Samedi 13 mars
Je devrais cessez de me torturer de la sorte, mais c’est plus fort que moi. Mon psy me l’avait bien dit : je devrais apprendre à faire confiance. Mais comment cela s’apprend, la confiance ?
Depuis une semaine, deux voix intérieures s’affrontaient dans ma tête. Julie-la-parano ne cessait de m’alerter sur le piège qui est en train de se refermer sur moi. Julie-la-naïve ne cessait de vouloir se montrer rassurante. Qui avait raison, qui avait tort ?
La théorie de Julie-la-parano portait un nom : l’emprise. Selon elle, petit à petit, Fañch étaient en train de tisser sa toile pour me piéger et me soumettre à lui. J’étais allée vérifier sur internet : tous les signes de l’emprise étaient effectivement là. Fañch semblait suivre à la lettre le manuel du parfait manipulateur. D’abord il y avait utilisé le mécanisme de la séduction pour me mettre en confiance. J’avais été sa Princesse pour qui il était prêt à tout. Il avait sorti le grand jeu le jour de mon anniversaire : week-end en amoureux, restaurant gastronomique, bijoux offerts.
Puis était venu le temps de l’installation du doute : après m’avoir fait croire qu’il me trouvait brillante, après avoir fait semblant de croire à mes succès professionnels, il m’avait bien fait sentir ma nullité. Je croyais pouvoir décrocher une promotion ? C’est lui qui avait décroché un gros contrat et voyait depuis son entreprise décoller. Histoire de pouvoir me dire, « mais compare toi ma pauvre, tu n’es rien comparée à moi ». Même au ski : « je me débrouille » qu’il avait dit, histoire de bien me faire sentir, une fois rendue sur les pistes que, comparée à lui, j’étais très loin, moi, de pouvoir prétendre seulement me débrouiller. Il me dévalorisait en perméance.
La troisième étape du processus d’emprise est celle de l’isolement progressif. Le pervers narcissique éloigne les amis de sa proie. Mais lui était encore plus subtil. Il n’avait pas dénigré mon entourage, il l’avait séduit. Ils lui étaient tout acquis désormais. Quand je serais totalement sous son emprise, je n’aurais plus personne vers qui me tourner, ils seront tous dans son camp. Arnold et Kylian étaient devenus ses meilleurs potes, Amanda était tellement heureuse que Fañch ait arrangé le coup entre Rebecca et son jumeau qu’elle ne jurait plus que par lui. Et ne parlons pas de Rebecca elle-même ! C’est elle qui avait le plus radicalement changé de position. Elle était passée de critique permanente à présidente de son fan club. Et je ne devais pas même pas compter sur des gens au sein de sa famille et ou de ses amis qui l’auraient percé à jour. Emilien m’avait bien prévenue à Noël : quoi qu’il arrive, il prendra toujours le parti de Fañch.
Il ne lui restait plus que la dernière étape à franchir : restreindre ma liberté pour me lier définitivement à lui. Et il avait déjà commencé ! Il avait mis la main sur toutes mes économies pour les investir dans son appart, dont je n’avais eu en retour qu’une petite part de copropriété très symbolique. C’était quoi l’étape suivante ? Me persuader d’abandonner mon travail pour l’aider bénévolement à développer son affaire, faire sa comptabilité ou je ne sais quoi ? Assumer pour lui les engagements pris auprès de Marie ? Cela aussi, c’était déjà en bonne voie. C’était de plus en plus souvent moi qui l’emmenais faire les courses, qui lui tenait compagnie le soir. Lui n’avait pas le temps. Soi-disant.
Evidemment Julie-la-naïve n’était pas d’accord. Elle trouvait que Julie-la-parano exagérait. Bien sûr que j’étais de plus en plus liée à Fañch, mais c’est moi et moi seule qui avait voulu cela. C’était moi qui l’avais dragué, c’était moi qui m’étais incrustée et était venue vivre chez lui. Lui n’avait rien demandé.
