Chapitre 13 - UNE PLACE

📖 MEHDI ✍️ JonathanJones57 📝 1048 mots

La barre se couvre de mains. Jonathan reste debout, porté par les ralentissements de la rame, entouré de manteaux, de sacs qui se balancent au rythme des freinages, dans un murmure continu. La diode clignote sur Colonel Fabien. Près de la vitre où une femme poursuit sa lecture, une casquette noire traverse le champ de vision de Jonathan, le visage n'apparaissant qu'un instant plus tard. Les portes s'ouvrent sur Jaurès, il descend.

Devant les affiches, il s'attarde sur Un secret, relit l'horaire, fait deux pas jusqu'à La Graine et le Mulet. Il dépasse Rush Hour 3. Resident Evil : Extinction ferme la rangée. Le sas coulisse, souffle un courant d'air chaud dans son dos. Il consulte l'heure une première fois, une deuxième, chaque groupe qui s'approche retient quelques secondes son attention.

Jonathan vient au bord du bassin, dont la surface se ride sous le vent avant que l'eau retrouve son calme. Sur l'autre rive, le va-et-vient devant le MK2 Quai de Loire ne s'interrompt pas. Deux mains lui agrippent les épaules et le poussent doucement. Il pivote, le bras qui part.

— T'vas faire quoi, wesh ?

— Pff...

Un large sourire barre le visage de Mehdi.

— T'as flippé...

— T'es mal tombé. J'sais nager, de toute façon.

— ben ça va alors.

Il lui donne une tape rapide dans le dos avant de s’écarter.

Jackie Chan suspendu dans le vide, Chris Tucker quelques mètres plus bas, la tour Eiffel derrière eux. Mehdi adresse un mouvement de menton à Jonathan.

— Celui-là.

— T'es sûr ?

— Ouais. Pourquoi ?

— Comme ça...

Ils entrent dans le hall, choisissent leurs places à la borne, règlent chacun la leur, puis montent au premier étage. Un grand pop-corn à la main, Jonathan vise les derniers rangs. Mehdi s'arrête bien avant, prend le premier fauteuil venu, décapsule sa canette de Coca et envoie ses pompes sur le siège de devant. Encore deux rangées. Jonathan ralentit, revient sur ses pas et s'installe à côté de lui en laissant une place libre où il cale le carton de pop-corn.

Les premières minutes du film passent sans qu'il distingue vraiment ce qu'il regarde, les voitures explosent, une poursuite traverse l'écran, des coups de feu éclatent, mais Jonathan n'en retient presque rien parce qu'il est assis à un siège de Mehdi, un seul siège, la distance exacte qui lui permet d'entendre son souffle lorsqu'il rit, de distinguer le froissement du survêtement au moindre mouvement, de voir la lumière courir sur sa joue. Des heures à imaginer ce cinéma, cette salle, ce qu'ils pourraient se dire, et maintenant qu'il y est, il ne sait plus quoi faire de ses mains. Elles restent d'abord posées sur ses cuisses, vont vers le carton, y prennent quelques grains, s'attardent un instant du côté du voisin. Il suffirait d'un regard. D'un sourire. Ses yeux retrouvent le film quelques secondes, reviennent au bord de la casquette, à la fermeture remontée jusqu'au menton, à la ligne de la mâchoire, aux lèvres qui s'entrouvrent sur un rire. Il repart vers l'écran, n'y tient pas.

À la sortie, Mehdi a une Camel aux lèvres, tire une première bouffée en longeant le bassin et secoue la cendre.

— Rien à voir avec celles du bled...

— Du bled ?

— Ouais... j'y vais encore, des fois.

Chez ses grands-parents, près d'Oran, la mer est à dix minutes en voiture. L'été, toute la famille se retrouve là-bas, les oncles, les tantes, les cousins, sans qu'il sache jamais combien ils seront le soir. Dix, quinze, vingt. Quelqu'un arrive au moment où on passe à table, une chaise sort de la maison, une assiette avec.

