Chapitre 14 - PAS MAINTENANT

📖 MEHDI ✍️ JonathanJones57 📝 1804 mots

Le torse remplit l'écran, large, luisant sous les projecteurs, les bras tendus de chaque côté d'un ventre plat, les côtes apparentes. Le bassin frappe vite et, à chaque coup, le garçon dessous remonte sur le matelas, la bouche ouverte, une main agrippée au drap. La caméra descend entre leurs jambes, Jonathan détourne les yeux et boit une gorgée de vodka Red Bull.

Quand il y revient, le plan s'est resserré sur les visages. Le mec au crâne rasé accélère en maintenant la nuque du garçon qui encaisse, les paupières serrées, jusqu’à ce que les doigts s’enfoncent et le tirent en arrière.

Jonathan reste d’abord sur celui qui baise. Sa façon de tenir l'autre. De décider du rythme. De ne rien demander. Il finit par ne plus regarder que l'autre, seulement lui, abandonné au rythme qu'on lui impose. C'est comme ça qu'il a fait.

Un grand Black masque un moment l’image, casquette basse, le tee-shirt blanc tendu aux épaules, et se dérobe derrière l’angle. Dans l'autre sens, un mec remonte le couloir, le débardeur flottant autour d'une taille sèche, des paillettes jusque sur les pommettes, salue de loin, embrasse de près, jette un cri derrière lui et repart dans un grand mouvement de bras. Devant une cabine, deux types se roulent une pelle, serrés contre la porte, les fringues ouvertes à la va-vite. La poignée tourne dans leur dos et ils basculent à l'intérieur sans se lâcher.

Jonathan finit sa gorgée et se relève, contourne le bar, laisse à distance les conversations et la musique qui perd de sa netteté à chaque passage, réduite bientôt à une pulsation dans les cloisons. Il avance entre des corps postés dans les renfoncements, frôle une épaule, surprend le blanc d'un œil, des doigts au bord d'une ceinture. Au détour suivant, le même extincteur rouge. Le sol poisse par endroits sous ses semelles. L'alcool, la fumée, le poppers et la transpiration se confondent avec une odeur de cul prise dans les murs.

— T'attends quelqu'un ?

Cheveux noirs, nez légèrement busqué, barbe courte, une fossette creuse sa joue lorsqu’il sourit.

— Mes potes. Mais j'sais pas où ils sont passés.

— Ils t'ont abandonné ?

— Apparemment.

— Pas très sympa.

— J'vais survivre.

— Tu veux venir ?

Jonathan regarde vers le couloir, boit ce qu'il reste dans son verre.

— Pas maintenant.

— T’es sûr ?

Le garçon le fixe en se mordant la lèvre inférieure, se rapproche.

— T’es bien mignon.

Les derniers centimètres se ferment. Jonathan le laisse faire, retrouve la chaleur du contact, la souplesse d’une langue qui se noue à la sienne, avec au fond ce goût sucré des fins de nuit. C’est bon. Pas ordinaire. Il prolonge, insiste, cherche autre chose dans cette bouche.

— Nan...

L’autre ne le retient pas. Jonathan s’éloigne, abandonne sa conso sur un rebord près du DJ. Une trance sèche tourne à toute vitesse, trois mecs sautillent face à la régie, talons levés, les avant-bras lancés par saccades. Il longe leurs dos et gagne le couloir des cabines, où les portes battent au gré des entrées et des sorties. Sur sa droite, l’une d’elles recrache un homme qui remonte sa braguette en marchant. Quelqu’un est resté dedans, occupé dans la pénombre à fourrer par pans une chemise noire dans son pantalon, reprendre le tissu qui dépasse, tirer sur la taille. Jonathan s’arrête.

— Ah.

Paris a le teint échauffé, quelques mèches collées au front.

— Quoi, « ah » ?

— Puis r'coiffez-vous... On dirait une vieille folle !

— Oui, oui, allez ! T'as vu la grosse ?

— Pas encore. Elle m'a dit qu'elle avait faim avant de descendre.

— Ah ouais... Tu m'étonnes. Bah on va l'emmener bouffer au McDo, si elle a faim !

En haut de l'escalier, les basses reprennent toute leur ampleur. La grande salle s'étale sous les miroirs, avec son podium où quelques garçons dansent face à leur reflet, la barre métallique au milieu. Paris reste planté là quelques secondes, les yeux en mouvement.

— Bon, pas de Mimi ici !

— Tu crois qu'elle est venue pour danser ?

— Attends-moi là deux secondes, j'peux pas rester comme ça.

Au bout de cinq minutes, Paris réapparaît, le blond remis en volume, le hâle d'hiver repoudré, comme s’il venait seulement d’arriver. Quelques marches de colimaçon plus haut, ils s'accoudent à la balustrade. La piste bouge sous leurs pieds.

— Alors. Charles. Quarante-cinq ans, architecte, marié... Une queue... Mais alors les pecs. Et les bras, énormes. J'ai adoré. Il m'a parlé d'Ibiza cet été, il loue une villa là-bas tous les ans avec des potes.

— En dix minutes ?

