Chapitre 1 : Le Seigneur dans le Château d'onyx

📖 L'Inconnu de Kadath ✍️ CharlyZarkov 📝 1424 mots

Il gouvernait Kadath depuis quatre-vingt-neuf ans, trois mois et quelques jours – un règne dont il aurait été incapable de dire s'il avait été long ou court, tant le temps dans les Contrées du Rêve avait cette propriété particulière de se plier aux humeurs de ceux qui y vivaient. Les nuits de travail intense pouvaient durer des décennies, les matins de doute s'étirer jusqu'à l'horizon.

Ce soir-là, il travaillait depuis très longtemps.

Le Château d'onyx s'élevait au centre de Kadath comme une pensée noire au cœur d'un songe – vertical, absolu, indifférent à tout ce qui n'était pas lui-même. Ses pierres venaient des carrières d'Inquanok, d'où elles avaient été extraites à une époque dont nul ne conservait le souvenir. Elles absorbaient la lumière avec une efficacité remarquable et restituaient à la place quelque chose qui ressemblait à de l'obscurité concentrée – plus noire que le noir, si tant est que la chose fût possible.

Les dieux de la Terre, disait-on, avaient jadis habité cette citadelle. Mais lorsque l'actuel seigneur de Kadath l'avait investie, il l'avait trouvée absolument déserte, peuplée seulement d'échos fantomatiques, d'ombres fossilisées et d'araignées de givre. Peut-être les dieux s'en étaient-ils allés pour lui céder la place, ou peut-être étaient-ils morts bien avant son arrivée, sans que personne ne s'en rende compte. Lui qui avait passé sa vie de rêveur à les traquer en avait éprouvé un peu de chagrin – mais seulement un peu. Au sommet de la citadelle, il avait installé ses appartements seigneuriaux, et de là, il contemplait son domaine comme les dieux avaient dû le faire longtemps avant lui.

Par les fenêtres orientées au sud, on voyait les Montagnes Hallucinées – masses titanesques dont les sommets disparaissaient dans des nuages qui n'étaient pas tout à fait des nuages, et dont les versants abritaient des choses que même les cartographes les plus intrépides avaient préféré laisser dans le vague. Elles aussi étaient là depuis bien avant le seigneur de Kadath, et elles seraient encore là bien après lui. Quelque part au-delà, s'étendait le Plateau de Leng dans les déserts glacés, dont nul ne savait rien.

Par les fenêtres orientées au nord, l'océan, ou ce qui en tenait lieu – une étendue d'eau couverte de brumes laiteuses qui ne se dissipaient jamais tout à fait, reflétant la lumière dorée du crépuscule éternel de Kadath et dissimulant des abysses dont il valait mieux ne pas trop chercher à connaître le contenu. Des choses y vivaient. Des choses très anciennes, très grandes, très peu concernées par les affaires des êtres qui se croyaient importants parce qu'ils habitaient des citadelles d'onyx et gouvernaient des cités de rêve.

Et au-dessus de tout cela, Yuggoth.

Yuggoth brillait dans le ciel de Kadath, ni tout à fait planète, ni tout à fait lune – une masse sombre et lumineuse à la fois, dont la surface, quand on l'observait à l'aide des instruments appropriés, révélait des architectures cyclopéennes suggérant des opinions très particulières sur la notion d'angle droit. Elle était menaçante de cette façon spécifique aux choses qui ne vous menacent pas personnellement, mais vous rappellent constamment que votre existence est une parenthèse dans un ensemble beaucoup plus vaste et beaucoup moins bienveillant.

Le seigneur de Kadath y jetait un coup d'œil de temps en temps, par habitude.

Elle était toujours là. C'était, dans l'ensemble, plutôt rassurant.

*

Il s'appelait Randolph Carter. Du moins, c'était le nom qu'utilisaient ceux qui avaient besoin de lui en donner un – ce qui dans les Contrées du Rêve était ce qui se rapprochait le plus d'une identité officielle. Il était grand, légèrement voûté, avec ce genre de visage que les années transforment non pas en vieillesse mais en quelque chose de plus intéressant : une topographie d'expériences accumulées, de curiosités satisfaites et de terreurs surmontées, le tout organisé autour d'yeux gris-bleu d'une lucidité légèrement inconfortable pour quiconque venait à les croiser.

Il portait une robe de chambre violette qui avait dû être élégante à une époque et qui était maintenant ce qu'on appelle confortable, avec le respect qu'on témoigne aux choses qui ont renoncé aux apparences au profit de l'utilité. Sur sa table de travail – une vaste surface d'onyx couverte de parchemins, de fioles, d'instruments dont la fonction aurait défié toute classification, et d'une tasse de thé qu'il avait cessé de remarquer depuis plusieurs années de temps subjectif – les bougies avaient brûlé jusqu'à former de petites mares de cire figée qui ressemblaient, si on les regardait sous le bon angle, à la carte d'un monde inconnu.

Il ne les regardait pas sous le bon angle. Il regardait autre chose.

Au centre de la table, dans un espace soigneusement dégagé qui contrastait avec le désordre environnant comme une clairière dans une forêt dense, quelque chose accédait à l'existence.

Pas encore tout à fait. Mais presque.