— Ma grand-mère, laisse tomber... T’veux manger d’dans, elle t’sort direct. Même quand ça tape dehors. Elle crie du portail, tout l’quartier l'entend.

Jonathan l'écoute parler des cousins qui passent la journée dehors, descendent jusqu'à la mer, remontent avec le sel sur la peau, repartent jouer au foot entre deux pierres posées dans la poussière. À midi, les volets se ferment, les rues se vident, plus personne ne bouge jusqu'à ce que la chaleur baisse.

— On f’sait qu’des conneries. Mon grand-père, j'lui chourais ses clopes. J'croyais il captait rien.

— T'avais quel âge ?

— Dix ans... onze, j'sais plus. Mais t’inquiète, lui, c’bâtard, il comptait ses paquets. Y disait rien. Le lendemain, y m’chopait.

Il laisse passer quelques secondes.

— À chaque fois j'me f’sais griller. Chaque fois j'recommençais.

Ils poussent la porte d'un kebab près de Jaurès où une chaîne turque tourne sur la télévision suspendue au-dessus du comptoir, trois tabourets en plastique disposés autour d'une table haute près de la vitre. Mehdi commande un sandwich XXL, supplément viande, Jonathan une assiette, et ils s'installent côte à côte. L'aluminium s'ouvre entre les mains de Mehdi, il souffle sur la première bouchée, mord dedans, une goutte de sauce tombe sur le plateau ; Jonathan découpe un morceau de poulet, ramène un peu de salade avec sa fourchette.

— T'as toujours la dalle, toi.

La bouche pleine :

— Grave. Tout l'temps.

— J'sais pas où tu mets tout ça.

— Là.

Mehdi prélève une poignée de frites dans l'assiette de Jonathan, les trempe dans sa sauce. Ils mangent dans le bruit des couverts contre les assiettes, du papier qui bruisse.

 

💬 Commentaires 5

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RaphHary07 • 2 semaines, 2 jours
Je pense que le chapitre mérite d'être légèrement plus long, la fin est un peu abrupte et j'ai l'impression qu'il manque quelque chose, étant donné que la soirée n'est pas terminée.
Hormis cela et mes annotations, je suis toujours aussi fan ! ^^
J'aime beaucoup l'ajout des souvenirs de Mehdi et la proximité qu'ils créent entre eux. Cela apporte tant à leur relation.
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JonathanJones57 Auteur • 2 semaines, 1 jour
Je suis content que l'ajout des souvenirs de Mehdi fonctionne, je tenais vraiment à créer cette proximité entre eux sans la verbaliser davantage. Pour la fin, je vois ce que tu veux dire. Je vais y retourner, parce que je ne suis pas sûr que le chapitre ait besoin d'être beaucoup plus long, mais il lui manque peut-être effectivement quelque chose pour se refermer. Merci pour ton retour ;-)
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RaphHary07 • 2 semaines, 1 jour modifié
Il n'est rien que je souhaite plus au monde que de connaître le dénouement de cette histoire (j'exagère peut-être un peu, mais quand même) !
J'aimerais tellement qu'elle finisse bien pour eux deux…
Là encore, je pense que ce sont mes souvenirs qui parlent, mais j'ai une profonde affection empathique pour Jonathan qui, je le sens, va avoir le cœur brisé et pour Mehdi qui, je le sens également, va s'enfermer dans le rôle qu'on attend de lui, vivre la vie qu'on a décidée pour lui…
J'espère de tout mon cœur me tromper <3
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JonathanJones57 Auteur • 2 semaines, 1 jour
J’ai tellement envie de répondre à tout ça ! LOL Je vais me retenir pour ne rien gâcher. Je peux juste te dire que ce n’est peut-être pas aussi manichéen que tu l’imagines… Pour le reste, tu es encore très loin de te douter de ce qui les attend...J'ajouterai que les chapitres que tu as lus jusqu’ici sont encore assez sages ;-)
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RaphHary07 • 2 semaines, 1 jour
Je saurais être patient, mais tu ne peux pas m'abandonner comme ça !!!! ^^
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