— Quoi ?

— T'as appris tout ça en dix minutes ?

— Mais non ! On avait parlé avant.

À nouveau au sous-sol, Paris ralentit devant une porte et se penche, l'oreille tendue. Une main lui monte devant la bouche, l'autre s'affole au bout du poignet. Ses yeux s'arrondissent.

— Haaaan... Eh ben, ça chôme pas là-dedans !

Son coude trouve les côtes de Jonathan. La poignée descend, le battant vient vers lui et il se déplie à toute vitesse, recule d’un pas, retrouve une contenance juste avant que le premier sorte. Près du sling, un claquement sec de ceinture arrête Paris. Derrière la porte, des halètements pressés, puis un gémissement aigu.

— Oh putain... C'est elle !

Ça repart de plus belle. La voix de Mimi perce, grimpe jusqu’au couinement. Paris bascule en avant, étouffe son rire, la tête partie dans tous les sens, Jonathan croise les bras.

— Mais ça va, oui ?

— Chuuuut !

Le souffle à l’intérieur se précipite encore, court, désordonné. Et plus rien. Des mots passent par morceaux, une voix plus grave répond, trop bas pour que Jonathan en saisisse davantage.

— C’est elle, c’est elle, c’est sûr...

Le verrou coulisse. Paris recule à peine, le menton relevé, juste assez pour laisser passer Mimi qui émerge en toussant, un diamant à réajuster au lobe.

— Hum ! On peut passer ?

— Bien sûr.

Le sourire de Paris s’élargit à la vue d'un second homme qui sort, grand, massif, le cheveu cendré coupé court, mâchoire lourde.

— J’ai soif.

Mimi reprend le chemin du bar, Jonathan à côté de lui, Paris revenu dans leurs pas.

— On va pas tarder non plus.

La première gorgée manque de ressortir.

— Tu crois ça ? Cocotte, j’suis pas venue pour faire de la figuration, moi.

*

Quelques secondes encore, Mimi garde les yeux sur les étages affaissés, la laitue engluée de sauce, le fromage soudé au steak, l’auréole sombre qui gagne le pain. Puis il comprime le tout entre ses doigts, ouvre grand la bouche et mord franchement. La sauce chasse sur les côtés, la salade s’éparpille sur le papier.

— Tu m’refais plus ça, t’entends ?

— Euh nan mais Paris, c’est bon, on a compris. Change de disque.

— C’est ça, ouais… Mmmh, bouffe ! T’en as pas eu assez encore ? Il t’en a bien donné, hein, ton « papa » !

— … m’a rien donné du tout.

— C’est pas ce qu’on a entendu. Haaaan... han... haaaan...

Paris se renverse sur sa chaise, les sons s’épaississent dans sa gorge jusqu’au grognement.

— Nan mais tu verrais l’engin. J’sais pas comment tu fais pour t’enfiler ça... Un truc, Jonathan. T’as jamais vu ça de ta vie. Et y a que celle-ci, là, pour se le prendre. Il me l’a dit une fois : « Elle s’est cambrée et ça s’est ouvert... comme un chou-fleur ! »

Mimi tord les lèvres sans vraiment quitter son plateau.

— J’rentabilise, au moins.

Il croque de nouveau, aspire bruyamment son Coca jusqu’au sifflement de la paille.

— Et y a pas qu’ça... J’commence à en avoir marre. Quand j’dis on y va, on y va, point. Mais toi, nan. C’est jamais assez, faut toujours faire le plein. « C’est le dernier verre ! » « Promis, c’est la dernière bite ! »

— Personne te force à rester, t’as qu’à y aller...

— Non, Mimi. C’est pas comme ça. On est venus ensemble, on repart ensemble.

Jonathan, le menton calé dans sa paume, acquiesce doucement.

— J’ai déjà une daronne, merci. Et deux frangins, t’es au courant ? Ça m’suffit.

Même mouvement.  

— Nan ? J’suis le seul qui pense ça ? J’sais pas...

— La Jonathan... elle est crevée alors qu’elle a rien fait !

— J’ai eu ma dose avec Mehdi l’autre fois.

Entre les dents de Mimi, ça s’éternise.

— ... Comment ?

— Mehdi.

— Quel Mehdi ? Y a un Mehdi ?

💬 Commentaires 2

Connectez-vous pour commenter ce chapitre.
RaphHary07 • 1 semaine, 6 jours modifié
Je n'ai aucun souvenir de ce chapitre, est-ce un ajout ?
Pour autant, je réitère mes compliments ! Toujours aussi agréable à lire, fluide et sec. Les scènes sont visuelles et il n'y a rien en trop.
J'imagine Jonathan, le menton dans la main, le bras tendu sur le coude, les yeux à moitié fermés, qui sort nonchalamment "Mehdi", comme si la conversation manquait d'une révélation. Mémorable ! ^^
Vite la suite !!
👍 1
JonathanJones57 Auteur • 1 semaine, 5 jours
Très bonne mémoire ! C’est bien un chapitre entièrement ajouté ! Merci pour cette lecture, ce retour positif et pour tes compliments ;-)
👍 1