Mais, vu le nombre de fois où Julie-la-naïve avait accordé sa confiance à des types qui n’en valaient pas la peine, Julie-la-parano avait beau jeu de lui rétorquer que ses arguments ne pesaient pas lourd. Pourtant il y avait du vrai dans ce que disait Julie-la-naïve. Vivre avec quelqu’un, c’était bénéficier d’un soutien permanent pour affronter les épreuves de la vie, c’étaient des bras à disposition vous réconforter en cas de coup dur. Mais ce sentiment de sécurité avait un prix : celui de la liberté.
Ma liberté, longtemps je t'ai gardée, comme une perle rare,
Ma liberté, C'est toi qui m'as aidé à larguer les amarres.
On allait n'importe où, on allait jusqu'au bout des chemins de fortune
On cueillait en rêvant une rose des vents sur un rayon de lune.
Ma liberté, pourtant je t'ai quittée une nuit de décembre,
J'ai déserté les chemins écartés que nous suivions ensemble.
Lorsque sans me méfier les pieds et poings liés je me suis laissé faire,
Et je t'ai trahie pour une prison d'amour et sa belle geôlière.
Et je t'ai trahie pour une prison d'amour et son beau geôlier.
Reggiani ! Ce n’est pas jeune ! Ce n’est même pas de la génération de ma mère, pourtant elle écoutait cela en boucle. Julie-la-naïve préférait la prison d’amour que lui offrait Fañch à la solitude inhérente à la liberté.
Cela faisait une semaine que cette bataille se livrait dans ma tête mais j’étais bien décidée à y mettre un terme. Il fallait que je trouve le moyen de le cuisiner pour le forcer à me révéler à quel jeu il jouait.
Nous étions partis avant nos amis qui s’étaient chargés des formalités de départ auprès de l’agence. Comme le Berlingo de Fañch n’avait que deux places assises à l’avant, les quatre autres devaient s’entasser dans la petite voiture d’Amanda. En contrepartie nous avions pris en charge tous les bagages.
Le voyage à l’aller m’avait paru interminable avec tous les arrêts pour recharger cette putain de voiture électrique. Nous nous étions d’ailleurs disputés à ce sujet. Il avait fait valoir ses convictions politiques, la lutte contre le changement climatique qui obligeait à revoir notre mode de vie. J’avais tenté d’argumenter sur les conséquences pratiques et le fait qu’il n’allait pas à lui seul sauver la planète. « Je fais ma part ». Julie-la-Parano y avait tout de suite vu une tentative de me dénigrer et de me culpabiliser.
Nous avions pour le retour de nouveau plus de treize heures de route devant nous. Cette fois-ci, j’étais décidée, nous ne parlerions pas de politique. Je parviendrais à lui faire cracher le morceau sur ses intentions à mon égard. Restait à élaborer une stratégie. Les deux premières heures, c’était lui qui avait conduit. Il n’avait pas arrêté de parler pour me dire combien le cadeau que je lui avais fait pour son anniversaire lui avait fait plaisir, combien il appréciait mes amis qu’il avait finalement découvert à cette occasion. Ils s’étaient promis avec Arnold et Kylian de remettre cela l’an prochain. Euh… à la base c’était notre idée à nous les filles, ils auraient pu nous en parler avant de décider pour nous. Je l’avais laissé me raconter plein d’anecdotes sur leurs exploits et leurs gamelles en ski. Je ne l’écoutais que d’une oreille distraite essayant de trouver l’ouverture pour aborder le sujet qui m’intéressait vraiment.
Les deux heures suivantes furent plus calmes. J’étais au volant, la circulation autour de Lyon était dense, je devais me concentrer. Fañch était plongé dans son téléphone pour vérifier la route et surveiller les embranchements à prendre. Il échangeait également des textos avec Arnold et Kylian pour essayer de déterminer à quel moment ils allaient nous rattraper pour que nous puissions manger tous les six ensemble. Nous nous sommes finalement arrêtés sur une aire d’autoroute quelque part entre Lyon et Macon où ils nous ont rejoint quelques minutes après. Bien calculé. Après manger, Fañch avait repris le volant. J’avais eu largement le temps de réfléchir à ma stratégie. Elle était au point,
« Fañch.
- Oui.
- Si tu devais qualifier notre relation en trois mots, tu choisirais lesquels ?
- Je n’en sais rien moi. C’est quoi cette question ?
