Deuxième Acte
La légende veut que Tournefeuille, Rivecourte, Fontaine-Bleue et Mûrelaison, plus couramment appelés les quatre pays verts, aient été unis, il y a bien longtemps, par celui qui avait osé franchir les frontières de sa terre natale pour rencontrer les habitants des pays voisins et découvrir leurs traditions. Cet homme, ce voyageur, mit alors fin à l’éternel conflit entre les peuples et devint le premier Roi des quatre pays verts : Armir Iᵉʳ, aussi surnommé le roi d'Émeraude. Devenu alors le symbole de l’union des peuples, considéré comme le premier citoyen des quatre pays, le roi d'Émeraude était réputé pour être un puit de savoir intarissable sur le monde. Ainsi, afin de témoigner de sa bonté et de sa proximité avec le peuple, la tradition voulait que le Roi accueille chaque année, dans son château, un citoyen de basse naissance, afin qu’il puisse poser une question au Roi, et repartir avec un précieux savoir. Selon les archivistes, cette tradition s’est éteinte à la mort d'Armir 1ᵉʳ, aucun de ses successeurs n’ayant le savoir et la bonté nécessaires pour la perpétuer.
Adultes et enfants raffolaient de cette histoire, si bien qu’elle est naturellement devenue l’une des pièces de théâtre les plus populaires du Royaume : « L’offrande du Voyageur ». Jérémie avait eu la chance d’assister à une représentation chaque soir, ou presque, d’aussi longtemps qu’il puisse se souvenir. Il pouvait encore entendre ses parents, gueulant ses répliques dans tous les villages du royaume, devant des centaines de paysans épatés. Ils étaient d’excellents comédiens. Reprendre leur flambeau et faire partie d’une troupe itinérante avait toujours été son unique obsession, dans le but unique, ultime, inatteignable, de jouer un jour pour la grande représentation populaire annuelle d’Opale : le joyau des quatre pays verts, sa capitale. Ce soir, son rêve se réalisait.
— Père, père, quelle sera la question du peuple cette année ?
— Theïsa, ma bien-aimée, je ne suis point Oracle. Tu découvriras la question, comme moi, lorsque notre convive me la posera.
Confortablement installé sur son trône de bois, vêtu de draps verts brodés d'or, et coiffé d’une couronne ornée de morceaux de verre multicolores, Jérémie incarnait le roi d'Émeraude avec une majesté qui impressionnait toujours les spectateurs. À sa gauche se tenait Theïsa, fille unique du roi, incarnée par Sina. Sa robe blanche reflétait la lumière et attirait le regard du public, comme sa longue chevelure blonde qui lui donnait un air d’étoile brillante. À droite du trône, légèrement en retrait, à l’ombre des lumières, se tenait Mijar, conseillère royale et maîtresse espionne. Incarnée avec talent par Maïa, son armure noire et sa forte carrure inspiraient la peur à quiconque croisait son regard. Le trio de personnages était encadré par deux gardes immobiles, entièrement cachés par leur armure en bois.
Le deuxième acte venait de commencer, et malgré la pression abominable imposée à chacun par madame Cathy, les acteurs commençaient à se détendre. Les habitudes reprenaient le dessus sur le stress et les répliques s’enchainaient avec une fluidité mécanique. Jérémie était aux anges. Quelle meilleure soirée que celle-ci pour enfin marquer le point final de sa carrière d’acteur et raccrocher le tablier en beauté.
— Vous êtes bien beaux vous !
Le sang de Jérémie quitta son visage et ses organes descendirent ensemble dans le bas de son ventre. Un vieil homme courbé et mal rasé s’était frayé un chemin sur scène. Il avait les pieds noirs, les vêtements troués et il trainait derrière lui un balai de fortune, bricolé avec un bout de bois et de la paille sèche. Comment, au nom des grands dieux, avait-il réussi à se faufiler jusqu’ici ? Le silence qui avait suivi la voix rauque de l’homme sale commençait à s’étirer.
— Bah alors, vous avez perdu vos langues royales ? poursuivit-il. Je suis arrivé. Bien le bonjour et compagnie…
Quelques spectateurs toussèrent, d’autres se penchèrent vers leurs voisins pour chuchoter. Une goutte de sueur coula sur la paupière de jérémie.
— Qu’on fasse sortir cet homme ! chuchota-t-il furieusement, à l’attention d’on ne sait qui.
