Chapitre 2 : Les Habitants de Kadath
La nouvelle s'était répandue comme se répandent les nouvelles à Kadath, c'est-à-dire de façon non linéaire, par sauts et ricochets, empruntant des chemins qui n’auraient pas eu de sens dans un monde plus prosaïque. Un chuchotement dans la ruelle des Alchimistes avait atteint simultanément les couloirs de l'Université de l’Indicible et la taverne du Port des Brumes, sans passer par aucun des points intermédiaires logiques. Trois poètes qui travaillaient dans leurs ateliers respectifs avaient levé les yeux de leurs parchemins au même instant, sans savoir pourquoi, avec ce sentiment particulier que quelque chose venait de changer dans la texture de l'air.
Ce n'était pas la première fois que Kadath frémissait ainsi. La cité avait ses humeurs, ses tremblements internes, ses façons de signaler aux plus sensibles de ses habitants que l'équilibre venait de se déplacer. Mais celle-ci avait une qualité différente des précédentes : plus profonde, plus définitive, comme la différence entre un plancher qui grince et un plancher qui cède.
Quelque chose d'essentiel venait de se terminer.
*
L'esplanade au pied du Château d'onyx n'était pas, en temps normal, un lieu fréquenté.
Elle s'appelait l'Esplanade des Égarés (personne ne se souvenait plus pourquoi, si toutefois quelqu'un l'avait jamais su) et elle servait principalement de passage entre le quartier des Érudits et le marché aux instruments, avec une légère réputation de raccourci mal famé que rien de particulièrement dramatique n'était venu justifier jusque-là.
Ce soir-là, elle était inhabituellement peuplée.
Une partie de cette population était là par pure curiosité – la curiosité étant à Kadath une force à peu près aussi puissante que la gravité, et considérablement moins sélective dans ses effets. Une autre partie était là par intérêt professionnel. Et une dernière partie, bien plus petite que les deux autres, était là parce qu'elle avait vu quelque chose et ne savait pas encore si c'était une bonne idée de le dire.
Ce qui les réunissait toutes, c'était la chose au sol – nue, disloquée et sans vie.
Elle occupait un espace d'environ deux mètres sur un, à la base du Château d'onyx, dans ce halo de silence que créent spontanément les rassemblements humains autour des accidents graves. La lumière de Yuggoth, froide et sans affect, lui donnait une qualité de gravure ancienne, de ces illustrations anatomiques que certains érudits collectionnaient avec un enthousiasme quelque peu excessif, voire franchement suspect.
Herbert West la trouvait fascinante.
“Le bassin est remarquablement intact, dit-il du ton d'un connaisseur commentant une œuvre d'art d'une facture particulièrement exquise. Compte tenu de la hauteur de la chute, c'est tout à fait inattendu. La densité osseuse d'une entité onirique de ce rang doit être considérablement supérieure à...
– West, l'interrompit sèchement Joseph Curwen.
– Quoi ?
– Vous pourriez au moins attendre que la foule se disperse.”
West leva les yeux de ses instruments avec l'expression de quelqu'un qu'on tire d'une réflexion importante pour lui signaler que ses chaussures sont mal lacées. Son visage maigre était parcouru de tics nerveux.
“Pourquoi ça ?”
Curwen soupira. C'était un soupir de praticien : patient, légèrement las, celui d'un homme qui avait appris depuis longtemps que l'enthousiasme de ses collègues était inversement proportionnel à leur sens des convenances.
Il était grand, Joseph Curwen, avec une façon particulière d’occuper l'espace qui suggérait que l'espace eût préféré qu’il ne l’occupât point. Son manteau à la mode coloniale du 18e siècle était d'une couleur indéfinissable – ni vert, ni gris, quelque chose entre les deux qui changeait selon l'angle de lumière et l'humeur du porteur – de même que sa peau au tissu exagérément lâche et grossier. Son visage était celui d'un homme d'une cinquantaine d'années qui aurait eu une cinquantaine d'années depuis beaucoup plus longtemps que ça.
“Parce que, dit-il avec une patience qu'il réservait habituellement aux instruments délicats et aux interlocuteurs obtus, cette... situation va attirer des regards – des regards indiscrets. Et il serait préférable que nos intentions restent...
– Nos intentions ? coupa West. Je n'ai pas d'intentions. J'ai des besoins. Ce sont des choses différentes. De même que le sont vos besoins des miens, Curwen.
– Peut-être.”
Ils se regardèrent un moment, West avec son intérêt clinique intact, Curwen avec cette évaluation perpétuelle qu’il appliquait à tout et à tous, comme un orfèvre qui n'arrive pas à s’arrêter de peser les choses.
“La question, dit Curwen enfin, en abaissant la voix d'un degré, est de savoir à qui revient la priorité. Les ossements d'un seigneur onirique de ce rang représentent une matière première dont la valeur alchimique est...