- Lance toi ! »
Il a réfléchi quelques minutes puis a balancé :
« Euh alors, complicité pour ce qui est de la vie de tous les jours, câlins car j’aime bien pouvoir embrasser et caresser tes seins autant que je veux. Et puis torride pour le sexe. Le sexe avec toi c’est… et bien il n’y a pas de mots !
- Tu n’es avec moi que pour le sexe.
- Non, note que je n’ai mis cela qu’en troisième place. Mais ça compte. Ça compte beaucoup même.
- Non mais sérieux, comment tu me qualifies, moi, dans cette relation ?
- Je ne sais pas moi : je dirais belle, intelligente et puis je ne sais vraiment pas, je vais dire gentille ! C’est bien cela, gentille ».
Ce n’était pas du tout la réponse que j’attendais. Je voyais bien que ce n’était pas comme cela que j’arriverais à lui faire dévoiler son jeu. D’un côté Julie-la-naïve jubilait parce qu’il n’avait sorti aucun des mots du vocabulaire des pervers narcissiques. De l’autre Julie la parano disait que ça ne voulait rien dire car évidemment un mec ne va pas dire à la meuf qu’il a envie de baiser qu’elle est moche, conne et méchante. J’ai essayé une nouvelle approche.
« Ce que je voulais c’est trois mots qui diraient ce que j’ai de différent par rapport aux autres filles avec qui tu es sorti.
- Je ne vois pas du tout où tu veux en venir. Tu aurais des exemples ? Qu’est-ce que tu dirais, toi, de moi ?
- C’est pas la question !
- Si, si moi je dois répondre à ce genre de question, alors toi aussi.
- Mais c’est moi qui ai demandé la première.
- Donne-moi juste un mot. Tu me donneras les autres après. Juste pour que je comprenne le type de réponse que tu attends puisque mes deux premières ne te conviennent pas ».
Il y avait du bon sens dans sa demande mais Julie-la-parano était contre, prétextant que ce genre d’information allait lui permettre de me manipuler. Julie-la-naïve, elle, était pour. Si je voulais avoir des réponses, il fallait bien qu’il comprenne la question. Alors j’ai lâché :
« Désinvolte.
- Comment cela désinvolte ?
- Je trouve que tu ne sembles pas toujours engagé dans notre relation. Que tu prends cela à la légère.
- Comment cela, à la légère ?
- J’ai l’impression que tu ne prends pas notre relation au sérieux.
- Mais c’est au contraire très sérieux entre nous ! On vit ensemble, je t’ai présentée à mes potes, à ma famille. Je fais tout pour que tu te sentes bien avec moi autant que je me sens bien avec toi. Il est débile ton jeu. Je sens qu’on va finir par s’engueuler alors qu’on vient juste de passer une semaine super, grâce à toi !
- Mais moi j’ai besoin de savoir où nous en sommes dans notre relation et surtout vers où tout cela nous mène !
- Tu fais chier avec tes questions ! Bon, laisse-moi y réfléchir sérieusement alors, parce que le terrain où tu veux m’emmener est miné ».
Il s’est tu jusqu’à l’arrêt suivant. Il a juste un moment suggéré que nous écrivions chacun nos trois mots sur un papier, histoire de ne pas tricher et de ne pas changer nos mots en fonction de ce que l’autre dirait. Puis il est retourné à ses réflexions.
Nous nous sommes arrêtés à la hauteur de Paray-Le-Monial pour recharger. Mon dieu, qu’est-ce qu’on foutait là ! La borne de recharge était située sur le parking d’un supermarché. Il est allé y acheter une bouteille de Coca et des bonbons. Des bonbons ! Un vrai gamin ! Quand je lui en fais la remarque, il m’a répondu assez sèchement.
« Puisque tu as décidé qu’on devait s’engueuler, autant prévoir de quoi se faire plaisir pour compenser.
- Mais je n’ai pas décidé de nous engueuler.
- C’est tout comme, puisque c’est comme cela que cela va finir et que tu le sais pertinemment ».
Il est allé fouiller dans le sac à dos d’Arnold pour y prendre un crayon et le petit carnet sur lequel nous comptions les points quand nous jouions aux cartes. Il en a arraché deux pages, a écrit trois mots sur une et m’a tendu l’autre avec le crayon.