Les deux “gardes” s’échangèrent des regards, se balançant d’un pied sur l’autre dans leur costume. Devaient-ils intervenir ou bien laisser la vraie sécurité du théâtre faire son travail ? L’un d’eux s’avança d’un pas et manqua de se vautrer sur scène, pas habitué à devoir se déplacer vraiment dans tout cet attirail ridicule. En le voyant trébucher, tous les espoirs de Jérémie s’évanouirent, il s’imaginait déjà croupissant dans une cellule miteuse, attendant patiemment son exécution. De grands mouvements attirèrent son regard et le sortirent de sa torpeur sur le côté gauche de la scène, derrière les rideaux. C’était Madame Cathy qui lui mimait de poursuivre la scène en tournant ses doigts l’un autour de l’autre, non sans une grimace de panique.
— Mon père, mon père, enchaîna Théïsa, qui avait également intercepté le message. Je vous en prie, laissez sa chance à ce pauvre homme, son âme est pure, j’en suis convaincue.
— Comptez pas trop là-dessus, mamzelle, répondit le concerné, si j’ai une âme, elle ne vaut pas trois sous.
Son rire gorgé de glaires résonna jusqu’au dernier rang du public. Jérémie déglutit et décida qu’il valait mieux ignorer sa remarque.
— Bien ! Approchez, fidèle sujet. Aujourd’hui, comme le veut la tradition, vous pourrez profiter de l’hospitalité de votre Roi et lui poser une question.
— C’est bien aimable.
— Mais dites-moi, mon brave homme, à qui ai-je l’honneur de m’adresser ?
Étonnamment, le script était revenu sur ses rails. Caché derrière un grand blason en bois qui servait de décor, un souffleur murmura à l’intru :
“Je ne suis qu’un humble paysan, mon Roi, mon nom est Aymeric, et je suis venu de Mürelaison pour avoir une chance de vous rencontrer, Monseigneur.”
Le vieil homme le regarda en biais, renifla un coup, puis s’adressa à Jérémie, tournant complètement le dos au public.
— Je suis personne, moi, j’ai jamais connu ma pondeuse ni mon connard de pondeur alors j’ai pas de prénom. Les gars y’ m’appellent le Tâché parce que je me fais souvent chier dessus par des piafs quand je dors, regardez (Il mit en évidence ses manches et son dos blanchâtres.) Je dors dans la rue mais faut pas croire que je fous rien hein, depuis que j’suis gosse je nettoie des écuries, des latrines, je fais la vaisselle des bordels, je travaille la terre aussi parfois. Fin’ bref vous voyez quoi, je trime quand je peux et c’est assez pour payer les lits auberges en hiver. Ça évite de crever de froid mais ça casse pas trois pattes à un canard. Et je suis venu vous voir parce que fallait bien que quelqu’un le fasse. J’crois.
Depuis que le vieil homme avait entamé sa tirade, Jérémie luttait pour ne pas s’étrangler dans sa propre salive. À sa gauche, et à sa droite, ses collègues regardaient leurs pieds, ne trouvant plus le courage d’affronter la situation.
— Trêve de formalités, lui répondit bravement la maîtresse espionne d’une voix si grave qu’elle faisait trembler les rideaux. Quelle est la question que vous souhaitez poser à notre Roi ? Soyez concis, car les affaires du Royaume attendent Sa Majesté.
— Une question du genre concise. C’est pas ça qui va sauver le Royaume à mon avis. Si c’est ça la bonté, moi je suis le gouverneur de Villefosse. Mais bon, puisque je suis là, allons-y.
— Ne traînez pas.
“Monseigneur, vous qui avez tant voyagé, à quoi ressemblent les plaines au-delà des montagnes de Rivecourte ?” lança le souffleur en plaquant ses mains l’une contre l’autre pour le supplier de répéter la réplique.
— Comment y’ va ?
La maîtresse espionne fronça les sourcils. Le Tâché lui répéta :
— Comment y va notre bon Roi ?
— Adressez-vous directement à lui.
— Monseigneur le Roi Majestueux, recommença-t-il avec une courbette, puis en tournant son regard vers Jérémie, comment ça va ? J’ai pas une vie facile, vous savez, mais j’aimerais pas être à votre place. Gérer quatre pays ça donne pas trop envie. Devoir manger et dormir c’est bien assez casse couille. Vous arrivez à vous trouver un peu de bonheur en haut de votre tour ? Enfin voilà, je m’arrête là parce que faut être concis, mais vous avez compris dans l’ensemble…
Jérémie, devenu rouge comme une tomate, tapa du poing sur l’accoudoir de son trône, son personnage lui glissant des mains. La situation devenait hors de contrôle.
— Cette question n’est pas digne d’être posée à un Roi ! Je vais très bien ! Maintenant prenez vos guenilles, votre balai et sortez de mon château !
— Eh bah d’accord, faut pas s’énerver…
Puis le rideau tomba, cachant entièrement la scène, mettant fin au deuxième acte.
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