Une présence – c'était le mot le plus honnête, faute d'un meilleur. Quelque chose qui occupait l'espace d'une façon légèrement plus insistante que le vide habituel, qui captait la lumière des bougies mourantes et la redistribuait en quelque chose de subtilement différent. Qui avait une température propre. Qui avait, semblait-il, un avis sur le fait d'exister. Et cet avis était, provisoirement du moins, favorable.

Le seigneur de Kadath, qui avait prononcé les mots et accompli les rites pour qu'advînt ce qui advenait, l'observait en silence.

Ses mains, posées à plat sur la table de chaque côté de l'espace dégagé, étaient parfaitement immobiles. Son visage était traversé par quelque chose de difficile à nommer, quelque chose qui tenait à la fois de l'épuisement et de la résolution, comme un homme qui vient de poser un fardeau très lourd et sait qu'il ne le reprendra pas.

La présence prit un souffle. L'air dans la pièce se mut légèrement, comme si quelque chose venait de décider d'en faire usage.

Et puis il y eut des yeux.

Le seigneur de Kadath les reconnut immédiatement. Il aurait été surprenant qu'il ne les reconnaisse pas.

Ils se regardèrent pendant un long moment, le seigneur et ce qui venait de naître au centre de sa table de travail, avec cette intensité particulière des premières et des dernières rencontres, qui sont parfois la même chose.

Ce fut le seigneur qui parla en premier.

“Ah, dit-il doucement. Te voilà.”

L'être ne répondit pas. Il regardait. Il enregistrait. Quelque chose dans ses yeux tout neufs – ces yeux si familiers et si étrangers à la fois – ressemblait à une question qu'il ne savait pas encore formuler.

Le seigneur se leva. Lentement, avec la raideur d'un homme qui a passé trop d'heures courbé sur une table. Il défit la ceinture de sa robe de chambre et la laissa glisser silencieusement de ses épaules nues. Puis, il ôta les pieds de ses babouches en cuir d'oiseau Shantak. Enfin, il alla jusqu’à la fenêtre sud, l'ouvrit et resta là, tournant le dos à sa création, les Montagnes Hallucinées devant lui et Yuggoth au-dessus de tout.

Il prononça quelques mots à voix basse, que le vent emporta aussitôt, et que personne, jamais, ne devait entendre.

Derrière lui, des pas. Légers, incertains.

Il ne se retourna pas.

Le seigneur de Kadath bascula sans un cri par la fenêtre de sa tour d'onyx et entama la longue chute qui devait fatalement le mener un millier de pieds en deçà. Au-dessus de la scène, Yuggoth brillait comme elle avait toujours brillé, comme elle brillerait toujours – remarquablement peu concernée par l'affaire.

*

Dans les Contrées du Rêve, la mort d'un seigneur – même d'un seigneur local, même d'un seigneur autoproclamé – produisait un certain nombre d'effets secondaires.

Les songes de sept-cent quarante-trois humains endormis en ce moment précis sur la planète Terre devinrent simultanément plus sombres et plus intéressants.

Dans la Grande Bibliothèque, celle que le Paradis et l'Enfer se partagent sans en parler, parce que certaines choses dépassent les querelles de juridiction, trois livres tombèrent de leurs étagères sans raison apparente. Les deux bibliothécaires les regardèrent, puis se regardèrent, et commencèrent aussitôt à ne pas être d'accord sur la façon de les remettre en place.

Dans une autre strate du Multivers, le Ruisseau-qui-rit cessa pendant dix secondes de rire. Par solidarité professionnelle, peut-être, ou simplement parce que les grands événements méritent un moment de silence.

Et quelque part dans la hiérarchie céleste, un signal discret s'activa.

Protocole automatique.

Mort suspecte d'une entité de rang supérieur dans un territoire sous juridiction multiverselle.

Un dossier s'ouvrit.

Un nom fut assigné.

Et le Sar-Mishné Yownah, de la police des Anges (brigade criminelle), fut informé qu'il avait une nouvelle affaire sur les bras.

💬 Commentaires 2

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Cyr_Roivan • 2 semaines, 3 jours
Et revoilà l'ambiance.
Un univers sur lequel tu nous ouvres les yeux.
Et surtout, les descriptions. Ces descriptions qui commencent à dire une chose à laquelle on s'attend, mais qui finalement ne la disent pas et la rejettent comme une banalité décevante.
Le livre est ouvert.
Les personnages campés.
L'intrigue nouée.
Les jeux commencent.

Je crois que tout le plaisir réside là.

Et là, le lecteur s'enfonce un peu plus dans son fauteuil préféré, oublie complètement sa réalité immédiate, et se prépare à passer un moment rare et particulier.
Et il tourne la page...
Merci pour cette nouvelle histoire.
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CharlyZarkov Auteur • 2 semaines, 2 jours
Merci pour ta lecture et ton commentaire. J'éprouve toujours beaucoup de fierté à savoir que quelqu'un entre dans une de mes histoires avec plaisir. Et c'est aussi mon cas, en particulier quand je me glisse dans l'imper de Yownah. Dès que je me lance dans la rédaction d'un chapitre, je sais que je vais passer un bon moment, comme lorsqu'on retrouve un vieil ami.
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