« Bon, on redémarre ? On doit être chargé à 80% là, c’est bon, non ? »
Il m’a filé les clefs, s’est installé sur le siège passager et nous sommes repartis. Il a longuement scruté sa feuille. J’imagine qu’il se demandait par quoi commencer. Puis il s’est lancé.
« Le premier mot est sadique.
- Carrément !
- Ouais, sadique. Je trouve que, des fois, tu te plais à te moquer de moi ou à me faire mal. Tu prends ton plaisir en te moquant de moi ou me faisant mal.
- Alors là je ne vois pas du tout de quoi tu parles.
- Par exemple ton jeu à la con là. On est bien, on revient d’une semaine de vacances super, je suis heureux, et c’est plus fort que toi, faut que tu casses tout, faut que tu cherches à me faire mal en lançant cette discussion à la con. Note que t’es aussi un peu maso puisque tu te fais mal au passage, mais ce n’est pas la question. Tu me trouves désinvolte parce que je veux jouir de ta présence à mes côtés, toi tu es sadique car tu veux qu’on se prenne la tête chaque fois qu’on est bien. C’est parce que j’ai passé une partie de la matinée à te dire combien ces vacances avaient été super que tu veux tout gâcher en lançant cette conversation qui ne devrait pas avoir lieu ?
- Tu me traites de sadique juste parce que tu es fâché que j’essaie de comprendre la nature de notre relation ? Tu n’aurais pas plutôt peur que je découvre tes véritables motivations à mon égard ?
- Quelles motivations je pourrais avoir, autres que celle d’être à tes côtés, caresser tes seins et te faire l’amour autant que je peux.
- Cette semaine tu as passé plus de temps avec Arnold et Kylian qu’avec moi.
- C’est toi qui as voulu qu’on parte en vacances avec tes amis ! Si tu voulais qu’on ne soit que tous les deux, il fallait y aller sans eux ! Moi j’ai essayé de m’intégrer à ta bande de potes, histoire que tu n’aies pas à choisir entre moi et eux »
Julie-la-naïve exultait. « Tu vois, disait-elle, il n’essaye pas de t’isoler de tes amis pour mieux te dominer. Au contraire, il fait tout pour que tu n’aies pas à choisir entre eux et lui ! ». Julie-la-parano restait elle dubitative. « C’est ce qu’il dit ». Il est resté de longues minutes silencieux. J’ai dû le relancer.
« Bon et sinon, à part le fait de vouloir cette conversation, en quoi je serais sadique ?
- Mais tu l’es tout le temps ! Tu sais que je ne peux pas te résister. Alors tu en abuses. Tiens ! Cette semaine quand on jouait au tarot et que tu es venue à mes côtés juste pour me faire bander et me foutre la honte devant tes amis, ce n’était pas du sadisme cela ? Maintenant j’ai compris. Désormais quand je mettrai un jogging ou un pantalon ample, je mettrais un boxer. Heureusement que nous étions au ski et que j’en avais emmené.
- Et là tu as mis un boxer ?
- Oui j’ai mis mon jogging ce matin pour être plus à l’aise pour faire la route. Mais comme je savais que tu serais assise à mes côtés, j’ai pris mes précautions.
- Et pourquoi tu mets des boxers pour faire du ski ? Ça te fait bander le ski ?
- Non, c’est pour une tout autre raison. C’est Corentin qui m’a dit qu’il fallait toujours mettre un boxer quand on fait du ski.
- Et tu obéis toujours à Corentin ?
- Non, j’étais ado à l’époque où il m’a dit cela. A cet âge, je prenais un malin plaisir à faire généralement tout le contraire de ce que me disaient de faire mes parents ou mes grands frères.
- Et alors ?
- Alors je suis allé skier avec mon caleçon bien ample pour être à l’aise. On a pris un tire-fesse qui démarrait très fort. Il te tapait le cul et pas qu’un peu, et pas qu’une fois. Ça tapait, tu avançais d’un bond, la perche se détendait et au moment où elle se retendait, tu prenais un deuxième coup. Avec mon caleçon, j’avais les boules qui se baladaient. J’ai pris le premier coup là où il ne faut pas, puis un deuxième au même endroit avant que je n’aie le temps de réaliser ce qui m’arrivait. Je suis tombé du téléski. Le perchman m’a immédiatement tendu une nouvelle perche. J’ai serré les dents, j’ai repris un premier coup dans les burnes mais j’ai réussi à éviter le second à tirant fort sur la perche avec mes bras. J’ai fait toute la remontée en serrant les dents et avec les larmes aux yeux. Depuis je skie en boxer même quand on ne prend que des télésièges. Et j’écoute les conseils de Corentin ».
