Chapitre 3 : Cohérence

📖 L'Inconnu de Kadath ✍️ CharlyZarkov 📝 1405 mots

L'escalier intérieur du Château d’onyx était exactement ce qu'on aurait attendu d'un escalier intérieur de château d’onyx — étroit, spiralé, éclairé par des torches dont la flamme brûlait d'une couleur anormale, quelque part entre le bleu et le violet, ce qui donnait aux pierres une qualité de rêve dans le rêve, comme l’illustration d’une idée plutôt que la chose elle-même.

Yownah monta derrière Carter avec la lenteur d'un homme qui regarde où il met les pieds et observe tout le reste par la même occasion.

Les parois d’onyx étaient parsemées de centaines, peut-être de milliers de niches creusées dans la roche, contenant des objets sans ordre apparent, mais dans la disposition desquels Yownah devinait une cohérence secrète propre aux collections qui ont été constituées par une seule intelligence au fil du temps. Il y avait des statuettes de divinités oubliées, des rouleaux de parchemins vertigineusement anciens, des mécanismes impossibles, des crânes ayant appartenu à des êtres d’une infinie diversité.

Les appartements seigneuriaux occupaient les trois derniers étages de la tour, reliés par un escalier intérieur plus étroit encore que le premier. Carter le fit entrer dans le salon du bas – une sorte d’antichambre, comprit Yownah, la pièce qu'on montre aux visiteurs qu'on ne veut pas laisser monter plus haut.

“Je voyais ça un peu plus grand, dit-il simplement – sans vous offenser, M’sieur.

– Ça l’était, jadis, répondit Carter d’un ton détaché. Les lieux s’adaptent à qui les occupe. Et il y a longtemps que les dieux ont quitté cet endroit.”

Le salon avait été meublé avec sobriété – deux fauteuils de cuir sombre, une petite table basse, pas plus. Il était clair que l’homme qui vivait là ne recevait pas souvent et attachait peu d’importance au décorum. Une fenêtre donnait sur des montagnes couvertes de neige bleutée. En s’y penchant, on aurait eu vue sur l’esplanade où, loin en deçà, les goules finissaient leur nettoyage méticuleux des pavés. 

Sur le mur opposé, un seul tableau très simple – une aquarelle représentant une côte grise et nuageuse où l’on devinait, en tout petit, un couple de promeneurs. Il s’en dégageait une impression de douceur et de tristesse qui tranchait avec le reste du décor. Yownah se fit la réflexion que c’était l’objet le plus humain qu’il ait vu jusque-là dans le Château.

Carter s’installa dans l’un des fauteuils avec une aisance presque démonstrative.

Yownah resta debout. Il regardait le tableau.

“Ma femme aurait trouvé ça déprimant, dit-il d’un ton qui indiquait qu’il trouvait lui-même ça fascinant. Elle préférait les paysages avec un peu de soleil dedans – c’est pour ça qu’on s’était installés en Californie. Moi j'ai toujours préféré la côte Est. Ça m’y fait penser. Le nord de New York, non ? La région de Boston, peut-être ?”

Carter le regarda.

“Lieutenant Yownah, dit-il avec la précision d'un homme qui choisit ses mots comme d'autres choisissent leurs armes. Je vais vous épargner du temps. Je ne reconnais aucune juridiction céleste dans les Contrées du Rêve. Ces territoires ont leurs propres lois, leurs propres équilibres, leurs propres façons de résoudre les problèmes qui s’y posent. Ce que vous appelez la Police des Anges n’a ici ni autorité ni légitimité.

– Hmm, fit Yownah.

– C’est une question de cohérence philosophique. Les dieux ne sont que des êtres un peu plus puissants que les autres, tout bien considéré. L’Univers nous est absolument indifférent, et les lois qui le régissent n’ont que faire des hiérarchies humaines ou célestes. Je le pense depuis toujours et je ne vois pas de raison de changer d’avis maintenant. Sauf votre respect.

– Non, bien sûr, dit Yownah agréablement. Ma femme avait un oncle comme ça. Très cohérent philosophiquement. Ça lui rendait service dans certaines situations et moins dans d’autres. Dites-moi, M’sieur Carter, la chose en bas sur les pavés – vous avez dit que c’était une expérience malheureuse ?

– C'est exact.

– Une expérience de quel ordre, si vous permettez ?”

Carter croisa les mains sur ses genoux. La posture de quelqu’un qui a préparé ses réponses – ce qui en soi était une information.

– Alchimique, dit-il. Une tentative de création d'une entité à partir de différentes matières. Le résultat n’a pas été celui escompté. L’entité s’est révélée instable et a commencé à se déliter avant même que j'aie pu l’observer correctement.

– Ah, dit Yownah. Déliter. C'est un mot intéressant.