– Considérable, oui, convint West. C'est précisément ce que j'essaie d'évaluer. Si vous me laissez...
– Messieurs.”
La voix venait de derrière eux.
Ils se retournèrent.
Randolph Carter se tenait dans l’encadrement de l’entrée de la tour, robe de chambre violette, babouches en cuir d'oiseau Shantak, yeux gris-bleu posés sur la scène avec une expression qui n'était ni du chagrin ni de l'indifférence, mais quelque chose de plus difficile à classer.
Un silence s'installa sur l'esplanade avec la soudaineté d'une chute de température lorsque le vent se mettait à souffler des Montagnes Hallucinées.
Curwen et West regardèrent alternativement ce qui gisait sur les pavés et l'homme vivant dans l'encadrement de la porte. Les pavés. L'homme. Les pavés.
“Je vous serais reconnaissant, dit Carter, de ne pas toucher à ça.”
West baissa les yeux vers ses instruments. Les rangea avec la lenteur d'un homme qui cède sur la forme sans concéder sur le fond.
“Une expérience, poursuivit le seigneur de Kadath. Malheureuse, comme vous pouvez le constater. Les détails sont complexes et ne vous intéresseraient, de toute manière, probablement pas.
– Bien au contraire, monseigneur, dit Curwen. Vous me raconterez cela, à l'occasion.”
Ce n’était pas une question. C’était la façon dont le sorcier annonçait qu’il avait noté quelque chose et qu’il y reviendrait plus tard, dans un endroit plus calme, avec moins de témoins.
Carter soutint son regard sans difficulté.
Quelque chose dans cet échange – sa brièveté, sa densité, la façon dont les deux hommes s'étaient évalués et avaient momentanément décidé de remettre à plus tard – fit reculer imperceptiblement la partie de la foule qui avait eu le malheur d'en être trop proche.
*
Plus loin, adossé au mur d'un entrepôt de composés minéraux dont l’odeur soufrée était suffisamment prononcée pour décourager le voisinage immédiat, Zadok Allen tenait sa lunette d’approche entre ses deux mains avec la ferveur tremblante de quelqu'un qui s'accroche à la seule chose solide dans un monde qui a cessé de l'être.
C'était une belle lunette. Il l'avait trouvée (ou achetée, ou peut-être gagnée, les détails étaient flous) au marché aux instruments, il y avait de ça quelques années, et s'en servait principalement pour observer les fenêtres du Château d'onyx depuis les hauteurs de la ville, parce que le vieux seigneur avait parfois des lumières bizarres dans ses appartements la nuit, et que les lumières bizarres étaient une des rares choses qui arrivaient encore à captiver son attention.
Ce soir-là, il avait vu autre chose.
Il avait vu le vieux seigneur travailler, penché sur sa table, les bougies presque mortes, avec cette expression qu'il avait parfois et que Zadok reconnaissait sans pouvoir la nommer. L'expression d'un homme qui fait quelque chose d'irréversible et qui le sait et qui le fait quand même.
Il avait vu le vieux seigneur aller jusqu’à la fenêtre.
Il avait vu une silhouette derrière lui.
Le problème – et Zadok Allen avait eu suffisamment d'expérience avec les problèmes au cours de sa vie pour les reconnaître immédiatement – c'est que personne ne l'écouterait. Personne ne l'écoutait jamais. Il y avait des raisons à ça, des raisons qu'il acceptait avec la philosophie de quelqu'un qui a appris à vivre avec ses propres inconvénients, mais qui dans la situation présente constituaient un obstacle considérable.
Il avait vu le vieux seigneur tomber.
Il avait vu dans l'encadrement de la fenêtre, juste après, quelque chose qui portait le visage du vieux seigneur et qui regardait vers le bas.
Et maintenant le vieux seigneur se tenait dans l'encadrement de sa porte et expliquait à Curwen et West que c'était une expérience malheureuse, et tout le monde semblait trouver ça satisfaisant, et Zadok tenait sa lunette d'approche et se demandait à qui il pourrait bien parler de ça.
*
Le chat était assis sur le rebord d'une fenêtre du premier étage du Château – pas les appartements seigneuriaux, juste le premier étage, une fenêtre étroite qui donnait sur l'esplanade, avec une vue dégagée sur l'ensemble de la scène.
Il était gris, le chat, avec des yeux d'une couleur ambrée qui n'était pas sans rappeler celle des yeux de la Jeunotte à la Taverne (celle qui se trouve au centre de tout), si tant est qu’on eût été en mesure de faire le rapprochement – ce qui, sur l’esplanade des Égarés à Kadath, n’était le cas de personne.
Il regardait la scène en contrebas avec l'attention particulière des chats d’Ulthar – une attention qui n'était pas de la curiosité ordinaire mais quelque chose de plus ancien et de plus méthodique, comme si regarder était pour lui une façon de savoir, et savoir une façon d’agir, et agir quelque chose qu’il ferait en son temps et pas avant.
Il regarda Carter.