Son anecdote m’a fait rire. Au sein de l’espèce humaine, nos mâles ont beau jouer les durs, ils sont quand même vachement fragiles à cet endroit.
« Tu vois que tu es sadique ! Je te raconte une histoire où j’ai eu super mal et toi ça te fait marrer. Tu as du plaisir à m’imaginer endurer la douleur. C’est comme quand tu viens me voir dans mon atelier dans ta petite chemise de nuit à dentelle. Tu sais très bien que je ne vais pas pouvoir te résister, que je vais te prendre là sur l’établi sur lequel tu t’assois, comme tu l’espères. Et moi je sais que, quand je serais en toi, tu vas me mordre l’épaule ou le cou, parfois jusqu’au sang. Je ne sais pas si tu me mords parce que tu as trop de plaisir comme tu le prétends, peut-être pour me flatter, ou si tu n’as du plaisir que parce que tu me mords et me fais mal. Si ce n’est pas ma douleur qui te donne du plaisir.
- Je te jure que ce n’est pas cela ! C’est bien ta queue en moi qui, dans cette position, me provoque des orgasmes si intenses que je ne peux plus me contrôler…
- … et tu du coup tu le laisses aller à tes penchants sadiques en me mordant.
- Je te fais vraiment mal ?
- Si tu arrives à me faire saigner c’est que tu y vas fort quand même, des fois.
- Et pourquoi tu le laisses faire ? T’as un côté maso ?
- Non. Mais ton plaisir est plus important que ma douleur et je suis prêt à endurer pire encore pour que tu prennes ton pied avec moi, pour que tu restes avec moi ».
Ouah ! Julie-la-parano en est restée sans voix. Enfin juste quelque temps. Ensuite elle a commencé à instiller sa petite musique : « Tu vois jusqu’où est-il prêt à aller pour assurer son emprise sur toi ? » sous le regard consterné de Julie-la-naïve. De nouveau nous nous sommes tus tous les deux. Ce ne fut pas un silence pesant, il y avait le bruit de la route, de la musique. Juste un silence gêné. J’hésitais à relancer la conversation. Il avait raison, à part se blesser l’un l’autre, cela ne nous menait nulle part. Mais ce fut plus fort que moi.
« Et le deuxième mot c’est quoi ?
- Dominatrice.
- On n’en sort pas !
- Ce n’est pas pareil, même si ça va un peu avec. Tu veux toujours tout contrôler, me contrôler. Et quand tu ne contrôles pas tout, tu fais la gueule. Souviens-toi quand j’ai voulu te faire une surprise pour ton anniversaire. Resto en amoureux, hôtel, le grand jeu ! Tu as fait la gueule toute la journée. Rien n’allait. Je ne faisais pas ce que tu voulais, je ne prenais pas la route que tu voulais. Tu as été infecte toute la journée. Je ne suis pas près de t’organiser une autre surprise de ce genre. Il n’y a que lorsque tu as su où nous allions, ce que nous allions faire, où nous allions dormir que tu as accepté de te relâcher. La prochaine fois je te le dirais dès le départ, tu seras peut-être plus supportable.
- Mais ce n’est pas ce que tu crois… ».
Il ne m’a pas laissé finir et a enchainé.
« Depuis le début de notre relation, tu cherches à me dominer, à me contrôler. C’est toi qui m’as dragué dans ce bar, c’est toi qui m’as mis dans ton lit, c’est toi qui m’as rappelé ensuite. Je me suis toujours soumis à tes désirs. C’est toi qui a voulu ensuite venir habiter chez moi. J’ai toujours fait ce que tu voulais mais il semble que cela ne te suffise pas. Cela ne suffit jamais. Tiens même ces vacances au ski, c’est toi qui les as décidées, qui a décidé que j’en avais besoin.
