les photos qu’il avait vues de lui, semblaient avoir été d’un noir insondable). À la façon dont Carter – ou l'être qui portait ce nom – avait répondu à ses questions avec la précision de quelqu’un qui a mémorisé une biographie.
La distance entre les deux hommes.
Qu’est-ce qui était mort au pied de la citadelle ce soir là – Lovecraft, ou Carter ? L’homme, ou le rêve que l’homme avait fait de lui-même ? Et l’être qui régnait maintenant dans le Château d’onyx – était-il une troisième chose, née de la destruction des deux premières ?
Il nota ça aussi.
Puis – et ce fut une pensée qui arriva sans qu’il l’ait cherchée, depuis un endroit où il n’avait pas l’habitude de regarder — il se demanda si la question s’appliquait à lui-même.
Il était Yownah. Sar-Mishné de la Milice céleste – brigade criminelle. Il avait des ailes de pigeon et un cigare éteint et une façon de poser des questions qui mettait les gens mal à l’aise sans qu’ils sachent exactement pourquoi. Il se souvenait de Los Angeles et des puzzles et du base-ball et d’une femme qui pouvait s’endormir partout et d’un restaurant sur Cahuenga où on allait le vendredi.
Mais était-il encore le type qui avait vécu cette vie-là ?
Ou était-il ce que la mort – et la Milice céleste – avaient distillé de cet homme ? Une essence. Un archétype. Quelque chose qui ressemblait à un détective de Los Angeles de la même façon que Carter ressemblait à Lovecraft, avec toute la précision des détails mais peut-être quelque chose qui manquait au centre – quelque chose qu’on ne pouvait pas mettre dans une biographie parce que ça n’avait pas de nom.
Neshome. C’était un mot que sa femme employait parfois quand elle s’adressait à lui. Un mot doux, mais qui recouvrait bien plus qu’un darling ou qu’un honey. Elle aussi avait grandi dans une famille immigrée, sa femme, mais la sienne était venue de Pologne et avait amené avec elle en Amérique la mystique et les mots du yiddish.
Neshome. L'âme.
C’était peut-être ça, la différence. Ce qu’on ne pouvait pas transmettre, ni distiller, ni archiver. Ce que Jehan Le Noyr était venu chercher en personne en 2011, au début de l'été.
Il resta un long moment le livre ouvert devant lui, à regarder les mots sur la page sans vraiment les voir.
Puis il se racla la gorge, rangea son bout de papier froissé et se leva.
“Merci, dit-il aux deux bibliothécaires qui se disputaient toujours dans le fond, avec la constance des phénomènes naturels.
– Vous avez trouvé vos réponses ? demanda Siobhan sans lever les yeux de son rayon.
– Pas encore, répondit Yownah. Mais j’ai trouvé les bonnes questions.
– C’est mieux que la plupart des gens n’auront jamais.
– Ma femme disait exactement pareil.”
Siobhan posa les yeux sur lui – juste un instant.
“Une femme lucide”, apprécia-t-elle.
Elle replongea dans ses livres. Don Tomás toussota.
“La classification alphabétique par auteur aurait permis…
– Don Tomás.
– Oui ?
– Taisez-vous.”
Don Tomás se tut. Ce qui était, dans l’économie de leur relation, un événement assez rare pour mériter d’être noté.
Yownah sortit de la Grande Bibliothèque, ses questions rangées soigneusement dans sa poche avec son bout de papier froissé et la conviction tranquille que la journée qui venait allait être longue et intéressante.
Il avait du travail. Au fond, c’était rassurant.
💬 Commentaires 3
Comment ne pas y voir (plus qu')un clin d'oeil aux univers oniriques de Miyazaki : si l'on trouve, que l'on s'y enfonce suffisamment et qu'on traverse le coeur vrai d'un endroit, on en ressort dans un univers qui en est la matérialisation de l'essence même.
Le Royaume des chats : à la poursuite d'un chat au travers de ruelles et de méandres de plus en plus labyrinthiques.
Le Voyage de Chihiro : au travers du tunnel obscur et sans fin d'un vieux temple.
Le Château ambulant et le Garçon et le héron : au coeur des vieilles pierres de constructions babéliennes.
Ou encore Si tu tends l'oreille, qui se déroule dans le même univers, réel, que Le Royaume des chats, mais où, a contrario, le passage d'un univers à l'autre ne fonctionne désespérément pas et les symboles ne restent que des symboles, ce qui aboutit à une profonde impression de nostalgie pour quelque chose d'irrémédiablement perdu. Et en même temps à une magnifique histoire d'accomplissement.
Il y en aurait d'autres encore je pense.
Mais il est intéressant de noter qu'à chaque fois, ce passage d'un monde à un autre implique d'être coupé du ciel, que le protagoniste ne voit plus. Cela ne se produit jamais à ciel ouvert. Comme si le lien direct entre le ciel et lui était ce qui assurait son maintient dans une réalité donnée, et qu'une fois ce lien rompu, il lui était possible, s'il savait comment, d'aller ailleurs.
Le passage de la bibliothèque à la Grande Bibliothèque est superbe.
Tout comme la Taverne, présente dans tous tes autres écrits, qu'il faut trouver et qui change de place à son gré.
On franchit la frontière floue entre la réalité et autre chose.
Tu as déjà pensé à la même chose mais sur le registre comique, à la Tex Avery ? Avec ses portes qu'on peut fermer, plier et ranger dans sa poche pour les déplier et les rouvrir n'importe où ?
;-)