Il regarda ce qui gisait sur les pavés.
Il regarda Carter à nouveau.
Puis il regarda ailleurs – vers le fond de l'esplanade, vers un homme de taille moyenne, légèrement voûté, vêtu d'un imperméable beige froissé, qui semblait n'avoir aucune raison particulière d'être là et qui examinait le mur de l'entrepôt de composés minéraux comme s'il s'était agi d'un bâtiment particulièrement pittoresque.
Le chat plissa les yeux.
L’homme en imperméable ne se retourna pas. Mais quelque chose dans sa façon de ne pas se retourner suggérait qu’il avait parfaitement enregistré le regard du chat et qu’il en tiendrait compte en temps voulu.
Au coin de sa bouche, un cigare éteint.
Dans son dos, deux ailes gris-bleu légèrement ébouriffées.
Zadok Allen, qui cherchait désespérément quelqu'un à qui parler, balaya l’esplanade du regard et s’arrêta sur l’homme en imperméable.
Il y avait quelque chose dans ce personnage. Quelque chose qui suggérait, sans qu’on puisse dire exactement pourquoi, qu’il était du genre à écouter.
Zadok s’approcha.
Et ce fut à cet instant que son regard croisa dans la foule celui de l’Homme Noir.
L’Homme Noir n'était pas un habitant de Kadath, mais on l’y voyait parfois rôder, et on faisait alors de larges détours pour ne pas avoir à le saluer ou – plût aux dieux que cela n'advînt – à lui adresser la parole. Car il était notoire que l’Homme Noir était la voix et l'âme des Autres dieux, ceux dont nul ne parle jamais et que nul ne souhaite jamais connaître.
Ses yeux légèrement obliques, d’un noir de poix, s'enfoncèrent dans ceux de Zadok, ronds et gris et humides, et Zadok eut la sensation que quelque chose d’horriblement froid et ancien s’enroulait autour de son cœur pour le serrer jusqu’à ce qu’il éclate.
Il secoua la tête, tourna les talons et décampa sans demander son reste. Personne, à première vue, n’y prêta attention.
Pendant ce temps, des goules au service du seigneur Randolph Carter étaient arrivées sur les lieux. Elles ressemblaient à des canidés blafards, caoutchouteux et dépourvus de poils, avec des mains d'une humanité révoltante. Sans émettre un son, elles s'affairaient à ramasser les débris humides éparpillés sur les pavés, récoltant les débris avec soin et les déposant délicatement dans des seaux d’étain. On aurait presque pu oublier qu’elles allaient probablement s’en régaler à un moment ou à un autre, lorsque personne ne serait là pour regarder (car les goules, quoiqu'on en dise, ont le sens des convenances).
Carter les regardait faire avec une satisfaction non dissimulée, et semblait prendre un plaisir particulier à la mine déconfite de West et Curwen, qui voyaient l’objet de leurs convoitises respectives leur échapper. C'est alors qu’il nota la présence de l'homme en imperméable, qui s’était accroupi près du corps (ou du moins, de la masse principale de ce qu’il en restait) et l’examinait avec un intérêt clairement professionnel.
“Qui êtes-vous ? demanda-t-il, l’air soudain décontenancé. Vous n’appartenez pas à Kadath.”
L’homme se redressa en grimaçant légèrement, à la manière de quelqu’un dont les articulations ne sont plus aussi souples qu’elles l’avaient été. Puis il sourit. C’était un sourire agréable et chaleureux – une chose qu’on ne voyait jamais à Kadath.
“En effet, M’sieur, dit-il d’une voix éraillée et légèrement traînante, tout en brandissant sa plaque réglementaire. Lieutenant Yownah, Police des Anges – brigade criminelle. Si ça vous dérange pas trop, j’aurais quelques petites questions à vous poser.”
💬 Commentaires 4
Le choix des noms de lieux, de personnages, ou de quoi que ce soit d'autre n'est jamais innocent. Et il ne devrait jamais l'être. Parce qu'ils sont choisis pour ce qu'ils évoquent. Même "Bob" ou "John" : l'anonymat, dans leur cas.
Ils peuvent être des reprises de mots du vocabulaire courant ou totalement inventés et choisis pour leurs sonorités, leur étymologie, les références auxquelles ils sont un clin d'oeil (Yuggoth...).
C'est, je crois, un moment particulièrement stimulant et source de satisfaction lors de l'élaboration d'un récit.
Je crois que c'est une étape qui t'amuse aussi beaucoup, vu combien ceux que tu choisis contribuent à l'ambiance de tes histoires. Comme d'habitude.
Tout cela pour en venir à ma question : pourquoi diable des noms si anglo-saxons pour (presque) tous les autochtones ? Nos amis auraient-ils un droit de préemption quelconque sur les Contrées du Rêve ? Ou bien les sorciers sont-ils préférentiellement natifs de ces contrées ?
Voilà, c'est juste que cela m'intrigue.