- Et tu n’avais pas besoin de vacances peut-être ?
- Si, sans doute, mais on n’a pas discuté si je préférais des vacances au ski ou à la mer par exemple. Ou même au soleil. On n’a pas discuté si je voulais des vacances rien que tous les deux ou avec tes copines et leurs mecs. Moi je dois toujours être le gentil toutou qui te suit, que tu tiens par la queue. Dès fois je m’en veux d’être aussi faible avec toi. Mais c’est plus fort que moi, je n’arrive pas à te dire non ».
Et il s’est tu, à nouveau plongé dans ses réflexions. Je ne savais pas trop quoi répondre non plus. « Je n’arrive pas à te dire non ». Exactement la situation que j’avais moi-même ressenti cette semaine. Ma faiblesse, mon incapacité à lui refuser quoi que ce soit, mon empressement à accéder à sa demande de lui faire une fellation alors qu’il venait juste de se refuser à moi quelques heures auparavant. Nous en étions donc finalement au même point ? Soumis l’un à l’autre ? J’étais en train de m’interroger sur mon propre comportement, qu’on aurait pu aussi prendre pour une tentative d’exercer mon emprise sur lui. Il en avait toutes les caractéristiques. Cette fois c’est lui qui a rompu le silence entre nous.
« A la maison c’est pareil, a-t-il repris. Tu veux tout contrôler, le ménage doit être fait comme tu as décidé, le linge trié comme tu le veux, comme si j‘étais, moi, capable de trier les couleurs ! Même quand on a passé le week-end à Dinard tu as voulu contrôler le ménage alors qu’on sait tous très bien depuis le temps comment s’organiser sous la pseudo-supervision de Jérèm’. Mais c’est plus fort que toi ! Faut que tu joues à la chef !
- Mais je voulais bien faire…, ai-je voulu protester mais il ne m’a une nouvelle fois pas laisser finir ma phrase.
- Tu ferais mieux de t’arrêter.
- Arrêter quoi ? D’être celle que je suis ? Tu veux me changer ?
- Tu devrais t’arrêter à la prochaine station dans dix kilomètres parce que tu as moins de 15% de batterie. T’as roulé un peu trop vite et on a consommé beaucoup. Ça va être juste pour aller à la station suivante et je n’ai pas envie de pousser. En plus, j’ai envie de pisser. Je peux utiliser la bouteille de Coca vide, l’avantage d’être un mec, mais je préfèrerais des toilettes ».
J’aurais bien aimé le voir sortir sa queue pour pisser dans sa bouteille, mais je me suis arrêtée. La pause fut la bienvenue pour faire baisser la pression. En revenant des toilettes, il ne s’est pas installé directement sur le siège du chauffeur. Il est resté debout à prendre l’air, pourtant bien froid. Il pleuvait en plus. Ça faisait comme un petit grésil très désagréable. Il avait rabattu la capuche de son sweat sur sa tête. Je suis allée lui faire un câlin. Il m’a prise dans ses bras. Nous sommes bien restés un quart d’heure comme cela. Sans rien dire. Jusqu’à ce qu’il dise. « Bon, c’est chargé, on repart ». Nous étions un peu avant Bourges et il commençait déjà à faire sombre. La route allait encore être longue.
« Je crois que le mieux c’est que je laisse tomber mes questions à la con et qu’on parle d’autre chose, ai-je suggéré.
- Non, maintenant on va jusqu’au bout, on crève l’abcès et on n’en reparle plus.
- T’es sûr ?
- Certain.
- C‘est quoi le dernier mot ?
- Lis, toi.
J’ai déplié soigneusement la page du carnet d’Arnold. Il avait inscrit de son écriture de patte de mouche « indispensable »
« Ça veut dire quoi cela, indispensable ? ».