– C’est le mot exact.

– Donc, elle se délitait et... elle est passée par la fenêtre ?

– Son comportement était erratique. Je suppose que la douleur d’exister lui était insupportable. Elle a sauté pour abréger ses souffrances. Croyez bien que je le déplore : causer du mal n’a jamais été mon but.

– Oh, je vous crois, M’sieur. On fait tous du mal sans le vouloir – l’important, c’est de chercher à réparer ses erreurs. C’est ce que disait ma femme. Dites, vous avez récupéré les restes assez vite. Vos goules sont très efficaces.

– J'aime que les choses soient en ordre.

– Je vois ça. Quatre-vingt-neuf ans que vous gouvernez ici, c'est ça ?”

Carter marqua une légère hésitation — imperceptible pour quiconque n’aurait pas été habitué à chercher les hésitations imperceptibles.

“Environ, dit-il.

– C’est long. Ma femme était d’accord avec vous, au fait. Elle disait que les endroits dans lesquels on vit longtemps finissent par nous ressembler. Ou bien c’est nous qui finissons par leur ressembler, elle était pas sûre dans quel sens ça marchait. Vous en pensez quoi, M’sieur ?

– C’est une question fascinante, lieutenant, dit Carter. Mais ce n’est pas celle que vous êtes venu poser.

– Non, convint Yownah. Non, en effet.”

Il sortit de sa poche un bout de papier froissé. Le regarda un moment sans y noter quoi que ce soit. Le rangea.

– Je vais pas vous embêter plus longtemps. Je vois bien que vous avez du travail et que ma présence vous dérange – philosophiquement parlant, bien sûr. Il y a juste un dernier petit détail que j’aimerais éclaircir avant de repartir.

– Quoi donc ? 

– Bah, vous voyez, le Protocole Automatique, il se déclenche pas pour une expérience ratée. Il se déclenche plutôt pour la mort d’une entité de rang supérieur, ce genre de choses. Vous avez une idée de ce qui aurait pu... ?”

Il laissa sa phrase en suspens comme une fumée de cigare, ce qui indisposa Carter de la même manière. Mais le seigneur de Kadath fit un effort pour ne rien laisser paraître.

“J’avais utilisé une infime portion de mon essence dans l’œuvre, dit-il avec calme. J’imagine que c’est ce qui a provoqué le... malentendu.”

Un silence.

“Les entités de ce type, se sentit obligé d’ajouter Carter, naissent et meurent de façon non conventionnelle. C’est dans leur nature.

– Ah, dit Yownah. Non conventionnelle. Je note.”

Il ne nota rien du tout.

“Merci, M'sieur Carter. Vous m'avez été très utile.”

Carter le regardait avec ces yeux gris-bleu d'une lucidité légèrement inconfortable – les mêmes yeux que ce qui gisait en bas sur les pavés, se dit Yownah.

“Je vous en prie, Lieutenant. Partez l’esprit tranquille. Vous voyez bien qu’il n'y a pas eu crime, puisque je suis en vie.

– Peut-être bien, dit Yownah. Peut-être bien. Je vous tiendrai au courant. Oh, je dois vous prévenir : en attendant la conclusion de l’enquête, la Milice céleste surveille la cité. Personne n’entre, personne ne sort. Mais vous aviez pas l’intention de voyager, je crois ?”

Il n’attendit pas la réponse de son hôte et sortit.

*

Dehors, la nuit de Kadath était ce qu’elle était toujours – dense, aromatique, traversée par des lumières étranges aux fenêtres des tours et des ateliers, où les citoyens travaillaient à des heures que les habitants d’autres lieux eussent trouvées incongrues.

Des alchimistes dont les fourneaux ne s’éteignaient jamais. Des poètes écrivant perpétuellement dans cet état particulier d’épuisement où les mots arrivent d’ailleurs. Des philosophes poursuivant des pensées dont ils auraient été bien en peine de remonter le fil, mais qui ne s’en souciaient pas car elles les menaient en des lieux toujours plus fascinants. Des musiciens qui jouaient pour une audience de chats et de goules et n’auraient pas souhaité d’autre public.

Yownah s’arrêta au pied de la tour et leva les yeux.

Les fenêtres des appartements seigneuriaux étaient allumées. Une silhouette se découpait dans l’une d’elles – immobile, regardant vers le bas.

Il la considéra un moment. 

Il avait besoin de parler à quelqu’un qui avait connu Carter. Quelqu’un qui saurait faire la différence entre un homme et sa biographie. Restait à le trouver parmi les habitants de la cité – ce qui s’apparenterait, Yownah le pressentait, à rechercher la proverbiale aiguille dans la non moins proverbiale botte de foin.

Mais il savait où commencer à chercher.

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