Premier Acte
“Mon Roi, ô mon Roi, êtes-vous certain qu’il est bon de faire venir un serf dans ce château ?”
“Theïsa, ma fille bien-aimée, la mission du Roi est d’exécuter humblement la volonté Divine, et la bonté du Seigneur est sans limite.”
“Mais enfin, mon père… Avez-vous pensé à ce qu’il pourrait vous arriver si— ”
Loïc lâcha des doigts le lourd rideau rouge qui le séparait de la scène et inspira à pleins poumons. Il allait faire son entrée dans quelques minutes, et son ventre lui faisait vivre un supplice. Le trac est un animal qu’il n’aura jamais réussi à apprivoiser en vingt-cinq ans de carrière. Une main posée sur son épaule le sortit de son angoisse, c’était Mélina, la maquilleuse, l’amour de sa vie.
— Le premier acte est presque terminé, mon chaton, il s’est déroulé à merveille, tu as un boulevard pour briller. En plus, la salle est pleine ! se réjouit-elle en rajoutant quelques tâches de suie sur ses joues, pour plus de réalisme.
— Bien sûr qu’elle est pleine, c’est pas un soir comme les autres. C’est beaucoup de pression, Lina, j’ai mal, j’ai les mains qui tremblent, j'ignore si—
Sa bien-aimée l’interrompit d’un baiser.
— Combien de fois tu l’as déjà jouée, cette pièce ?
— Sur les trois continents… Trois cent quinze fois.
— Et t’as déjà raté ?
— Non.
— Bon bah voilà mon loup, arrête de stresser pour r—
— Loïc ! débarqua la metteuse en scène, tendue comme une toile de chapiteau. Loïc, mon champion, ce soir le Roi des quatre pays verts en personne a bougé ses fesses pour assister à la représentation. Tous les comédiens doivent être irréprochables. Sinon, devine qui peut dire adieu à sa tête ? C’est ma trogne ! Et je donnerais pas cher de la tienne non plus. Alors t’as intérêt à filer droit comme une étoile filante, tu percutes ?
Sa Majesté s’était installée sur le balcon de velours, la meilleure place, bien sûr. Il avait l’air de s’ennuyer à mourir. Cela n’inquiétait pas Loïc, car le roi des quatre pays verts n’était pas réputé pour être un joyeux luron. La troupe soupçonnait que son Auguste présence était simplement due au calendrier chargé que lui imposaient ses conseillers. Ce saint flegme rassurait le comédien. Avec un peu de chance, la grande couronne ne se donnera pas la peine de faire rouler des têtes suite à la représentation. La troupe pourrait même gagner en réputation, à condition que tout se passe comme sur des roulettes. Ses tripes se contractèrent de plus belle. Les lumières et les formes se mirent à tourner autour de lui. Il fallait qu’il respire.
— Madame Cathy, entendit-il Mélina protester. Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée de lui rappeler tout cela, il joue dans seulement trois minutes.
— Eh bien justement ! Retourne dans ta loge, effrontée ! Et fais moins de bruit, tu déranges les comédiens ! (Elle passa les mains sur son visage, exaspérée.) Et vous là-bas, qui vous a permis de pénétrer en coulisses ?
Un homme courbé, appuyé sur un balai, se retourna doucement. Son odeur pestilentielle arracha une grimace à Madame Cathy et à Mélina. Loïc n’écoutait plus.
— J’passe le balais m’dam’.
— Vous vous foutez de moi ? Le plancher est dégueulasse !
— J'prends mon temps. Sinon je retourne à la rue. Fait froid à la rue.
— Je vais vous y renvoyer vite fait, moi, à la rue ! Imbécile de plouc.
La salive pâteuse de Loïc semblait lui envahir la bouche. Il passa machinalement un doigt sur ses lèvres, et constata qu’il était rouge de sang. Cette fois-ci, toutes les lumières fusionnèrent en un seul point, au loin, puis une sensation de chaleur agréable l’étouffa.
Les visages pétrifiés de Madame Cathy et de Mélina restèrent longtemps suspendus au-dessus du corps inerte de Loïc. Une mousse rougeâtre bullait doucement autour de sa bouche.
— Il a pas l’air en point vot’ bonhomme, postillonna l’homme courbé en tâtant le corps du bout de son balais.
Mélina s’étrangla en laissant échapper un cri cassant. Madame Cathy sortit de sa torpeur et se jeta sur Loïc pour lui donner des claques.
— Allez debout feignasse. C’est pas le moment de nous lâcher ! Si tu bouges pas, je te jure que je te fous au placard pour les trois prochaines saisons !
— C’est pas la peine, m'dame, souffla l’homme puant. Il en a pour trois-quatre minutes, pas plus.
— C’est bien trop ! Il fait son entrée dans moins d’une minute !
— Non, j’veux dire que son estomac va s’ouvrir en deux dans trois minutes, il va rejoindre la faucheuse, vot’ bonhomme, y’a rien à faire.
— Comment ça ? Madame Cathy le fusilla du regard, la peur se dessinant maintenant clairement derrière son assurance indestructible.
— Bah ouais, il a choppé la ch’touille quoi. Ça court les rues comme les rats, cette merde.
Madame Cathy s’éloigna du corps d’un mouvement brusque.
— Ah non, vous inquiétez pas pour ça, mdam’, vous la chopperez pas. Sauf si vous trainez dans les bordels, mais j’crois pas (il laissa échapper un rire gras qui s’évanouit vite dans ses poumons abimés).
Mélina tourna de l’œil et s’évanouit, tombant lourdement sur le plancher, suscitant l’indifférence de Madame Cathy. La metteuse en scène se remit sur pied en un éclair, il fallait se ressaisir très rapidement.
“Faites ouvrir les grandes portes ! Que ce brave paysan puisse s’adresser à Sa Majesté, comme la tradition le veut. Une fois par an, à chaque printemps.”
C’était le signal, Loïc devait entrer, maintenant. Si elle se dépêchait d’aller chercher Ergus dans sa loge, il pourrait peut-être reprendre le rôle. Il ne joue qu’un crieur de rue, mais à force de travailler avec Loïc, il devrait connaitre la majorité de ses répliques. S’absenter pour le chercher était pourtant trop risqué, il fallait communiquer la perturbation aux comédiens. L’idéal serait d’avoir quelqu’un sous le bras pour courir aux loges.
— Eh le clochard, interpella-t-elle l’homme au balai, j’ai besoin de toi ! Fonce dans les loges chercher un type qui répond au nom d’Ergus ! (Elle tourna la tête de droite à gauche, en le cherchant frénétiquement du regard.) Putain, où est-ce qu’il est parti, ce bougre…?
“Je suis pas un imbécile, moi”, marmonna une voix derrière elle. Les yeux de Madame Cathy se tournèrent avec horreur vers le rideau rouge, juste à temps pour apercevoir l’homme passer derrière le rideau d’un pas déterminé.
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