- Je ne suis pas sûr que cela soit le bon terme. J’ai essayé de trouver des synonymes mais Google ne m’a rien proposé de plus convaincant. Il y avait « vital ». Oui j’ai besoin de toi pour vivre. « Essentielle » aussi mais cela m’a trop rappelé la chanson :
Je fais de toi mon essentiel
Tu me fais naître parmi les hommes
Je déteste cette chanson. Puis ça ne convient pas. Ce n’est pas moi qui ai décidé de faire de toi mon essentiel. C’est toi qui es devenue essentielle à ma vie, que je veuille ou non. Je ne suis bien qu’avec toi. C’est pour cela que j’accepte tout de toi, que tu me mordes, que m’humilies devant tes amis, que tu cherches tout le temps à me contrôler. Je m’en fous, tant que je suis avec toi, Que tu ne me quittes pas. Ah c’était ça la chanson que je cherchais tout à l’heure, celle que Papy Guillaume écoutait en boucle à fond après le décès de Mamie Rose ! Ne me quitte pas ! Celle où le chanteur dit :
Laisse-moi devenir
L'ombre de ton ombre
L'ombre de ta main
L'ombre de ton chien
Mais, ne me quitte pas »
Je suis allée chercher la chanson sur son téléphone qui était connecté à la voiture. Je l’ai fait jouer.
Oublier le temps
Des malentendus
Et le temps perdu
A savoir comment
Oublier ces heures
Qui tuaient parfois
A coups de pourquoi
Le cœur du bonheur
Cette conversation était-elle en train de tuer le cœur du bonheur à coups de pourquoi ? Mais d’un autre côté, n’est-ce pas justement pour dissiper les malentendus ?
Fañch s’est essuyé le coin des yeux avec le dos de sa main.
« Excuse-moi, cette chanson me fait trop penser à Papy et Mamy.
- T’as pas à t’excuser. Elle est belle cette chanson même si elle est triste. Tu as vraiment peur que je te quitte ?
- Je ne comprends déjà pas pourquoi tu restes avec un gamin comme moi. Je ne sais pas ce que tu me trouves et pourquoi tu ne m’as pas déjà largué.
- Parce que tu baises comme un dieu.
- Ne me dis pas quand même que c’est juste pour le sexe !
- Non il y a autre chose. Moi aussi je suis bien avec toi.
- Tu vois ! J’avais pensé aussi à inespérée, comme troisième mot. Car une fille comme toi c’est plus que je pouvais attendre de la vie »,
Julie-la-naïve triomphait. « Tu crois qu’un pervers narcissique te dirais cela ? Dans le manuel il est censé te dévaloriser et là c’est lui qui se dévalorise. A croire que c’est lui qui est sous ton emprise et que c’est toi la perverse narcissique ».
Il est vrai que cela compliquait un peu la situation. En fait, si j’étais honnête, il ne m’avait jamais rabaissée. C’est moi qui m’étais rabaissée toute seule, me considérant en échec dans mon taf parce que mon chef ne n’avait pas accordé la promotion que j’attendais. C’était mon chef qui m’avait rabaissée pas Fañch. De même Fañch ne m’avait jamais fait de remarques sur mon niveau en ski. C’est moi qui avais eu honte de ne pas être à sa hauteur. Ça m’a fait penser aux paroles d’une autre chanson. Je l’ai cherchée sur Spotify car je ne me souvenais plus des paroles et je l’ai ajoutée à la playlist que nous écoutions.
Être à la hauteur
De ce qu'on vous demande
Ce que les autres attendent
Et surmonter sa peur
D'être à la hauteur
Du commun des mortels
Pour chaque jour répondre à l'appel
Et avoir à cœur
D'être à la hauteur
« C’est ça, j’ai peur de ne pas être à la hauteur », a-t-il commenté.
Il avait pris la chanson pour lui. Nous étions finalement tous les deux taraudés par cette hantise. Nous considérions tous les deux l’autre mieux que nous-même. Nous étions chacun sous l’emprise de l’autre. Mais n’’est-ce pas cela l’amour ? L’emprise ne devient-elle pas toxique seulement si un des deux abuse de son pouvoir pour détruire l’’autre. Je ne cherchais pas à le détruire, il ne cherchait pas à le faire. Je m’étais donc encore fait des films. Pourquoi donc m’acharnais-je à vouloir saborder tout ce que j’avais de bien dans ma vie ? Cette incapacité à vivre le bonheur venait-elle de mon héritage maternel ? Etais-je condamnée comme elle à ruminer mes déboires après les avoir moi-même provoqués ou serais-je capable de me libérer de cette obsession mortifère ?
« En fait t’es une bouée, a-t-il dit.
- Sympa ! Tu me trouves grosse ?
- Non arrête de déconner. Je suis un naufragé accroché à sa bouée. En mode survie. Tiens met la chanson de Céline Dion I’m alive.
- T’écoutes du Céline Dion, toi ?
- Quand t’as un frère qui a passé des années au Québec, tu ne peux pas échapper à Céline Dion. Et puis celle là, c’est aussi la chanson du film Marsupilami. Tu l’as vu ? La scène finale ou Lambert Wilson danse avec les soldats sur la chanson de Céline Dion. Inoubliable ! »
Je me souvenais de la scène. J’ai souris en repensant à la chorégraphie.
« Mais écoute bien les paroles ! »
J’ai passé la chanson. Après le passage
When you look at me
I can touch the sky
I know that i'm alive
il a appuyé sur « pause » sur l’écran. Je suis revenue en arrière pour écouter attentivement.
« Tu enchainera par All by myself ensuite ».
Il a appuyé de nouveau sur pause juste après le premier couplet
When I was young
I never needed anyone
And making love was just for fun
Those days are gone
Je l’ai remise au début et nous l’avons écoutée deux fois. Pour s’imprégner du texte et pour le plaisir d’être transpercé par la note sur anymore. J’avais compris. J’ai posé ma main sur sa cuisse. Je l’ai retiré aussitôt.
« Désolé !
- Non, c’est correct comme ils disent au Québec, Je détestais quand Corentin parlait comme cela à son retour. Tu peux laisser ta main. J’ai un slip blindé anti-Julie.
- Ce n’est pas douloureux de bander tout en étant comprimé comme cela.
- Non. Ça me fait juste sentir que I’m alive ».
Evidemment après deux chansons de Céline Dion coup sur coup, l’algorithme de Spotify nous en a passé une bonne dizaine de plus. Nous nous amusions à faire des pauses quand il y avait une phrase qui nous plaisait. Nous étions redevenus complices. Le premier mot qu’il m’avait sorti pour qualifier notre relation.
Après une nouvelle pause et un nouveau changement de chauffeur, il a voulu savoir. Quels étaient les deux derniers mots que j’avais écrits à son propos. J’avais noté « pudique » et « addictif ». Pudique non parce qu’il dormait avec son caleçon mais parce qu’il ne disait pas ses sentiments.
« Je ne sais pas les mots.
- Ce soir tu as sur les emprunter à d’autres. Merci.
- Ok, j’essaierais de le faire davantage. Et addictif pourquoi ?
- Parce que tu m’as rendue accroc à toi.
- Bonne nouvelle ! Parce je le suis également. En fait c’est cela le mot que je cherchais. Et je n’ai pas l’intention de suivre une cure de désintoxication.
- Pareil.
- Tout va bien alors ?
- Tout va bien ».
Nous avons mangé peu avant Angers et sommes arrivés sur Rennes il était quasiment 22 heures. Nous n’avons pas déchargé la voiture. Nous avions rendez-vous le lendemain midi chez Amanda et Arnold pour leur amener leurs bagages.
Nous nous sommes couchés direct. L’appartement était glacial, il n’avait pas été chauffé pendant une semaine. C’est moi qui me suis blottie contre lui. C’est lui qui m’a dit que ce soir, pour me faire pardonner, j’allais devoir passer à la casserole. C’est donc lui qui a commencé à me caresser les seins et à jouer avec mon clitoris mais c’est moi qui ai saisi son pénis pour le glisser dans mon vagin. C’est lui qui a commencé à me faire l’amour mais c’est moi qui l’ai retourné sur le dos pour le chevaucher. C’est moi qui ai joui en premier et c’est alors lui qui a repris l’initiative jusqu’à ce qu’il trouve le fameux petit point au fond de mon vagin et explose en moi.
Alors, au final, qui avait contrôlé l’autre ? Qui avait dominé l’autre ? Faut vraiment que j’arrête de me torturer en me posant des questions idiotes.
💬 Commentaires 3
L'amour serait-il une servitude volontaire ?
Il y a quelques soucis de forme (je trouve que ça manque de respiration, tu devrais séparer les propositions par des virgules), mais le fond est très bon.